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CHAPITRE II

OU^ SANS LE SECOURS d'aUCUNE MEDEE, LE VIEIL ESON DEVIENT LE JEUNE «SON

Antonelli passa dans la pièce attenant à celle par laquelle venait de sortir Tinconnue, d'un pas dont la rapidité contraftait singulièrement avec sa sénilité apparente, & quiconque Teût vu en ce moment eût hésité à reconnaître le majeftueux & sévère oracle dont la parole était d'or. C'eût été bien pis si on l'eût aperçu jetant çà & là, dans ce cabinet de toilette improvisé, sa robe de velours conftellée de chauve-souris, sa barbe blanche & ses cheveux blancs, & apparaissant dans le coftume d'un simple mortel d'une trentaine d'années...

Le magicien s'était touché de sa baguette.

— Mère Ursule , dit-il d'une voix fiévreuse à la vieille dame peinte par Holbein, qui venait

d'entrer derrière lui, congédiez tout le monde ! Je ne reçois plus aujourd'hui... Je suis exténué, sur les dents... je n'en puis plus!... Toutes ces folles, avec leurs aventures qui se ressemblent comme autant de gouttes d'encre, m'obsèdent l'esprit autant qu'elles m'agacent les oreilles... J'en ai des nausées!... Congédiez-les! Chassezles, si vous voulez... mon trépied ell renversé... je vais prendre l'air...

— Vous attendra^-je pour dîner, Georges?

demanda la vieille dame sans paraître autrement émue de l'agitation du faux Antonelli.

— Ne m'attendez pas, la mère, répondit-il en jetant un dernier coup d'œil sur son coftume aéluel pour s'assurer qu'il n'y reliait rien du coftume précédent & qu'il était aussi méconnaissable en jeune homme qu'il avait l'habitude de l'être en vieillard.

Quand cette assurance lui eût été donnée par lui-même, il sortit avec empressement de chez lui par l'escalier de service, afin de n'être rencontré par personne. Une fois dans la rue, il traversa rapidement la chaussée & alla se pofter dans l'ombre dé la maison d^'en face.

Devant le numéro 85 il n'y avait plus qu'une voiture découverte — une voiture de louage — ^ qui attendait. Le faux Antonelli attendit comme elle. Bientôt une dame parut, une petite dame — de louage aussi — qui avait encore sur le vi-

s^e des traces de la contrariété qu'elle avait éprouvée à se voir congédiée, en bonne & nombreuse compagnie il eft vrai, par le vieil Hdbein.

— Elle eft partie ! murmura Georges avec dépit. Où la retrouver maintenant? Car elle ne reviendra pas , je le devina... J'ai été trop loin, tout en ayant Tair de ne pas trop m*avancer... Ces quelques vers valaient beaucoup de prose... Une révélation précise n'en eût pas dit autant que ces vagues allusions,. T Elle a trop peur de trahir son secret pour revenir jamais chez moi... Il ne faut pas être bien sorcier pour deviner cela ! ajouta-t-il en riant d'un rire amer, résultat du retour qu'il venait de faire en lui-même sur sa position présente, comparée à celle d'au* trefois.

En disant cela, il sortit de sa cachette improvisée & marcha à l'aventure devant lui, en songeant à l'étrange rencontre qu'il avait faite un quart d'heure auparavant, à cet ironique jeu du hasard qui le remettait à l'improvifte, sans que ni son esprit ni son cœur fussent préparés à ce choc, en face d'une femme qu'il devait Cfoire morte & qu'il avait fait tous ses efforts pour oublier — sans y réussir complètement.

— Elle ici! Elle! Impéria! murmurait*!! ert marchant à grands pas sur le trottoir de la rue Fontaine, sans se préoccuper des passants qu'il

heurtait parfois du coude & qui s'en scandalisaient avec quelque raison.

Il arriva ainsi à la barrière Blanche, & se promena pendant quelque temps sur les boulevards extérieurs.

L'air était tiède, le ciel bleu : les promeneurs de Montmartre descendaient vers la ville , & les Parisiens flâneurs montaient vers Montmartre.

Comme Georges approchait de la barrière Pigalle, il vit venir à lui un homme qui faisait de grands geftes d'étonnement dont il était certainement la cause, car il n'y avait personne à sa droite ni à sa gauche.

— Georges! cher vieux Georges! murmura cet homme en se précipitant dans ses bras & d'une voix noyée par l'attendrissement le plus sincère.

— Cœurderoy! Jean! c'eft toi? toi! répondit Georges, attendri aussi, surtout en conftatant, d'un rapide regard, les ravages apportés par les années ou par les chagrins sur le visage & dans toute la personne de son ami, en apparence plus vieux que lui, quoique du même âge.

— Oui, cher Georges, c'eft moi, c'eft bien moi! Un peu changé, hein ? Oh! ne me dis pas non!... j'en sais plus long que toi là-dessus... Je n'ai plus beaucoup de cheveux, & le peu qui m'en refte grisonne... Mon front, autrefois si net, eft traversé par de mauvaises rides... C'eft

la vie, une mégère! qui m'a griffé... Mes joues, qui promettaient un Falftaff, sont aussi caves que celles de Géricault... C'eft encore la vie, une brutale, qui m'a donné ce renfoncement... Ne t'en afflige pas, cher ami, puisque je ne m'en afflige pas moi-même... J'ai une face de pauvre homme, mais je me porte comme un charme... en dedans. Et gai, donc! gai à rendre des points à un membre du Caveau!,,.

