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TROIS VOYAGEURS

lure grisonnante, à son visage entièrement rasé, qui laisse mieux voir les lignes creusées de chaque côté du nez par ses rides nerveuses ; à sa lourde démarche qui lui balance le corps à mesure qu'il avance, on devine un paysan brûlé par Faction conliimelle du soleil, et vieilli prématurément par les rudes travaux des champs.

Les enfants qui raccompagnent sont deux heaux garçons, vêtus à la manière des jeunes campagnards. L'aîné, Louis, paraît avoir treize à quatorze ans. 11 est assez grand, brun, avec des yeux d'un noir brillant, le nez droit, bien fait, la lèvre mince et la bouche expressive. L'ensemble de sa physionomie révèle un caractère énergicpie.

Son frère, Julien, âgé de neuf ans seulement, est presque aussi fort que Louis, quoique beaucoup plus petit de taille. C'est un bel enfant jouftlu et rose, aux yeux clairs, au nez retroussé, aux cheveux châtains, qui retombent en désordre sur son visage, par-dessous le feutre de son petit chapeau noir.

Les trois voyageurs venaient de laisser, à leur droite, la traverse qui conduit parle bois jusqu'au hameau de Sainte Gertrude, quand Julien, rompu de fatigue, remonta sur son épaule le paquet qu'il portait, et s'approchant de son père, lui demanda d'une voix traînante, qui dénutait une extrême lassitude :

— Dis, papa, est-ce que nous serons bientôt arrivés à Saint-Arnould?

— Dans une heure à peu près, mon garçon.

— Rien que dans une heure ? C'est joliment long, la route !... Louis, de son côté, s'était avancé pour dire :

— Oh ! oui, c'est fatigant de marcher si longtemps... tante Gervaise ne nous attendra plus ; elle sera couchée...

— Que voulez-vous? répliqua le père Dupont, nous n'aurions pas dû rester si longtemps à Yvetot, chez notre ami Berne. Voilà que nous nous sommes laissé surprendre par la nuit, et nous n'arriverons pas avant neuf heures.

— Eh bien, alors, si tante est couchée, nous ne mangerons pas ?

— 11 faudra bien qu'elle se lève pour nous ouvrir; et elle trouvera sans doute quelque chose à nous donner.

— Si seulement une voiture passait, dit Julien, nous moulerions dedans.

— Sans doute, mou ami, s'il en passait une ; malheureusement, il n'en vient pas à cette heure-ci.

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— Eh bien, et la voilure de Caudebec ?

— Pour monter dans celle-là, il faut payer, observa Louis ; et comme nous sommes trois^ ce serait trop cher.

— Allons ! encore un peu de courage, mes enfants ! ^ous voici bienlùt rendus à Caudebec.

Stimulés par leur père, les deux enfants pressèrent le pas et poursuivirent leur roule avec énergie, portant vaillamment leur paquet ([ui, malgré son peu de volume, se faisait de plus en plus lourd. Mais bientôt, ils recommencèrent à traîner la jambe, et Louis demanda à son père :

— Alors, tu vas nous laisser tous les deux chez tante Gervaise?

— Il le faut bien, mon ami.

— Mais pas pour toujours ?

— Lorsque vous serez plus grands, vous reviendrez à Yalliquerville,

— Oh oui ! dit Louis ; car ce serait trop triste de rester longtemps sans te voir. Et puis, tu viendras souvent h Saint-Arnould?

— Le plus souvent possible.

— Tu nous amènes chez notre tante, lit Julien, comme si tu nous conduisais à la pension, n'est-ce pas? Tu sais, la pension oii est allé, à Yvetot, le petit Léon, le fils de M. Romain?

— Ce n'est pas tout à fait la même chose, mon ami ; pai-ce que chez votre tante vous serez mieux soignés...

— Enfin, puisque nous ne te verrons pas, c'est toujours pareil. Seulement, on s'amusera. Tante Gervaise a un vieux cheval, nous monterons dessus avec Edouard et Armand, nos cousins, pour aller aux champs...

— Il ne faudra pas être méchant, lu entends, Juhen? dit le père Dupont, en se tournant du côté de son plus jeune fils; votre tante est sévère et n'aime pas les enfants polissons.

— Est-ce qu'ehe nous battrait?

— Non ; mais elle pourrait vous punir.

— Enfin, reprit Louis, après un moment de réflexion, si nous l'avions promis, avec .Julien, d'être tous les deux bien laborieux, bien gentils, lu n'aurais pas voulu nous garder auprès de toi, à Yalliquerville ?

— Ah ! soupira le père Dupont avec tristesse, je l'aurais bien voulu, si je lavais pu, mes pauvres enfants ; car cela me fait beaucoup de peine d'être obligé de me séparer de vous et de vous laisser chez \olrc

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tanlc; mais il le faut poiirlant, puisque inaiijtenanl nous n'avons plus personne à la ferme, qui puisse vous surveiller, ni s'occuper de vous.

