LA PREMIÈRE CAMPAGNE
Pris au mot, Frédéric serait mort sur l'heure, car il ne pouvait s'empficber de faire des plans, et déjà les principales lignes de sa conduite future étaient dessinées dans son esprit. Les belles déclarations qu'il multipliait pour qu'elles fussent répétées au roi ne trompaient personne. Grumbkow y voyait l'application du « nouveau système par rapport à papa », et le père disait à son fils : n Vous n'attendez que ma mort pour avoir comédie et opéra. » Mais le prince était résolu à se donner d'autres plaisirs encnre, de vrais plaisirs de roi. A Neu-Huppin, il était attentif & tous les mouvements de la politique, et il caressait des rêves de guerre.
En l'année 1732, il espérait la mort de l'électeur palatin et l'ouverture de la succession de Juliers et de Berg, ces duchés sur lesquels le roi de Prusse avait des droits qu'il rappelait en toute occasion. Ces droits étaient contestés, et ni la Hollande, ni l'Angle te rre-Uanovre, ni la France, ni l'empereur ne se souciaient de laisser Frédéric- Guillaume entrer en possession de lierg et de Juliers; la guerre semblait donc trôs probable. Un jour, arrive & Neu-Ruppin l'ordre de se préparer à partir; Frédéric le reçoit avec une très vive émotion; il s'amuse h regarder la garnison en remue-ménage et la ville en révolution, chacun courir éperdu, les soldats prendre congé de leurs botes et les officiers de leurs maîtresses. Il exécute » avec
LE SÉJOUn DE FRÈDÉniC A NEL-RLPPIN 11
toute la justesse imaginable » ses iastructions ; il fail tendre ses tentes. Il va doue enfln voir agir « la belle •armée du roi! » Son regard la précède dans les plaines de Juliers et de Berg, et découvre, aux portes des villes prises, les nouveaux sujets pioslernés aux pieds de leur nouveau mailre. C'est le premier frisson d'un amour qui s'éveille, l'amour de lu gloire.
L'électeur ne mouiiit point; les tentes furent repliées; les officiers reprirent leurs maltresses, et Ruppiu rentra dans son calme ; mais l'Europe, en aucun temps, ne laisse chômer l'espérance de guerre. Celaient alors les successions qui rentretenaient; à défaut de celle de Berg et de Juliers, on eut la succession de Pologne. A l'automne de 1733, les Français passaient le Rhin et s'emparaient de Kehl, pour opérer une diversion au profit de Stanislas Leczinski, élu roi de Pologne, contre qui étaient coalisées la Russie, la Saxe et l'Autriche. L'empire prit les armes avec sa lenteur coulumière, et le roi de Prusse se mit en devoir de fournir à l'empereur un secours de dix mille hommes qu'il lui avait promis. Cette fois, l'occasion n'échappera point à Frédéric de « jouer du moulinet 11 ; et ce n'est pas trop tôt, en vérité ! 11 se plaignait que la force de son bras se perdît dans le repos, A vingtdeux ans, disait-il, on pouvait encore devenir un écolier militaire, mais il n'y avait plus de temps à perdre : « Un métier tel que celui de la guerre mérite plus que les applications de la vieillesse. » Et il écrit son éloge de la guerre, comme tout à l'heure l'éloge des champs ; h La guerre corrige la luxure et le faste; elle apprend la sobriété et Tabstinence ; elle déracine tout ce qui est
eiïéminé. » Elle a toutes les vertus, pourvu qu'elle se fasse sur le terrain d'autrui, « hors de nos coafins et timiles ». L'occasion qui s'offrait lui était particulièrement agréable : c'était contre la France qu'il allait combattre. Il aimait la France et les Français au point de ne parler, do ne lire, de n'écrire que nofrc langue, de s'habiller à notre mode et de m(?priscr comme barbare et grossier tout ce qui n'était pas de France. II donnait à croire au cabinet de Versailles qu'il serait le meilleur de nos alliés et le plus empressé à nous servir; mais bien fol qui se fût fié à ces apparences. Voltaire écrira bientôt & Frédéric :
Votre esprit, TOtre ardeur guerrière
Des Français se feront cliérir.
