A JULES NORIAC
i5 mars 1866.
Il se passe tant de choses en si peu de temps dans notre Landerneau, où les amis de la veille deviennent souvent les ennemis du lendemain, où les confrères qui s*eftimaient se changent si vite en adversaires qui se déchirent, que j'éprouve le besoin de confirmer ici, à la dernière page de mon livre, les quelques lignes que je t'ai consacrées à la première, mon cher Noriac.
Les poft-scriptum, d'ailleurs, sont toujours intéressants, — parce qu'ils contiennent toujours la moelle de la lettre. Celui-ci sera pour mofune occasion, que je ne rencontrerais probablement pas ailleurs, de défendre mon œuvre tout en h critiquant.
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Cette œuvre n'eft pas bonne, tu le verras bien en la lisant; elle n'eft pas bonne, mais elle eft sincère — comme toutes celles que je signe de mon nom. Je ne suis pas un romancier dans l'acception ordinaire du mot. J'admire, sans pouvoir me décider à les imiter, mes confrères de la Société des Gens de lettres, Ponson du Ter rail & Léopold Stapleaux : je ne saurai jamais, comme eux, faire mouvoir dans un volume un monde de personnages^ — cette armée de Virgile, dont les soldats étaient si serrés que la plupart n'avaient pas assez de place pour %q servir de leurs armes. C'eft fâcheux, c'eft regrettable, parce qu'il paraît qu'on gagne gros à fabriquer ce genre de roman, & que je ne serais pas fâché de gagner gros une fois dans ma vie, — pour voir en quoi cela consifte, n'ayant été jusqu'ici qu'un littérateur congruaire ; c'eft fâcheux, c'eft regrettable, mais je n'y puis rien — que le re^ gretter.
Je n'ai pas d'imagination, ou j'en ai si peu, si peu, que ce n'eft pas la peine d'en parler : je n'ai que de la curiosité, celle qui porte à fureter dans tous les coins obscurs des choses pour en débusquer les myftères qui s'y tiennent tapis comme des hulottes dans leurs trous, &, avec cette curiosité, cette autre qui porte à essayer de raconter ce qu'on a vu dans ces ténèbres.
C'eft la curiosité qui m'a amené à raconter l'histoire d'un pauvre homme que nous connaissons tous pour l'avoir vu jadis, sombre & fier comme un Vélasquez, passer au milieu de nous sans nous
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sourire & nous saluer, & pour le voir venir maintenant chaque jour, humble & déguenillé comme un Callot, frapper à notre porte-monnaie toujours ouvert — mais souvent vide, hélas ! Les vices me poignent autant que Montaigne, pour la même raison sans doute, quoique Pauteur des Essais ne nous ait pas dit la sienne ; les vices me poignent, parce qu'ils sont toujours douloureux à voir & à avoir, parce que Thomme qui en eft couvert comme d'une lèpre en souffre autant que celui devant lequel il étale ses plaies, parce qu'il y a souvent un pur acier sous la rouille mordace, une généreuse liqueur sous la lie impure, une âme propre sous la sanie hideuse, — il y a, ou il y a eu.
Une jambe cassée prouve une chute, la chute ne prouve souvent qu'une maladresse. Que de gens, dont l'honneur eft en miettes, n'ont à se reprocher que de n'avoir pas assez pris garde aux pierres d'achoppement dont efl: pavée la vie I Que de gens, même, ne sont tombés .au fond du puits de fange & de misère que pour avoir trop regardé les étoiles I Avant de rire des malheureux, des abrutis & des pervers, avant de les condamner surtout, il serait charitable de rechercher les causes de leur triftesse, de leur abjeélion & de leur perversité : peut-être arriverait-on ainsi à les excuser ou à les plaindre, &, en tous cas, ce serait un pas de fait vers la sainte bienveillance universelle recommandée par Tapôtre — si vainement jusqu'ici.
