Le grand frère
Je suis bien sur que vous vous souvenez, mes jeunes amis, d être alk^s, étant petits, vous amuser pendant les mois d'août et de septom-
2 LE GRAND FUEIÎE
bre, sur le borcUle ces plages charmantes, où l'on ramasse 'de jolis co(iuilla«^es, où Ton fait de bonnes parties de crocket et aussi où l'on bari»ole jusqu'à mi-jambes dans les tlaques d'eau salée.
Pour ma part, il me semble que j'y suis encore. Les grandes forteresses de sable que l'on construit et qui, progressivement, disparaissent sous la vaiîue, à la marée montante ; les crevettes, les crabes qu'on va joyeusement pêcher ; les bateaux qui rentrent au port, en se courbant comme des mouettes blanches sous la brise de mer ; tout cela m'a laissé dans l'esprit un souvenir ineifaçable de cette belle et riante contrée. Pour s'y rendre, on traverse de gras pâturages, tout un paysage ravissant ; et si vous êtes allés jusqu'au Havre, vous avez pu admirer, entre Rouen et Yvetot, celte plantureuse campagne, avec ses pommiers tordus, ses vaches paresseuses, ses chaumières rustiques, éparpillées pour le plaisir des yeux, au milieu de ce site pittoresque.
C'est là que je veux vous conduire, dans ce joli coin de Normandie, à quelques kilomètres à peine de la vallée de Sainle-Gerlrude, où les prairies sont vertes comme de l'émeraude, les ruisseaux limpides comme le cristal; enfin où, du malin au soir, les oiseaux chantent sur les buissons, comme s'ils étaient les maîtres du monde.
Mais au moment où commence notre histoire, tous ces oiseaux babillards ont cessé leur ramage. Le soleil est déjà couché depuis plus de trois heures, et c'est à peine si, à la clarté de la lune, on peut, par cette fraîche soirée d'octobre de l'année J874, distinguer les collines boisées qui entourent Diorizon. Les laboureurs ont abandonné leurs charrues pour rentrer au village. La campagne dort silencieuse. On entend, tout au plus, le coassement de quelques grenouilles, qui se prélassent sans doute sur le bord d'une mare peu éloignée.
Seuls, à cette heure tardive, trois voyageurs, un homme et deux enfants, suivent la roule départementale qui mène d'Vvelol à Caudebec. Ils marchent tous les trois d'un bon pas. L'homme surtout, le père Dupont, avec ses grandes enjambées, va si vite que le plus jeune des enfants, son petit paquet sous le bras, est obligé de temps en temps de courir pour le rattraper.
Le père Dupont-est un homme de cinquante-cinq ans environ, velu d'une blouse en toile bleue, d'un pantalon de velours gris, à côtes, accusant de longs services. Il est chaussé de gros souliers ferrés et coiffé d'une casquette de drap noir, bordée d'un galon d'alpaga. A sa cheve-