L HOTELLERIE DU CHEVAL BLANC
A vrai dire, cette auberge avait une tout autre apparence que celles auxquelles les deux frères s'étaient adressés jusqu'alors. Avec ses petites fenêtres à volets verts, sa large entrée, ses auges de pierre placées au long du mur, elle présentait bien la physionomie des hôtelleries de province. Une grande porte, ouverte à deux battants, laissait voir de vastes remises encombrées de cabriolets, de voitures aux roues poussiéreuses; et dans la basse-cour, au milieu de la volaille errante et du va et-vient du personnel de récurie, de lourds chariots chargés d'un monceau de colis. Enfin sur l'ensemble de l'habitation que recouvraient de longs toits de brique, tout verts de mousse, il y avait comme un air hospitalier qui invitait à entrer et qui encouragea les jeunes voyageurs.
Ils venaient à peine de traverser le route et allaient entrer sous le porche de l'auberge, lorsqu'ils virent paraître un homme courte! trapu, à la face réjouie, la tète coilTée d'un bonnet de loutre, qui arrivail, une perche à la main, pour éclairer la grosse lanterne placée au-dessus de la porte. A l'approche des enfants, l'homme au bonnet de loutre s'arrêta et demanda :
— Qu'est-ce que vous voulez, mes amis?
— Monsieur, dit Louis en ôlant respectueusement sa coiffure et en
faisant quelques pas encore vers son interlocuteur, nous cherchons une place et ne savons pas où aller coucher.
— Comment, repritriiomme ; vous cherchez une place àcette heure-ci?
— Oui, monsieur.
— Où étiez-vous donc, avant?
— Chez une de nos parentes... qui n'a plus voulu de nous. • — Où cela?
— A Saiut-Arnould.
— Et pourquoi n'a-t-elle plus voulu de vous?... Parce que vous êtes de petits polissons?
— Non. monsieur, répondit Louis ; elle battait tout le temps mon petit frère; et, ce matin, elle nous a renvoyés en disant qu'elle ne voulait plus de nous.
— Et comment êtes-vous venus de Saint-Aruould?
— A pied, monsieur.
— Ah 1 fit l'homme, en essayant de voir à qui il avait à faire. Vous savez donc travailler pour chercher à vous placer?
— Nous voudrions une place de garçon de ferme ou d'écurie.
— Toi? je ne dis pas; mais ton frère?... Il est trop petit!... ajouta l'aubergiste en désignant Juhen.
Et il lui donna une petite tape sur la joue en répétant:
— ]\'est-ce pas que tu es trop petit ?
— Xon, monsieur, répondit timidement Feufaut.
— Mon Dieul reprit Fhùtelier, ce n'est pas que j'aie besoin de garçons d'écurie ; car pour le moment j'ai tout ce qu'il me faut ; mais vous n'avez pas une mauvaise figure et je puis bien vous autoriser pour une nuit à dormir chez moi.. Voulez-vous coucher dans mon grenier à foin?
— Oh! oui, monsieur, volontiers...
— Eh bien ! tenez, laissez-moi allumer ma lanterne et je vais vous conduire...
L'aubergiste avança sa perche, mit le feu à la mèche de sa lanterne et. appelant les deux frères, les pria de le suivre. Les enfants obéirent, marchèrent derrière lui, en se regardant en signe de satisfaction, et pénétrèrent dans la cour de l'hôtellerie, jusqu'au pied d'une longue échelle, dont l'extrémité supérieure s'enfonçait dans la fenêtre d'un grenier à foin.
— Tenez! dit l'homme au bonnet de fourrure, en indiquant la lucarne, quand vous voudrez vous coucher, vous n'aurez qu'à monter...
C'est tout ce que je puis vous offrir.
Puis, setournaut vers les deux frères, il ajouta :
— Kh bien, mais, est-ce que vous avez de quoi souper, dans votre paquet?
— Nous avons encore un petit morceau de pain.
— Et puis?
— Et puis, c'est tout, monsieur.