C'eft parce que j'ai été à même de connaître les dessous de l'exiftence de Jean Cœurderoy, dit Théo-
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dore^ que j'ai essayé de les expliquer dans ce volumcji oU je n'ai rien eu à inventer,
Ai-je réussi ? On me le dira^ ce critique par ses reproches, cet autre par son silence, toi par ta poignée de main fraternelle aussi éloquente qu'un article. Un livre n'eft jamais parfait, — & les miens le sont moins que ceux du premier romancier venu : les éplucheurs jurés auront fort à faire avec celui-ci. Outre ses défauts ordinaires, inhérents à la nature même de mon esprit, on relèvera des imperfeôions pour ainsi dire voulues, — à l'imitation d'Edward Moore laissant dans ses Fables un grand nombre de fautes pour ne pas ôter aux & ariftarques » le plaisir de les critiquer & à ses confrères la consolation de se moquer de lui.
On me. demandera aussi ce que j'ai entendu prouver. On me l'a demandé plusieurs fois déjà à propos d'autres œuvres, & chaque fois, je te l'avoue, j'ai ouvert de grands yeux étonnés, ne comprenant pas. Il paraît qu'il y a des messieurs de lettres qui s'inftallent devant leur table, avec tout ce qu'il faut pour écrire , en se disant d'un air important : « Prouvons quelque chose à THumanité ! » Moi, humble, qui crois que l'Humanité lisante peut bien se passer de preuves, je n'essaye pas de prouver la plus petite chose, pas même que les critiques sont des cirons périodiques qui grattent l'épiderme des bons ouvrages pour y faire naître des ampoule». (Cette impertinence n'eft pas de moi, elle eft de Linguet.) Je n'ai entçn4u prouver ft^sol^ment rien en écrivant Le çrqn4 & le fetit trottoir; )f s ci-
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rons, périodiques ou quotidiens, qui auront absolument besoin d'une conclusion^ auront la bonté de s'en passer ou d'en tirer une eux-mêmes à mon profit — ou à mon préjudice. Un roman n'eft pas un syllogisme, & je n'ai jamais eu d^ailleurs l'humeur syllogisante, ne m'appelant ni Ariftote, ni saint Thomas d'Aquin, & ayant plus vagabondé dans le désert de Port-Royal que dans sa bibliothèque. Et puis, si je voulais m'essayer à ce jeu savant — & puéril — je çerais capable de m'en tirer à mon avantage. Car enfin, mon livre eft aimable, n'eft-ce pas? Comme on peut ne pas apercevoir immédiatement la relation de ces deux idées, livre & aimable^ je les compare à une troisième idée, celle de bontés & je dis : <t Tout ce qui eft aimable eft bon ; or, mon livre eft aimable, donc mon livre eft bon !... » Ce ne serait pas trop mal syllogiser pour un débutant...
Mais laissons là Ariftote & Port- Royal, la logique & les cirons, les preuves & les conclusions. Mon roman n'eft pas bon, il n'eft pas même aimable : il eft trifte. Je l'ai peint avec une sorte d'emportement, en haine de certaines choses & par mépris de certaines gens, en trempant mes brosses dans les couleurs violentes ou sombres, rouges comme le sang, noires comme la boue. Je l'ai peint à Paris, les yeux affligés de ce que je voyais, les oreilles déchirjées par ce que j'entendais. Paris eft un vilain modèle pour les artiftes de mon tempérament : il les dévoie en les exaspérant. D'où les éclaboussures de colère qu'on remarquera fréquemment dans ce vo-
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lume^ ses incohérences, l'espèce d'ahurissement de certaines pages^ — autant de taches. C'eft une esquisse plutôt qu'un tableau, & encore une esquisse où tout n'eft pas à sa place, où certaines figures ne sont pas d'ensemble^ où certains plans ne sont pas assez accusés, — mais où j'ai voulu tout mettre, ce que j'avais vu & ce que f avais entendu, ce qu'on m'avait dit & ce que j'avais deviné.
Cela conftitue-t-il un roman ? Non , pas plus qu'une esquisse ne conftitue un tableau. J'aime les esquisses & j'en mets partout ; mais toi, cher Noriac, qui finis si bien tes toiles & qui ne les laisses sortir de ton atelier que lorsqu'elles sont dignes du public de choix auquel tu t'adresses, aimeras-tu cette esquisse que mon éditeur a si richement encadrée ? C eft là tout ce que je désire savoir. Je ne fais pas fi de l'opinion des autres, même de la plus impartiale, même de la plus grincheuse^ mais je n'ai souci que de la tienne.
J'irai te la demander un de ces quatre soirs, à l'heure où ta porte eft fermée à tes confrères & ouverte seulement à<es amis, parmi lesquels
Alfred Delvau.