Vous aurez le double plaisir
El de nous vaincre et de nous plaire!...
Le prince royal se promettait bien l'un et l'autre plaisir, le premier surtout. Au moment de se trouver pour la première fois en face de nous, il se flatte de montrer « à messieurs les Français qu'il y a, au fond de l'Allemagne, de jeunes aigres-fins assez insolents qui se pré- Benteront devant toutes leurs armées sans trembler ».
Le 30 juin 173i, après avoir passé la nuit à danser chez j la reine au ch&teau de Mou-Bijou, il se mit en roule. Le roi lui avait donné pour l'accompagner les deux généraux ' von Scbulenburg et von Kleîst, et le colonel von Bredow, qu'il avait pourvus d'une instruction en bonne et et longue forme, où se retrouva le pôle-mèle ordinairede ses pensées.
Il espère que son fils se conduira comme il convient à
un prince du vieux sang de Brandebourg et à un brave et honnête soldat. Il lui recommande par-dessus tout de craindre Dieu et de l'avoir sous les yeux à tout moment, et de toujours garder dans son cœur le seigneur Jésus, base unique du salut de l'homnie, et sans l'aide duquel l'homme n'est qu'un airain qui vibre et une cloche qui sonne; puis d'apprendre tout ce qui concerne le service, non seulement les grandes choses, mais les plus petites, par exemple comment sont faits les souliers du soldat, et de s'élever ensuite du petit au grand jusqu'aux dispo- I titiones generalissimi' . Le prince devra regarder, observer, interroger, demander les raisons de tout et raisonner sur ces raisons. Il ne fréquentera que des hommes capables de l'instruire. Dans une armée se trouvent des gens de toute sorte : fils de princes, jeunes comtes et autres fils de famille, dont la plupart ne valent pas grand'chose; il sera poli avec ces messieurs, mais il se contentera de leur souhaiter le bonjour. Il recherchera la compagnie des vieux géniîraux, et surtout du général en chef, le prince Eugène, qu'il suivra chaque fois que celui-ci sortira pour une reconnaissance, une approche ou une bataille. Avec la plus grande attention, il obserera les ordres et les mouvements, et il demandera des
. Soll des Kronpriaztm litliden lieh von Alltm und hdem, lo tu dem Ditiut gehSrel, wohl und accural informinn, und iwar nieht niir allein n dem grosten Dienite, londem aueh von dem gamen Détail, mo xu dtn SoCdalen gehSret; iu tagen, dan Sr wUse, wie dit Seltuhe dcr Muskelitre lega lollen, wie lange tin loldat Solche tragtn kann und aie lange er in einer Campagne damil auikommen mun, desgleicken von allen aadern Kleiniglieiten, lo :u den Sotdalen geliSren und jo femer... bit :u dem groiien Dienat und bis :u des Genei-alistimi diiposilionet, aU a-elchtt ailei Er grilnd'ick lernea und nichis daran auilasieii muii,
aO LE GRAND FRÉDÉIUC AVANT l/AVÈNEMENT
explications, non pas au prince lui-même, car ce serait ' contre le respect, mais à von Schulenbourg et à von Kleist.
Le roi semble craindre que son fils ne veuille s'émanciper de sa qualitii de Prussien. II lui ordonne de prendre son campement dans le corps prussien. Chaque jour, après avoir été à « la parole » auprès du prince Eugène, le prince retournera au camp pour y assister aussi à la parole. Le général von Rôder, qui commande les dix mille hommes du roi, lui communiquera les ordres, les dispositions de marche, d'attaque et de siège, et le tiendra BU courant de ce qui se passera dans les régiments. C'est avec les officiers prussiens que le prince fraiera de priîférence; depuis le moindre enseigne, il devra les connaître tous et les appeler par leur nom. C'est au camp de Prusse qu'il apprendra la subordination, ce fondement de l'état militaire : il doit au général le respect et l'obéissance comme au roi lui-même, et ne se permettra point la plus petite immixtion dans le commandement. Les jours de bataille, il demeurera auprès du prince Eugène jusqu'au milieu de l'action, mais il achèvera la journée dans les rangs prussiens. C'est avec les Prussiens qu'il priera Dieu.