— Ce n'est pas grand chose, reprit l'aubergiste. Allons, venez, je vais voir si on n'aura pas quelques restes à vous donner.
Ils traversèrent la cour, à sa suite, et s'arrêtèrent sur le seuil d'une vaste cuisine, pendant que l'hôtelier, qui était entré dans la pièce, commandait àTuti des serviteurs présents :
— Donnez un bol de soupe, un peu de viande et un verre de cidre h
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ces petits malheureux qui demandent l'iiospitalitt'. Entrez, entrez, mes enfants... On va vous apporter de quoi manger; et quand vous voudrez vous coucher, maintenant que vous connaissez le chemin du grenier à foin, vous n'aurez qu'à monter à l'échelle...
— Oui, monsieur, répondit Louis, je vous remercie bien...
— Merci, monsieur, ajouta Julien.
— C'est bon ; vous me remercierez lorsque vous aurez l'estomac plein.
Après quoi, l'aubergiste alla reprendre sa perche, qu'il avait adossée au mur, près de la porte, et s'éloigna.
Les deux frères restèrent dans la cuisine. Jamais de leur vie, ils n'avaient vu un spectacle pareil. Dans la cheminée, deux fois vaste peut-être comme celle de la ferme de tante Gervaise, un immense brasier tlambait, et devant ce grand feu, rôtissaient, sur deux broches superposées, sept ou huit poulets qui tournaient lout seuls. A la vue de ces volailles, bardées de lard, dorées et qui semblaient succulentes, Julien fut saisi. Le domestique s'étant éloigné et les autres serviteurs ayant repris leur ouvrage, il lança vers son frère un regard de muette convoitise, signifiant:
— Rep;arde donc ! Si nous avions un de ces poulets !...
Mais Louis demeura impassible en attendant le retour du cuisinier. Celui-ci ne tarda pas à revenir. Il apporta deux bols, dans lesquels il versa quelques cuillerées de soupe qu'il présenta aux enfants. Il mil ensuite sur deux assiettes un morceau de viande fort copieux, plaça le tout sur le coin de la table, coupa une grosse tranche de pain et servit à chacun des deux frères un grand verre de cidre pur.
Après avoir remercié bien sincèrement cet homme aimable, Louis et Julien déposèrent leurs paquets à terre; puis s'étant assis sur le banc placé près de la table, ils mangèrent avec avidité le souper qui leur était offert.
Le repas terminé, ils reprirent leurs paquets et, se léchant encordes lèvres, sortirent de la cuisine en disant au domestique:
— Nous vous remercions bien, monsieur.
— Vous n'avez plus faim ?
— Non, monsieur.
— C'est tout ce qu'il faut.
Gomme il n'était guère encore que sept heures et demie, ils retournèrent un moment sur la route, pour circuler et échanger leurs impressions
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sur le bon cœur de leur hôte ; mais après la course et les émotions de la journée, se trouvant fort las, ils ne s'écartèrent pas de l'auberge et, vers huit heures, gagnèrent, par la longue échelle, le lieu qu'on leur avait assigné pour la nuit.
C'était, sous les tuiles d'un toit dont on ne voyait pas la fin, un comble immense, aux trois quarts rempli de bottes de foin, et qu'éclairait la pâle lueur d'une petile lanterne à huile, suspendue à l'une des poutres transversales du grenier.
Uue vieille casquette, quelques bardes accrochées à un clou et une paire de botles trouées, posées sur le foin, indiquaient qu'une créature humaine avait dû passer par là. Le reste du grenier semblait noir comme l'entrée d'un four; avec cela, les dimensions de ce comble étaient tellement gigantesques, qu'il y avait de quoi s'effrayer de se sentir seuls, la nuit, en un lieu pareil.
