‹ Le grand et le petit trottoirChapitre 29 sur 31 · QUI VAUT ENCORE MOINS · texte numérisé non relu

QUI VAUT ENCORE MOINS

Il faut faire fin, comme dit Brantôme.

Jean Cœurderoy, sur la pente où Pavaient placé la mort de sa fille & son regain d'amour pour sa femme, ne devait plus, ne pouvait pluss'arrêter. Sa tête & son cœur avaient reçu, des événements de sa vie, un douloureux coup de marteau qui les avait brisés en mille morceaux — dont quelques-uns étaient encore assez bons. Il vivait, poussé à vivre par je ne sais quel inftind machinal qui n'était pas le besoin de curiosité de Fontenelle. Il allait, âme en peinie, ou plutôt corps sans âme, tiraillé à dia et à huhaut par les appétits matériels — surexcités par

une sobriété générale. La Bête avait vaincu la Belle.

On ne lui mâchait pas le mépris qu'il inspirait — surtout aux gens méprisables. Quand il passait dans la rue ou sur le boulevard, le visage troublé par l'ivresse, les vêtements souillés de poussière & quelquefois de boue, titubant, hébété, on le montrait du doigt en riant, — & quelques-uns même, parmi ses compagnons, anciens ou nouveaux, le poussaient afin de rire plus fort en le voyant tomber. Comme il manquait de resped envers lui-même, on se croyait autorisé à le traiter grossièrement, sans la moindre charité. Quand il avait amusé la galerie par les feftonnements de son ébriété, par les zigzags de sa conversation & de sa démarche, on le congédiait brutalement, on lé chassait — sans qu'il se fâchât. Sa femme elle-même rougissait de lui !

Cette abjedion était horrible. Un seul homme peut-être l'eût empêchée — s'il eût vécu : Georges Le Mayeur. Mais Georges Le Mayeur était mort des suites du coup d'épée qu'il avait reçu de Henry de La Barthelasse, — & mort sans avoir revu une seule fois son ami d'enfance.

Cette abjeâion était complète.

De temps en temps cependant, Jean faisait un effort & sortait de sa léthargie. Ces jours-là, qui étaient rares & n'avaient jamais de lende-

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main, il ne buvait pas, il ne mangeait pas^ comme le prêtre avant de servir la messe ; il allait au cimetière officier du souvenir sur la tombe de Marie, Quiconque Teut aperçu, rasant les maisons, marchant d'un pas ra|Hde le long du boulevard extérieur, ne Teût certainement pas reconnu. Il arrivait, &, dès la porte du cimetière, il se découvrait, quel que fut le temps, soleil ardent ou pluie glacée tombant d'aplomb sur son crâne nu. Quand il était devant le petit entourage sous lequel dormait sa fille, il s'agenouillait & priait une prière de sa façon, courte mais éloquente ; puis, son oraison faite, tout en reliant agenouillé, il arrachait les orties qui avaient crû en abondance dans cet enclos de trois pieds carrés. Avant de se relever, il rêvait, les yeux fixés sur le lit mortuaire de son enfant, & souvent tombait une larme, — goutte de pluie de son âme orageuse,,. Son amour pour Marie persiflait à fleurir au milieu des ruines de sa vie, comme le gui persifle à verdoyer sur un arbre mort.

Mais, je Tai dit, ces jours-là étaient rares & n'avaient pas de lendemain. Au sortir du cimetière, Jean reprenait ses habitudes, c'eft-à-dire ses vices, & on l'eût bien étonné, le soir, en lui disant où on l'avait rencontré le matin : il ne s'en souvenait plus !

Un de ses confrères, L. T., vaudevillifte

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comme lui, mais dont l'exiftence bourgeoise & réglée tranche singulièrement avec la sienne, exaspéré par Pabjeftion de cet homme qu'il a connu si noble, a trouvé contre lui, l'autre semaine, une phrase terrible :

— Théodore? c'eft un homme mort qui a oublié de se faire enterrer !...

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