‹ Le Grand Frédéric avant l'avènementChapitre 21 sur 64 · VOYAGES ET VISITES · texte numérisé non relu

VOYAGES ET VISITES

A Rheinsberg, Frédéric aurait voulu voir les jours succéder aux jours, tous semblables, » tous jumeaux ». Là, K presque hors du monde », dans son " couvent >i,ilgoûkit le contentement de l'esprit et la tranquillité de l'Ame. A-ilIcurs, il n'ose, disait-iî, se montrer comme la nature l'a fait; il n'est qu'un miroir soumis ?i la ni'cessité de se 8e conformer à la bizarrerie des objets qui se présentent (levant lui ; à Rheinsberg, il est son maître; il est le maître, et son empire est doux aux autres et i lui-môme. Malheureusement, il était souvent obligé de quitter son chez-soi. n allait il Berlin au printemps pour les grandes revues : le hussard qui lui apportait l'ordre de partir lui semblait

8t LE GRAND FRÉDÉRIC AVANT L'AVÈNEMENT

(' une préfiguralion de la mort >i. Il y retournait en décembre pour les Tètes de la cour, et, d'avance, il maudissait la mi?chante et frivole société qu'il allait rencontrer. A Pâques, il était appela à Potsdam pour s'acquitter en famille de ses devoirs religieux, et il se moquait de la cour qui se mettait en dévotion à heure fixe : — «Je ne sais pas ce qu'ils ont fait, mais ils me disent qu'ils veulent se repentir dimanche de leurs péchés. " — Plusieurs fois il dut s'absenter des semaines durant; il voya- ■ gea en Prusse et en Hollande. Et de partout, de Berlin comme de Potsdam, de Prusse comme de Ilollande, il aspirait « h la douce, à la chère solitude •< ; sitôt qu'il pouvait, il partait « comme une fronde Cretoise » et revenait « se recogner " '.

Autant que les voyages, il redoutait les visites qui troublaient le train habituel de la maison. Il invita pourtant son père à venir le voir au moment où il achevait son installation. On raconte que le roi, arrivé un dimanche, alla droit à l'église et se plaça en face du pasteur, qui achevait de lire le texte de son sermon ; le menton appuyé sur sa canne, il levait les yeux vers l'orateur

i. • Qne je suis cbarmé de pouTOir dater me« lettres de Rheinibergl Il me setuble que je voua écrii avec plus de liberté et que mon esprit, i moins contraint qu'à rordinaire. s'exprime &vec plus de facilita. ■ , Lettre a MantcuETel... — ManleulTel s'intitulait Seigneur de Sus-Souci, Juncker v. Kummerfrei. De là viol sans doute k KrËiléric l'idée d'appeler Sani-Souci le palais charmant qu'il fera bâtir plus lard à PolsdaiD. 11 appelait déjà Rheineberg de ce nom : s C'est mou Sans-Souci. > It I trouva quantité d'expressions vraies du charme iolluie qu'il goûte ea , son chei-eoi : • Ma pauvre solitude.. . On est presque hors du nioude... Ceat une retraite, un lieu d'étude nti régne l'amilié... et le repos... 11 s'agit du contentement de l'esprit et d'une tranquillité U'àme que js m'efforce, moi et mon couvent, de cimenter le mieux possible... •

avec reicpression de rocueillement d'un dévol qui atteod la parole du Seigneur. Mais le pasteur le reconnut, perdit la tôle, bredouilla, et, après quelques efforts pour retrouver le fil de son discours, brusqua la btînédiction. Le roi, furieux, brandissait sa canne ; le pasteur n'en descendit que plus vite. A quelque temps de là. il fut cité devant le consistoire pour y répondre du péché de respect humain. Mais la même histoire m'a été racontée et mimée à Spandau par le sacristain, qui prétend qu'elle s'est passée dans son église ; la canne de Frédéric-Guillaume est restée populaire dans ce pays-là, comme chez nous la poule au pot d'Henri IV.

Frédéric se mit en frais pour recevoir le roi; il lui donna une " chasse par force », une pOche et un tir aux pigeons, toutes choses qui l'ennuyaient, mais qu'il savait du goût de son père, Celui-ci fut satisfait et le prouva en déliant les durs cordons de sa bourse. Malgré cette libéralité qu'il avait espérée et qui fut ta bienvenue, car le manque d'argent était la seule douleur dont il souffrit alors, Frédéric n'aurait pas vu avec plaisir ces visites se renouveler. Ileureusement, le roi n'y était pas fort enclin ; il ne parut que deux fois à Rhcinsberg.

Le prince était obligé à quelques devoirs de politesse envers son voisinage ; il nous a raconté ses relations avec le prince Charles-Louis-Frédéric de Mîrow, frère du duc régnant de Mecklembourg-Strélitz : c'est un amusant chapitre de l'histoire de Rheinsbei^ et qui donne le ton de la maison.