Dans l'état de misère et d'abandon oij ils se h'ouvuient, les deux frères n'imaginèrent pas de critiquer l'asile mis à leur disposition. Si terrifiant qu'il fût d'aspeci, il valait mieux encore que le plein air des champs, dans un pays oii les vagabonds et les voleurs de grands chemins ne se font pas scrupule de dévaliser, ni même d'assassiner les voyageurs. Ils choisirent donc, dans un coin du grenier, un emplacement propice, s'y creusèrent une sorte de nid dans le foin et s'installèrent, l'un contre l'autre, pour y passer la nuit. Pendant un moment, ils se firent part de leurs espérances, de leurs craintes, de leurs projets, pensèrent à leurs pauvres parents, à leur père, à tante Gervaise puis, brisés par la fatigue de la journée, ils s'endormirent.
Il était environ minuit, lorsqu'ils furent réveillés par un grand bruit. Ils entendirent au dehors comme un roulement de lourde charrette, un piétinement sourd de chevaux; et, quelques instants après, aperçurent à la lueur de la lanterne, un homme de haute taille, mal velu, la tête coiffée d'unecasquetleen peau de renard, qui entra par la lucarne du grenier et s'avança de leur côté. A sa vue, Julien, pris d'un frisson, se serra contre son frère. Louis, assez ému lui-même, regarda venir cet étranger, dont il essaya d'examiner la mine. Le rebord de sa casquette lui cachait à peu près le visage. Il était chaussé de bottes grossières et portait une sorte de gros paletot sombre qui lui recouvrait tout le corps.
Ne voyant pas les enfants, complètement dissimulés dans le foin, il allait leur marcher dessus, quand Julien, retirant brusquement lajambe,
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éveilla raltentioii de ce inystérieux personnage qui fil un soubresaut. De leur côté, les enfants tressaillirent.
— Qu'est-ce que vous faites là? demanda lliomme, de sa grosse voix, en apercevant les deux frères.
— ^ous sommes venus nous coucher, répondit Louis avec défiance.
— Coucher dans ce grenier?
— Oui monsieur, avec la permission du maître de riiùtellerie.
— Avec sa permission? répéta l'inconnu.
— Je vous assure que oui : vous pouvez aller lui demander... C'est un gros monsieur qui porte un bonnet eu fourrure... Il était en tiain d'allumer sa lanterne... 11 nous a fait manger, puis nous a autorisés à coucher ici...
— 11 vous a fait manger?
— Oui, monsieur, dans la cuisine...
— Ah!...
L'étranger regarda les deux enfants d'une façon qui leur donna un frisson; puis i\ les laissa et s'enfonça dans l'ombre du grenier.
Quand il eut disparu, les deux frères se sentirent tellement émus qu'ils ne purent pas se rendormir tout de suite. Si on avait approché la lanterne près de leur visage, on l'aurait vu tout blême. Julien tremblait comme une feuille. Son frère aussi était assez effrayé, bien qu'il se possédât davantage.
— Oh ! nous restons là? dit Julien, presque sans souflle.
— Et oh veux-tu aller?
— Je ne sais pas.., Mais j'ai peur...
— Il n'y a plus à avoir peur, puisqu'il s'en est allé.
— Et s'il revient... pour nous faire du mal?...
— Espérons que non !
A ce moment, une cloche fît entendre ses tintements prolongés ; ils prêtèrent l'oreille: minuit sonnait...
A demi relevés sur leur couche, pendant plus d'un quart d'heure, ils écoulèrent. Aucun bruit ne troubla le morne silence du grenier.
— Qu'est-il devenu, l'homme ? dit Julien, à voix basse.
— Peut-être s'est-il couché.
— Tu crois? mais où?
— Je ne sais pas.
L'HOTELLKIllE DU CHEVAL BLANC 83
L'u ronllemenl bruyaul mit Ijicnlùl un lermc à leur anxiété ; ils comprirent que le dan«^er avait disparu. Cet homme était sans doute un pauvre mendiant qui devait connaître les lieux, et venait coucher dans ce grenier, à l'heure oii personne ne pouvait lui interdire l'entrée de l'auberge.
Calmés par cette supposition, les enfants se recouchèrent et ne tardèrent pas à se rendormir.
Le lendemain, dès leur réveU, leur premier soin fut de regarder vile si cet étrange individu de la veille était toujours dans le grenier. Ils le cherchèrent partout. Ne le voyant pas, ils furent encore plus intrigués.