— C'est bien dommage que Louisette soil partie I

— Ah ! certainement, c'est bien dommage !

— Si elle avait pu rester, est-ce que nous serions venus tout de même chez tante Gervaise ?

— .Aïais non ; mes enfants, mais non !

— Et si notre pauvre maman n'était pas morte ?

— Si elle n'était pas morte, répliqua le père Dupont avec un attendrissement dans la voix, nous serions tous restés à Valliquerville, et nous y aurions vécu heureux. .

Julien dit à son tour :

■ — Elle était bien bonne, notre pauvre maman! Elle nous aimait beaucoup ; et nous aussi nous l'aimions, parce qu'elle ne nous grondait jamais...

— Sans doute, mon garçon, sans doute. C'était une bonne et digne mère... Votre cousine Louisette, aussi, vous aimait bien et vous soignait de son mieux ; mais à présent qu'elle est retournée au Havre, auprès de son frère qui est malade, que je suis resté seul, je ne puis plus vous garder auprès de moi...

— Oh ! dit Louis, je me serais bien chargé de faire la cuisine pour tous les trois !

Cette idée fît sourire le brave paysan.

— Je ne doute pas de ta bonne volonté, mon ami, lui dit son père ; mais elle ne suffit pas ; et puis ce n'est pas la cuisine qui m'embarrasse; il faudra bien que je la fasse pour moi seul; ce sont mes travaux de la journée : je dois aller aux champs, bêcher notre terre, m'occuper de notre petite récolte, enfin de tous ces soins auxquels un fermier est assujetti ; et pendant ce temps-là, personne ne reste auprès de vous...

— Eh bien, fit observer Julien, nous ne sommes donc pas assez grands pour nous garder tout seuls ?

Ne voulant pas déplaire à ses fils, au moment de les quitter, le père Dupont ne l'épondit rien. 11 se contenta de sourire aflablement ; et poursuivit sa route d'un air pensif.

C'est que l'idée de la séparation lui semblait en effet fort pénible, à lui qui aimait tant ses deux enfants ! Comme il allait se trouver seul, là

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bas, dans sa polile chaumière toiile Irisle, quand Louis et Julien n'y scraitMil plus I Eux, au moins, l'aidaient à supporter vaillamment le cliaûiin causi' par la mort de la pauvre mère Dupont. Ses deux fils (''talent la seule consolation qui lui restât. Lorsqu'il s'en allait aux champs, il lui lardiiil d'èlrcan soir pour renlrci' et les revoir, les asseoir sur ses genoux, bien qu'ils fussent déjà d'assez grands garçons, les caresser, il retrouvait en eux des traits qui lui rappelaient sa pauvre femme. Louis, laîné, prenait en causant les mômes altitudes, les mêmes intonations. Jidien avait les mêmes grands yeux clairs, le même sourire.

Quand, après le repas du soir, assis à contresens sur sa chaise antique, les deux coudes sur le dossier, le brave paysan prenait encore le frais devant sa porte, il croyait entendre la bonne mère Dupont dire en se levant : a Louis ! Julien ! allons ! vous avez assez joué I II faut monter vous coucher pour vous lever de bonne heure, et m'accompagner à Yvelot ! C'est demain jour de marché ! ■» Julien lui répliquait toujours : « Oh! il n'est pas lard, puisqu'il y a encore de la lune dans le ciel!... "Alors, la mère Dupont répondait : « Si... si... il est assez tard !... Et puis l'air fraîchit, vous attraperiez froid !... »

Ces douces joies étaient la moitié de sa vie, à ce brave père Dupont. El voilà qu'à présent, après avoir perdu sa femme, il allait se séparer de ses deux fils, pour ne les revoir qu'à de rares intervalles...

Cette décision, comme on se le figure, avait élé bien pénible à prendre. Le sacrifice était dur à faire ; mais il s'imposait à la raison. Resté seul avec eux, sans la fermière, sans sa nièce, Dupont ne pouvait plus s'en occuper. Sans doute, on lui conseillait bien de les envoyer à l'école du pays, où leur défunte mèi"e promettait toujours de les faire aller et où ils n'avaient jamais paru, retenus sans cesse à la ferme par une chose ou par une autre ; mais, en supposant que leur père les eût contraints d'assister régulièrement à la classe, pouvait-il, lui, raccom- Mîoder leurs vêtements troués, faire les savonnages dont se chargeait autrefois la mère Dupont ou Louisette, être à la fois aux champs et à la ferme? C'est ainsi qu'il avait été amené à penser que les deux frères seraient beaucoup mi^-ux chez leur tante, qui pourrait du reste les envoyer à l'école ; et qu'il avait pris le parti de les lui confier.

La tante Gervaise Aubert, veuve depuis de longues années, s'était d'ailleiu's offerte à les recueillir auprès d'elle, à bien les soigner, à remplacer leur bonne mère dans la mesure du possible. Son insistance avait

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