Le château de Mirow est tout près de Bheinsberg; Frédéric partit à cheval un beau matin, accompagné d'un

officier de son ri^giment. Arrivé à Mirow, il laisse ses chevaux à la poste el se dirige vers le château. Sur le pontlevis qui mène à la porte d'une tour en ruines, un grenadier en faction avait déposé son honnet, sa ceinture et son fusil pour travailler plus à son aise à tricoter des bas: " D'où venez-vous el où allez-vous ? » crie cette sentinelle, — *i Je viens de la poste et vais au bout du pont. )i

— Très troublé, car il n'était pas habitué h voir des visages étrangers, l'homme appelle le caporal, qui, sortant tout juste de son lit, parait sans souliers, culottes ouvertes, et répète la question : — i< Où allez-vous? »

— Le prince, sans répondre, entre dans la cour. C'est bien un château, pense-t-il; il n'y a pas moyen d'en douter, puisque voici, de chaque côté, de la porte, ime lanterne, et, au-dessus, un écusson, môme deux écussons. 11 frappe et refrappe ; une servante toute cassée apparait ;

— « Tiens, se dit Frédéric, ce doit être la nourrice du père de Mirow, « mais déjà la vieille lui a fermé la porte au nez sans mot dire. Il entre à l'écurie, où il apprend d'un valet que son altesse s'est rendue avec son altesse son épouse à Neu-Strélilz pour y visiter son altesse M"' la duchesse sa mère et qu'elle a emmena tous ses gens en gala, si bien qu'il n'est resté que la servante, lo valet et la garde d'honneur.

Neu-Strélitzest à deux milles de Mirow; Frédéric prit ï des' chevaux à la poste et fit son entrée, à midi sonnant, dans cette capitale, qui se composait d'une rue habitée par des gentilshommes de la cour, des employés et des domestiques. Il sut au château que Mirow élait allé dîner à Konow, à un demi-mille de là. Comme il avait faim,

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l'officier qui l'accompagnait le mena diner chez un gentilhomme (le sa connaissance auquel il ite le nomma point. On parla du duc régnant de Strélitz, et en particulier de l'habileté de son altesse à coudre des casaquîns, ce qui donna envie à Frédéric de la voir. L'altesse, à qui on le présenla comme étranger, le reçut avec bonne ^rdce, mais elle iSlait si timide qu'elle n'eût pas ouvert la bouche si son conseiller, llerr von Altrock, — Monsieur de Yieil-Uabit, — ne lui avait soufflé des paroles. Après l'audience, les deux cavaliers partirent pour Konow, une maison de chasse, le Versailles de Neu-Sirélitz, flanquée d'un moulin. Frédéric entra au moulin d'où il se fit an- I noncer.

Le maître des cérémonies vint le saluer et le conduisit h la maison. La famille allait se mettre à table. Aprts les saluls et les compliments, le prince de Mirow fit part à son hôte d'un accident déplorable : le meilleur I cuisinier de la maison était tombé en revenant des achats; il s'était cassé le bras et les provisions étaient gâtées. I Frédéric fit semblant de croire ce conte ingénu. Il dîna [ moins bien que s'il eût été au cabaret à Potsdam, mais la conversation, digne d'une si noble compagnie, ne roula que sur les généalogies illustres : les Weimar, les Gotha, les Waldeck, les Hoym et quantité d'autres défilèrent r sur le tapis jusqu'à ce qu'enfin le prince de Mirow, las de I se verser des rasades, levât la séance. Frédéric reprit le chemin de Rheinsherg, inquiet de la promesse que Mirow lui avait faite de lui rendre sa visite : " Il viendra certainement, mais comment me feraî-je quîtie de lui? Dieu le sait, Dieu seul I »

Quelque temps après, Frédéric dormait tranquillement comme estait son droit, puisqu'il était trois heures du matin, quand ses gens l'éveillèrent pour lui dire qu'une i estafette (^laîl là. Il se lève en grande hàle. Quelle nouvelle un messager pouvail-ii apporter à pareille heure? Toutes les idées durent passer par la tête du prince, et je pense qu'il ne fut pas maître de ne pas penser au premier moment que, peul-ftre, il était arrivé malheur à son gracieux père. L'estafette lui remit une lettre du prince de Mirow, qui annonçait son arrivée pour le jour môme, à midi, Frédéric, pestant contre l'esbrouiïe de ce message nocturne de voisin à voisin, donna des ordres pour que son hûte fût reçu avec des honneurs impériaux. A son arrivée, l'altesse fut complimentée par im général et inlroduile en grande pompe aupr&s du prince qui attendait, entouré de sa maison : « Voilà, dit | le général, le prince Kajuka, » Sur cette présentation inattendue, éclat de rire général ; Frédéric eut de la peine à tourner la chose de façon que Mirow ne se fâchât point; mais le margrave Henri de Schwedt, qui se trouvait alors à Rheinsberg, entreprit le noble visiteur; il s'extasiait | sur son bel habit, son grand air et l'aisance de ses façons : 11 Comme Votre Altesse doit bien danser! » disait-il. La compagnie se mordait les lèvres. L'après-midi, comme il pleuvait, Frédéric fut curieux d'étudier l'effet de la pluie sur le bel habit de monseigneur. II le mena tirer f les oiseaux. Tout le monde vit bien que le prince souf- I frait des dégâts faits â sa toilette, mais admira la force I d'âme qui lui permettait de simuler une indilTérence I magnanime. Le dîner fut superbe; Mirow y but comme

quatre, mais, tout à coup : « Des affaires d'État très considérables, dit-il, me rappellent à la maison. » II resta pourtant jusqu*à deux heures du matin; le vin de Champagne lui avait fait remettre au lendemain les affaires sérieuses*.

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