— C'était peut-être un voleur, dit Julien.
Louis pensait que ce devait être plutôt un garçon d'auberge, celui à qui appartenaient la vieille casquette, les bottes et les hardes qu'ils avaient aperçues en montant se coucher. Enfin, après s'être perdus en suppositions de toutes sortes, ils se décidèrent à descendre.
Il était environ six heures. Le soleil brillait déjà d'un vif éclat, dorant la route, illuminant la campagne. L'auberge avait cet aspect riant des hôtelleries de petites villes, animées par le va-et-vient des voyageurs, le bruit des voitures qui entrent, des chevaux qui secouent leurs grelots, mêlé au chant des poules et des coqs qui se répondent d'une ferme à l'auti'e.
A peine arrivés dans la cour, les deux frères cherchèrent l'hôtelier, afin de lui offrir leurs services. Us le trouvèrent devant la porte et lui demandèrent ce qu'ils pourraient bien faire pour qu'il consentît à les garder.
— Voyons, mes enfants, reprit l'homme en les examinant, les deux mains dans ses poches, vous avez donc l'intention de rester ici ?
— Oui, monsieur.
— C'est que je n'ai pas d'ouvrnge à vous donner.
— Nous vous servirons de garçons d'écurie, monsieur, dit Louis.
— Mais, j'ai tout le personnel nécessaire... J'ai mes garçons...
— Eh bien, vous ne nous paierez pas ; nous vous demanderons seulement de vouloir bien nous laisser coucher dans votre grenier et nous donner de quoi manger.
— Sans doute, répondit l'hôtelier; je veux bien y consentir pendant deux ou trois jours ; mais cela ne peut pas durer. Il y a trop déniants qui viennent comme vous me demander l'hospitalité. Je les autorise à
coucher ici, je leur tloune à manger; puis, un malin, ils parlent sans lien (lire et je m'aperçois ensuite qu'ils ont emporté les bougies des lanternes... Alors, vous comprenez, mes clients se plaignent. Comme Louis semblait protester, l'aubergiste reprit :
— Je ne dis pas que vous soyez de mauvais petits sujets ; mais je suis payé pour me méfier ; et, je vous le répète, cela ne peut pas durer longtemps. Je préfère que vous alliez chercher de l'ouvrage ailleurs. V)us reviendrez prendre un peu de soupe à midi, ce soir et, à la rigueur, l'riutre nuit encore, vous coucherez dans le grenier; mais ce sera la dernière fois. Allons, bonne chance, mes amis!...
Les deux frères se le tinrent pour dit et quittèrent l'hôtellerie. Ils n'avaient pas fait dix pas que Louis rebroussa chemin et dit à l'aubergiste :
— Monsieur, nous avons laissé notre petit paquet dans le grenier... vous nous le permettez, n'est-ce pas?
— Laisse tout ce que tu voudras, mon ami ; seulement je ne réponds de rien.
L'enfant remonta pour dissimuler ses effets dans le foin, redescendit et sortit avec son frère.
Ainsi, l'aubergiste ne les voulait déjcà plus. Que deviendraient-ils après ces deux ou trois jours, sans pain, sans argent, sans rien ?
— IMoi, j"ai une idée... insinua Julien, en s'éloignant.
— Laquelle?
— Peut-être, si nous avions cherché, nous aurions trouvé des œufs dans le grenier oti nous avons couché... Tu sais, chez tante Gervaise, les poules vont pondre dans le petit grenier où l'on en ferme le foin de Flageolet.
— Eh bien? demanda Louis qui pressentait chez son frère la manfestation d'un mauvais scniimenl.
— Eh bien, si nous les avions dénichés, nous aurions jju les vendre ; cela nous aurait fait des sous.
— Comment, lui dit Louis, indigné, lu veux donc voler?
— Oh ! pour avoir de quoi manger... répondit négligemment le petit Julien.
— Non, mon ami, il ne faut jamais voler; il vaut bien mieux travailler; parce que, lorsqu'on fait le mal, on est pris par les gendarmes el l'on va en prison.
