LA VIE A NEU-RUPPIN
Il partageait en effet sa vie entre ses devoirs officiels et les plaisirs de l'esprit.
Par ordre de son père, il visite les domaines, inspecte les b&timenis d'exploitation agricole, apprend comment se pratique la mouture, revoit les baux de fermage, pour en faire de plus avantageux et obtenir ainsi le fameux Pius, toujours réclamé par son père. Il envoie des comptes exacts jusqu'au Pfennig inclusivement. Le roi lui a commandé de dresser à lui seul un état général des domaines de Ruppin; il se met h. l'ouvrage, étudie l'état précédent et fait venir des pièces de Berlin. Il se transporte sur les lieux, recueille les dires des vieux paysans, procède à l'arpentage et surveille les arpenteurs; il se donne une peine énorme et s'en fait les honneurs auprès du très gracieux père, assurant qu'il se tire de besogne sans recourir & personne: ce qui n'estpas vrai, d'ailleurs'.
1. Le roi coannaïKle au Hrinca de taire l'itat tout seul, laos le secoun de personne de la Chambre: Nicmanden aus der Kammer dahalb lu Ralhe lu iielun [6 octobre 1733). — Le prîacB répond le 3 octobre qu'il a'j a ici personne delà Cdambre et qu'il t'aide uni que méat, nichtt anitru tu tial/i nehmi, de t'ébt précédent, dui dires des plus vieux
12 LE GnAND FltÉDÉRTC AVANT LAVÈNEHENT
C'était malgré lui qu'il continuait à Neu-Ruppin l'apprentissage forcé commencé à Cûslrin, cet apprentissage nécessaire à un prince royal de Prusse, car il n'y aurait pas eu de Prusse, sans l'allenlion des rois à regarder l'argent sourdre de terre, et à le suivre jusqu'à l'arrivée dans les caisses royales. « Ce ne sera jamais mon métier que les caméralités 'i, disait Frédéric dédaigneusement, mais tout de môme il les apprenait, et les caméralités sont une partie de son métier de roi où il excellera, heureusement pour lui, grâce à son père.
Il a tout l'air de se moquer de ses fonctions militaires : " Je viens de l'exercice, j'exerce, j'exercerai, voilà tout ce que je puis dire de nouveau. » S'il attend l'inspection du roi, il se démène pour donner une figure martiale à ea maison et à son régiment, et il en plaisante : « Je serai une tète jusqu'à samedi. » Mais il lui plaisait de faire la bCle de cette façon-là. Il méprisait le pédantisme des vieux ofUciers maniaques férus des beautés du maniement d'armes, mais il aimait la belle tenue, et la précision des mouvements et la figure martiale d'une troupe. Il savait que <• le militaire» était l'instrument de la grandeur qu'il rêvait pour sa Prusse. Il était résolu
paysans et de lea Infor in ationi personnelles. — Mail il écrit k Gninibkow le 3 octobre : • A voia dire le vrai, je n'en sait fiat asut pour fatre cela tout «cul. Cett pourquoi je veut prie de rne tirer de cet embarraa en m'envoyanl un homme qui sait faire un Ansehlag ...Se luu embarratsé aitlant que je puii, etjt uoiu prie de m'aider; je doit faire plus (c'est-à-dire OD bail qui rapporte davantage], et, si je tais comment, je veux être pendu B. Dans une autre lettre k Grumbkow (13 oclobre), on voit qu'il a été aidé par queliu'un, maii aussi qu'il s'est vraiment donné beaucoup d« peine. 11 se félicite (29 octobre) d'avoir trouvé •< un plat de 3 & 400 écus, qu'aucun paysan ne soit chargé. • 11 est évident que ces besognas Hiligatoirea étaient très uLles au Prince, quoi qu'il en dll.
LE SÉJOUR DE FRÉOÉniC A NEU-BUPPIN 13
à prendre sa place parmi les illustres guerriers de tous les temps, dont il lisait l'histoire et dont il admirait la gloire. Et pour achever cette haute conception du métier de soldat, il y mettait de la philosophie : il se considérait comme un éducateur >< occupé à faire des hommes avec des créatures qui n'ont d'humain que le visage ». Quelqu'un qui l'observait de très près riSpondit un jour à cette question que lui adressait le principal ministre de l'empereur : « Le prince royal aimera-t-il le militaire? » « Oui, et plus solidement que son père; >• il aurait pu ajouter: plus noblement.