En ce moment, une petite fille de huit à dix ans, aux yeux d'un bleu de myosotis, aux cheveux d'un blond de soie, aux joi^es un peu pâlottes, que Georges n'avait pas aperçue jusquelà, cachée qu'elle était derrière Cœurderoy, s'en vint tirer celui-ci par son habit.

— Embrasse Georges, Marie, embrasse-le, dit-il en poussant doucement l'enfant vers son ami.

— Ta fille? dernanda Georges après avoir déposé un double baiser sur les joues de Marie, toute confuse de cet honneur. '

— Ma fille, oui, comme tu dis... Elle eft gentille, n'eft-ce pas? Et bonne! C'eft mon soleil, ce petit être! elle me réchauffe le regard & le cœur!... Si je ne la voyais plus, je mourrais de froid... & de désespoir... Cher ange!

— Tu es donc marié?

— C'eft-à-dire, entendons-nous, mon cher

Georges... j'ai été marié, mais Je suis veut, heureusement !

— Ta femme eft morte, pauvre Jean ?

— Morte pour moi, oui! Et voilà huit ans que je m'en félicite, parce qu'il y a de quoi...

Il se fit une pause de quelques minutes entre les deux amis. Georges était heureux d'avoir rencontré Gœurderoy; Jean Cœurderoy était heureux d'avoir rencontré Georges; tous deux avaient mille choses à se demander & à se dire : aucun d'eux ne savait par quel bout commencer ces mutuelles confidences.

— Il eft trois heures, j'ai du temps devant . moi; en as-tu, toi, Georges? s'écria COeurderoy.

— Je t'appartiens jusqu'à demain, Jean, répondit Georges en embrassant de nouveau la petite Marie, qui le regardait avec de grands yeux étonnés, déjà sympathiques.

— Alors, suis-moi... Nous allons nous installer sous une tonnelle & déballer à l'aise nos souvenirs... Il passe trop de monde sur ce boulevard, c'ett gênant... Chez le père Schumacher, nous serons comme chez' nous... Je te conduirais bien chez moi, mais Trépignctte a empçrté la clef tantôt^ comme j'étais descendu flâner avec Marie, 8c je crains qu'elle ne soit pas encore rentrée*..

— ^ Trépignette ? dit Georges étonné.

^^ Ouij répondit tranquillement Gœurderoy^

Trépignette ou la Borgnotte, au choix... C'eft le nom de ma gouvernante, qui eft aussi celle de Marie,, une brave fille de vingt ans, jolie comme un cœur, sauf un œil, & bête comme une oie, sauf pour soigner Tenfant... Elle adore Marie &. me jette les meubles à la figure... Tu la verras, elle eft charmante!

' Les deux amis avaient remonté la petite rue Royale, aujourd'hui rue Houdon, & ils étaient arrivés devant un cabaret de modefte apparence sur renseigne duquel on lisait : A la pille de Mayence, Schumacher^ Commerce de vins.

— C'eft ici, entrons, dit Cœurderoy en taisant passer Georges devant lui. Va tout droit , au fond, les feuilles y sont ! ajouta-t-il gaiement, tout en saluant le 'maître de la maison d^un giiten tag amical qui indiquait des habitudes.

Ils traversèrent la salle, à cette heure déserte, & allèrent s^asseoir à Tombre d'une gloriette composée de feftons de houblon &. d'aftragales de vigne vierge, sous laquelle on leur 3ervit à boire. La petite Marie, pour ne pas gêner son père, s'était réfugiée à Textrémité du jardin, devant le poulailler dont elle examinait gravement les hôtes emplumés qui ne la regardaient pas avec moins de gravité.

— A ta santé, cher compagnon de ma jeunesse! dit Cœurderoy en vidant son verre d'un trait, tandis que Georges mouillait seule-

ment ses lèvres dans le sien. Honnête homme de vin ! il vous réconcilierait avec Thumanité ! ajouta-t-il.

Georges Le Mayeur le contemplait silencieusement d'un air d'affeftueuse pitié.

— Pauvre Jean ! murmurait-il çn commençant à se rendre compte des ravages qu'accusait rintelligente physionomie de son ami.

— Tu ne vides pas ton verre, Georges? fit remarquer Cœurderoy.

— Je ne bois jamais que de Peau, répondit simplement le faux Antonelli.

— Ah !

Cette exclamation renfermait un étonnement profond. Jean ne comprenait pas, en effet, qu'on n'aimât pas le vin, cette consolation des cœurs souffrants, ce refuge des esprits fatigués.

— A ton aise ! ajouta-t-il en emplissant son verre une seconde fois & en le vidant «d'un trait comme la première.

— Que de choses se sont passées depuis notre séparation, mon cher Jean ! murmura Georges, rêveur.

— Beaucoup de choses, oui! répondit Jean.

Si nous vidions notre panier aux souvenirs, hein?

— Volontiers. Commence, mon cher Jean, car tu m'intéresses plus que moi-même, & il

me tarde de rattraper le temps perdu loin de toi...

— Tu seras aussi sincère que moi ?

— Je ne mens jamais que lorsque mon métier m'y force.

— Tu as un métier qui te force à mentir, toi que j'ai connu si loyal ?

— Oui. Je te conterai cela tout à l'heure, quand mon tour de conter sera venu.

— Bien! Je commence. Mais, auparavant, laisse-moi prendre une provision d'éloquence... Marie !

L'enfant accourut & se jeta dans les bras de son père qui, après l'avoir couverte de caresses passionnées, la renvoya à son poulailler, non sans la suivre d'un regard chargé de tendre sollicitude.

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