L'HOTKLLERIK DU CHHVAL BLANC 87
— Le Monsieur n'aurait pas su que c'était nous, riposia l'enfant.
— Eh bien, il faut toujours faire comme si on était vu, et ne jamais prendre le bien des autres.. Tu sais ce que l'a dit une fois notre pauvre père?
Au souvenir de la leçon qui lui avait été donnée autrefois par le père Dupont, Julien n'insista plus. Il suivit son frère silencieusement et pénétra avec lui dans le cœur de la ville.
Les deux orphelins passèrent toute la matinée à offrir leurs services. Se voyant sans cesse refusés dans les fermes, ils s'adressèrent à un fruitier, puis à un boulanger, entin à tous les fournisseurs qu'ils rencontrèrent sur leur passage; mais tous disposaient du personnel nécessaire ; aucun d'eux ne songeait à prendre d'autres employés, et tout le monde trouva les enfants trop jeunes
Sur le conseil de Louis qui ne perdait pas courage, heureusement, ils sortirent encore, après midi, et renouvelèrent leurs tentatives. Elles furent aussi infructueuses que celles du matin; de sorte que le soir ils rentrèrent bien consternés à l'auberge. Ils ne touchèrent presque pas au repas que l'hôtelier eut la bonté de leur faire servir, tant était grande la lassitude qui les accablait. Ils n'avaient qu'un désir : aller dormir et se reposer de leurs fatigues.
Ils se hâtèrent donc de gravir les degrés de la haute échelle pour regagner le grenier à foin : mais, arrivés à la lucarne ils ne purent se défendre d'une certaine appréhension.
— Qui sait si l'homme ne reparaîtra pas? fit Julien. Qui sait s'il ne tiendra pas nous faire du mal, ou nous voler ?
— Hélas, mon ami, que veux-tu qu'il nous vole? On ne vole pas les malheureux comme nous.
— C'est vrai, répondit l'enfant; nous n'avons liL'ii qui puisse le tenter.
Cependant, quelque peu fondée que parût leur crainte, elle les tint longtemps éveillés.
Ils étaient couchés depuis un moment déjà, qu'ils se tenaient encore sur le qui-vive, l'oreille au guet. Il leur semblait que d'un instant à l'autre, ils allai.Mit voir surgir leur étrange personnage, avec sa casquette eu peau de renard, ses grandes bottes et sa houppelande sombre. Mais ils eurent beau prêter l'oreille, écarquiller leurs yeux; ils n'entendirent rien, ne virent rien. Aucun biuit ne troubla le silence du grenier à foin
88 LE (IMAM) FliKIJl-:
et la iiiiil se passa sans qu'ils eiireiil revu leur mystérieux individu.
La journée du lendemain ne leur donna pas plus d'espoir pour l'avenir que celle de la veille. Comme le premier jour, ils parcoururent l'intérieur de la ville, s'adressèrent aux uns, aux autres, pour trouver de l'ouvrage ; et comme le premier jour, ils furent partout refusés. Certaines personnes même, les ayant vus revenir, les menacèrent de les signaler au commissaire de police, s'ils persistaient dans leur demande : car on les soupçonnait d'être de mauvais petits sujets. Aussi, en rentrant le soir de celte seconde journée, se trouvèrent-ils si découragés et si las (ju'ils montèrent se coucher, sans aller recevoir à la cuisine la portion qui était tenue à leur disposition.
Us dormaient d'un profond sommeil, enfouis dans l'épaisseur du foin, quand soudain, ils furent réveillés parle même l)ru!l que l'avanl-deiuière nuit. Brusquement, ils se redressèrent, attendant anxieusement ce qui allait arriver, et bientôt virent paraître le même homme, qui portail un fouet dont la longe lui entourait le cou. Louis ne sourcilla pas; mais, pendant que l'étranger s'avançait, Juhen eut tellement peur qu'il se blottit contre son frère. Son mouvement attira l'allention de cet individu.