Le prince sera un modèle de tenue, de conduite el de vertu; il ne quittera jamais l'uniforme; il ne tolérera aucune parole contre Dieu et sa toute-puissance, sagesse et justice, ni contre son écriture sainte. II s'abstiendra des filles, du vin et du jeu, et donnera sa parole d'honneur qu'il ne jouera, de toute la campagne, ni aux cartes, ni aux dés, ni à pair ou impair, ni à aucun jeu, de quelque
nom qu'il se nomme. Si, par malheur, il tombe dans le péché, von Schulenbourg et von Kleist, après lui avoir fait leurs remontrances, avertiront le roi par estafette. Et bien entendu, il faudra fitre <■ ménageux » ; le nombre des plats du dîner est régltÇ pour l'ordinaire, et pour les jours où l'on invitera les généraux (deux plats de plus), ou le prince Eugène {six plats de plus) ; le soir, un rôti froid suffira. Du reste, le prince dinera souvent chez les autres; ces jours-là, on ne fera pas de feu dans sa cuisine, puisqu'il emmènera ses oflicîers avec lui. Il ne doit pas se mettre sur le pied de devenir le vivandier de l'armée; deux fois cette recommandation est répétée dans les mêmes termes, et pour qu'elle fût efficace, le roi n'avait donné au colonel von Bredow que 4,i00 thaiers pour la table du prince et de sa suite.
Du grand et du petit, du sublime et du trivial, Dieu et des cbaussures, le péché, la chandelle et la cuisine! De celte macédoine étrange Frédéric se moqua bien sûr, el aussi de cette manie de régler jusqu'aux moindres Je ses mouvements. Mais 11 était tout à la joie de partir, de partir pour la gloire !
Le 7 juillet, il se présentait devant Eugène, au camp de Wiesenthal, près de Philippsbourg, que les Français assiégeaient et que les Impériaux voulaient délivrer. Il fit très bien son compliment au vieux général : « Je suis I venu voir comment un héros acquiert des lauriers, » Eugène ne cueillit pas de lauriers celte année-là, où les Impériaux, sans bataille, nous laissèrent prendre Philippsbourg, mais ce fut une immense joie pour Frédéric de voir la guerre autrement que dans les livres, el de
K Mnlil Iri» honoré de tt
ëM hirm de U lotte de l'Evope esoln iMiis XIV. Le prince Eofiène n'était pltts qse rombre de Im-m^me, nuu il apparaissait à llniaçtnatMO do jeane prince entouré dn cortège des balaiUes et des victoires d aotrefois. Frédéric admirait la simpUcilé de ce grand personnage à qui personne n'osait donner une louange, et cooune Eugènf? avait l'habitode du parler laconique, il se mit k parler bref. Lui, si prompt d'habitude à juger et à dédaigner, Il est respectueux de ses anciens; U se défend de s'ériger en juge et de » prononcer d'un ton doctoral, CD sentence, ce que chacun aurait dû faire ». D veut n'£lr(> qu'un écolier auprès de ces maîtres, instruits i force de services et d'années et de blessures.