Ces fonctions et corvées accomplies, il restait à Frédéric de longs loisirs qu'il emjiloyait à des lectures, La passion de la lecture lui avait jadis fait commettre la première désobéissance : enfant, il se levait la nuit, et, sur la pointe des pieds, retenant son souflle pour ne pas éveiller son gouverneur couché près de lui, il allait dévorer des romans dans la cheminée d'une chambre voisine. Cette passion, il n'avait pu encore la satisfaire. Ses études d'écolier terminées, il avait été mis tout de suite aux besognes pratiques; c'est à la dérobée qu'il courait à une maison proche du château, où son ancien précepteur avait caché des livres dans des armoires, A Cùs- Irin, le roi ne lui avait permis que des manuels de piété ou des traités d'administration. A. Neu-Iluppîn enfin, Frédéric s'en donne à cœur-joie : « Je ne bouge quasi pas de chez moi; je me divertis avec les morts, et leur conversation muette m'est plus utile que toutes celles que je puis avoir avec les vivants, » Il Usait avec volupté, assis au coin d'un bon feu, enveloppé d'une belle pelisse,
11 [,E GRAND FRÈDÉKIC AVANT LAVÈNEMENT
dans la tranquillitij dos nuits silencieuses. 11 ne se mettait au lit que le matin, pour y demeurer jusqu'à la parade « qui ne se fait qu'à onze heures, alin que Monsieur ait le temps de dormir la grasse matinée. "
Sa bibliothèque n'était pas riche alors; il lisait non tout ce qu'il auraîl voulu, mais tout ce qu'il pouvait. Il n'était pas encore entré en relations avec les écrivains célèbres : sa correspondance littéraire et philosophique commençai t à peine ' . Aussi sommes-nous assez mal informés sur le travail de son esprit, mais nous savons que déjà, en même temps qu'il jouissait de l'agrément infini qu'il trouvait dans la conversation des morts, Frédéric y recherchait » l'utile », comme il le comprenait. Il demandait aux morts de former en lui l'homme et le prince qu'il voulait être. Entre temps, il quittait son livre et prenait la flûte ou la plume. Il écrivait des vers, ou pour parler comme lui, il recourait à la douce lyre dont Apollon daignait l'inspirer. Il les jetait au feu souvent, ce qu'il appelle ofl"rir les productions d'Apollon à Vulcain qui les résout. II ne les a pas brûlés tous, et nous en pouvons lire qui méritent tout au plus d'envelopper des bonbons ou des mirlitons; il n'était pas maîlre encore de sa l'orme, mais il s'exerçait à le devenir, cl il avait de temps en temps des rencontres heureuses dont il était lier; il croyait être potlc ; celte illusion embellissait encore sa vie.
t. DdDi les letlres datées de Ruppïa lont m arquées déjà leadirecUoDi priacipalea de l'esprit de Frédiirie. Mail c'etL (I Rheinsberg qu'elles apparaieieut toutes, tréi nettement. Voir lei chapitres Ut et IV de ce vo-
LE SÉJOCR DE FRÉDÉRIC A NEll-RUPPIN 13
Il se disait parfaitement heureux. Avec des réminiscences de poètes anciens el modernes, il compare aux embarras de la cour la paix des champs : » Les soins et les inquiétudes sont bannis de l'esprit... Déchargé du fardeau que vous donnent les soins des alîaires, le sommeil vous devient paisible. Des rôves fortunés vous font passer la nuit agréablement. Le sommeil, semant de ses pavots sur vos yeux, ils ne se rouvrent qu'après que le valet de chambre, à force de secousses, vous les fait rouvrir... Un repas frugal, accompagné de bon vin, vous attend toujours prêt, jusqu'à ce que l'appétit dicte l'heure où il doit être servi.... Enlin, on se fait un , plaisir de tout, et telle nymphe villageoise, embaumée I d'odeur de gousset d'aisselle, plaira mieux que la comtesse D... avec tous ses airs précieux, )•
Il <^crit l'éloge du juste milieu, l'état le meilleur du monde, oii l'homme jouit de la vie sans inquiétude. Il se souvient, à la vérité, qu'il est né prince, et il se résigne [ à sa destinée ; maïs, quand l'heure sera venue de régner, il s'en tirera, dit-il, au meilleur compte possible, se contentant de s'informer, de diriger la masse entière, et I d'être un maître bien servi. De régner, il assure qu'il ne I sent pas la plus petite impatience. 11 ne s'occupe d'aucune I affaire, et méprise le tripotage de la politique : « Je puis I vous assurer que je vis comme si le roi était immortel, et I je veux mourir sur l'heure si je me suis formé un plan ' pour l'exécuter après sa mort. "
LE GRAiNU KnÉUÉHlC AVANT L'AVÈNEMENT