Cette fois, au lieu de gagner la profondeur du grenier, l'homme à la houppelande se dirigea vers les deux frères. A sou approche, .îulien recula. Louis pâlit.
— Oh ! n'ayez paspeur !... n'ayez pas^Deur, leur dii-il, en s'avançant toujours, je ne veux pas vous faire de mal.
Ces paroles furent pour les enfants d'un soulagement extrême. L'inconnu rejeta son fouet, quitta sa grosse houppelande qu'il déposa sur le foin, et venant s'asseoir à peu de distance de Louis et de Julien:
— Ahl çà, demanda-t-il, comment se fait-il que je vous retrouve encore ici?
Louis pensa que lui-même aurait bien pu adresser pareille question à son fantastique intelocuteur ; mais il ne voulut pas paraître méfiant, et, rassuré parla bonne mine du personnage, qu'il put enfin considérer par-dessous le rebord de sa grosse casquette, il ré[)on(]it:
— C'est parce que nous avons la permission.
— La permission de M. Coulon?
Ne sachant pas qui était M. Coulon, Louis regarda son frère, sans comprendre. Puis il demanda:
— Qui est-ce ça, M. Coulon?
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— Eh bien, l'hôtelier...
— Ah! si c'est lui... oui, monsieur ; il nous a autorisés à coucher ici.
— Et d'où êtes-vous donc?
— De Saint-Arnould.
— De Saint-Arnould? Vous êtes de Saint-Arnould?... J'y passe tous les jours et je ne vous connais pas...
— Nous sommes pai'tis de chez notre tante, W" Aubeit.
A mesure que l'entretien se prolongeait, les deux frères se sentaient de plus en plus rassurt^s sur les intentions de cet homme dont ils avaient d'abord suspecté riionnêtetc'. De son côté, comme si les détails précécédenls l'eussent vivement intéressé, le nouveau venu se rapprocha des enfants et dit :
— Comment, c'est votre tante, 31'"' Aubeit ?
00 LE r.nAND FREMK
— Oui, monsiL'ui'.
— C'est donc ça!.. Hier malin, jo me suis arrêtt^ chez Lefrançois, à Saiul-Aruould, pour me rafraîchir, et on ne savait phis ce que ses neveux étaient devenus, lille vous battait, voire tante, n'est-ce pas? Elle n'était pas bonne tous les jours ?
Julien répondit :
— Oh ! non ; elle n'élait pas bonne. . .
— Alors, vous êtes les fils du père Dupont, qui est mort ?
— Oui, monsieur, répondirent trislcmenl les enfants.
— Ah! fit Fhomme, comme s'il se fût trouvé en pays de connaissance. Je l'estimais bien, ce pauvre père Dupont... C'était un fort digne homme.. Et sa femme aussi... Et bien, mais, qu'est-ce que vous allez faire, à présent, tout seuls?
— Nous ne savons pas, monsieur... Nous voulons nous placer. Voilà tiois jours que nous cherchons du travail...
— Et vous en avez trouvé ?
— Non, monsieur.
— Pourquoi donc êtes-vous venus ici?
— Pour en chercher... Malheureusement, le maître de l'auberge nous a dit qu'il ne voulait plus nous garder... Et personne dans le pays ne consent à nous occuper. . .
— Ahî je comprends à présent ! ... pouisuivit l'homme en réfléchissant. Eh bien, attendez donc !... J'aurais quelque chose à vous proposer, moi...
Les deux enfants ouvrirent les veux démesurément.
— Savez-vous d'abord qui je suis?
— Non, monsieur...
— Je suis... le messager de Lillebonne à Rouen...
— Ah!... C'est vous le messager?
— C'est moi... Puisque je vous connais, voulez-vous que je m'occupe de vous?
— Nous vous en serions bien reconnaissants.
— Vous plairaitril de venir avec moi à Rouen?
— A Rouen? répéta Louis, pensif, pourquoi faire ?
— Pour y trouver de l'ouvrage. Je connais là M. Caffin, un aubergiste chez qui je remise ; et il me disait, l'autre jour, précisément, que 'deux lie ses garçons d'écurie étaient partis...