Et pourtant il voit très bien qu'it aurait fallu attaquer les Français, qui ne pouvaient déployer leur armée dans la dangereuse position où ils étaient, et qui auraient élé détruits s'ils avaient élé vaincus. Il est sévère pour les contingents d'empire et l'armée autrichienne : v La campagne présente est une école où l'on a pu profiter de la confusion et du désordre qui règne dans cette armée. » Lo [iromier jour, il remarqua l'encombrement des étatsmujors; quand il se présenta au prince Eugène, « c'était «i plein dci généraux impériaux autour de lui, qu'on pouvait h peine fendre lu presse ». La tenue peu martiale et lo luxH Ai'H officiers autrichiens le clioquèrent. Il remania icx réiiçimcnts d'Autriche avec la sûre clairvoyance ihi l'ii'il {JHlernrl : un seul lui parut bien tenu ; aussi
LE SÉJOUR DE FRÉOÉBIC A NEL-HUPPIN 23
n'oiibliera-t-il pas le nom du colonel, le baron de Ricsdal, qu'il engagera à son service, l'année d'après son avènement : « Je me souviens, lui dira-t-il, que votre r<îgiment était le seul qui fût en ordre. » Qui sait si l'expérience acquise dans celte campagne, et la certitude que donne le de visu, n'expliquent point en partie que Frédéric ait osé, dès qu'il fut roi, ce coup hardi contre l'Autriche' ?
Il s'est éprouvé lui-même sous le feu. C'est une vie nouvelle qui commence avec ce métier d'exposer sa vie tous les jours; aussi la première rencontre s'appellet-elle un bapICme, Il arrive aux plus braves de sentir leur sang affluer circnm prœcordia ; d'autres, comme Frédéric, sont allés au feu tranquillement, ainsi qu'à un rendez-vous prévu auquel les destintrent leur naissance et leur éducation. Il écrit très simplement au roi qu'à peine arrivé, il s'est rendu aux avant-postes pour reconnaître les retranchements français, et qu'il chevauchera le lendemain le long des lignes. Il note que trois hommes ont été tués dans une redoute oii il a passé, tués misérablement, dit-il ; parole humaine prononcée devant les premiers morts par un prince qui jettera tant de cadavres sur tant de champs de bataille.
Il est au naturel, point troublé, ni emballé, gai sincèrement; il dit de jolies choses sur l'odeur de la poudre et le bruit du canon. Il fut ravi que, pendant son premier repas au camp, la canonnade française accompagnât la première santé portée par lui. Un joiir, au retour d'une
1. Quelques-unes dei leUrcs au roi «ont des rapports militaires d'une préciiioa pArfaile, par eiemple la lettre du 22 septembre 173i.
m LE GRAND FRÉDÉItlC AVANT L'AVÈNEMEXT
reconnaissance, il passait dans un bois où des boulets coupaient les branches; des officiers autrichiens qui l'accompagnaieitt remarquèrent qu'il continuait la conversation, et que sa main, sur la bride de son cheval, demeurait tranquille. Il plaisante les camarades qui ne l'ont pas accompagné, comme ce pauvre Nabmer, qui est resté là-bas derrière son poôle. et qu'il appelle un écriturïer. Lui qui n't^crivait en allemand que lorsqu'il y était forcé, le voilà qui fait des vers allemands, comme s'il sentait que la rudesse de la langue malenielle sied à l'expression de la vie guerrière :
... Wer nicLt kaiin Kartuunenknair utid Stûckeu LOren brausen, Dem rathe ich er bleibe zu Haus...
Il A celui qui no peut.cntendre le bruit du canon et le sifflement des boulets, je conseille do rester à la mai-son. » KartmmenknaU et brausen, voilà des mots, qui mieux que les nôtres rendent l'éclat sec d'une pièce qui tire et le bruit du boulet qui passe. Ce rimeur français trouve tout à coup de la poésie de lansquenets, 11 célèbre comme un soudard le noble jus de la vigne, qui lui monte au cerveau et lui fait oublier le cours des étoiles. 11 adopte un juron militaire recueilli de la bouche des Hongrois : Ch-dek (eremtete, c'est le diable qui t'a fait,
La campagne ne fut donc pas perdue pour tout le monde. Frédéric n'y put acquérir une expérience complète de la guerre, puisqu'aucune grande bataille n'y fut livrée, mais il fit une reconnaissance en lui-mt>me, et il y découvrit le jeune héros.