CHAPITRE VIII
Ainsi, le moment fatal était arrivé I Dans le feu de sa colère, lante Gervaise venait de renvoyer ses deux neveux, en leur iulimanl Tordre de ne plus retourner chez elle. Sa défense était formelle. Plus dhésitation possible. Inutile de chercher à apaiser la fureur de la fermière, pour essayer delà faire reveuir sur sa décision; il fallait s'éloigner...
Silencieux, navrés, la tête basse, coiffée grotesquemenl du chapeau que M°" Aubert leur avait jeté avec le paquet, et qui paraissait ridicule sur leurs cheveux ébouriffés, les deux frères marchèrent sur la route, comme hébétés, étourdis par la gravité de la détermination (juils venaient de prendre.
— Où allons-nous ? murmura Julien, au bout d'un moment.
— Je n'en sais rien, répondit Louis, accablé.
— Alors, ce soir, nous coucherons à la belle étoile ?
— Espérons que non î...
— Mais comment faire, puisque nous ne connaissons personne ? Louis ne répondit pas. Il cherchait en silence une combinaison.
•Machinalement, en marchant toujours, ils suivirent la roule, dans la direction opposée à Gaudebec et, après quelques minutes, atteiguirent lex-
trémilé du village. Lorsqu'ils eurent laisse derrière eux la dernière maison, ils quittèrent la route départementale, s'avancèrent dans un champ, déposèrent leur paquet au pied duii pommier, et s'assirent à terre, sans forces, épuisés...
Tante Gervaise ne veut plus que nous retournions à la ferme, dit
Julien en secouant la tète d'un air dolent.
— Non ; nous ne pouvons plus y retourner. ..
— Est-ce que nous saurons gagner notre vie, tout seuls ?
— Il faudra bien.
— Si c'était possible, nous serions bien heureux; car elle est joliment méchante, tante Gervaise !
— Ta joue te fait toujours mal? demanda Louis, en examinant le visage de son frère.
— Oh ! oui ; elle a frappé fort . . .
Effectivement, le joue, encore toute rouge, commençait à se boursoufler vers Tœil, tant le coup avait été violent.
— Ah I fit Louis, d'un ton désolé, si notre pauvre père qui nous aimait tant avait vu cela, comme il aurait été malheureux!... Aussi, il vaut mieux qu'il ne Tait pas vu !...
— Pauvre cher papa ! répéta Juhen.
Eh bien, voilà ! reprit son frère avec énergie; maintenant, mon
petit Julien, nous ne sommes plus que tous les deux; aimons-nous toujours bien, restons toujours ensemble et tâchons de gagner notre vie.
Tu as vu que nous avons déjà essayé de nous placer à Caudebec et
que nous n'avons pas pu. D'abord, nous ne savons pas travailler; nous allons mourir de faim.
Louis garda le silence. Son frère poursuivit :
— A Caudebec, on nous a dit que nous étions trop jeunets on nous dira partout la môme chose; où veux-tu que nous allions?
— A Lillebonne, répondit Louis catégoriquement. 11 faut que nous allions à Lillebonne. C'est là que demeure le marchand de fourrages de notre tante... Tu dois te souvenir que nous l'y avons accompagnée, avec la voiture?
— r Oui ; mais chez qui irons-nous ?
— Nous chercherons, quand nous y serons. J'ai vu, à l'entrée du pays, une grande auberge. Nous offrirons nos services, et peut-être voudrat-on de nous...
70 LE GRAND FRÉRI<]
— Tu proposes d'aller à pied, à Lillebonne?
— Ce ii'esl qu'à dix kilomèlres. II faut deux heures tout au plus pour faire le trajet.
— Mais si on ne veut pas nous recevoir?
— KIi liien, quand la nuit viendra, nous irons dans une autre auberge, el il l'aul espérer qu'en nous voyant tous les deux, et en apprenant ce qui nous est arrivé, on n'aura pas le courage de nous renvoyer.
— Allons^ dit Julien en se levant à l'exemple de son frère.
Louis ramassa le paquet; mais, estimant avec raison qu'il était bien lourd à porter ainsi, il proposa de le dédoubler. 11 dénoua donc la toile qui servait d'enveloppe, mit d'un côté la plus grosse part dont il voulut se charger en qualité d'aîné, plaça l'autre dans un mouchoir de coton bleu; et quand celle division fut faite, les deux frères se mirent en route, avec leur petit fardeau sous le bras.
Si les circonstances les accablaient, en les jetant ainsi tout enfants dans la vie, la saison du moins semblait les servir à merveille. Le temps se montrait superbe. On était alors aux premiers jours d'avril, et, à cette époque, la campagne normande devient véritablement charmante. Le soleil, sans être trop chaud, biillait d'un vif éclat; les pommiers, tout couverts de fleurs roses et blanches, embaumaient l'atmosphère; les pâquerettes s'ouvraient dans les prés; et les oiseaux, sautillant sur les haies vives et les aubépines fleuries, semblaient, avec leurs chants joyeux, souhaiter un heureux voyage aux jeunes orphehns...
xMais en dépit de la belle saison et des enchanlenieuts de la route, après la terrible secousse qu'ils venaient d'éprouver, les deux voyageurs se sentaient en proie à une sorte de lassitude étrange, comme s'ils avaient déjà parcouru un trajet de dix lieues. Cependant, stimulés par le désir desavoir comment ils se tireraient d'embarras, à leur arrivée à Lillebonne, ils se hâtèrent.
Un peu avant dix heures, ils passèrent à Anquetierville, un hameau qu'ils se souvenaient d'avoir traversé avec leur tante. Depuis leur départ, ils avaient déjà franchi une distance de cinq kilomètres ; la faim commençait à se faire sentir.
— C'est loi qui as le pain dans ton paquet? demanda Julien.
— Oui, répondit Louis.
— Tante Gervaise ne nous a pas donné autre chose ?
— Non.
— Et pour boire?
— Je n'ai rien.
— Si nous avions seulement deux sous, nous pourrions entrer dans une auberge, pour acheter du cidre.
— Tu sais bien que nous n'avons pas d'argent, répondit tristement Louis.
En présence de cette misère, ils ralentirent leur marche, comme découragés, et ne se sentant plus la force d'entreprendre un tel voyage dans de pareilles conditions. Ils se demandaient môme, un instant, s'ils n'allaient pas y renoncer, lorsqu'à deux cents pas devant eux, environ, ils aperçurent, dans un champ voisin, un homme courant après une va-che qui paraissait s'être échappée. Le paysan qui suivait l'animal, le menaçait de son fouet; et la bête, en fuyant au pas de course, traînait une chaîne attachée à ses cornes.
— Tiens! regarde donc, Louis, fit Julien, avec effroi ; oh ! elle vient sur nous!... elle vient sur nous !...
— N'aie donc pas peur, lui répliqua son frère, en cherchant à se rendre compte delà situation et à rassurer le jeune poltron; elle ne nous fera pas de mal...
— Mais si elle est méchante ?
— Le vacher est là pour nous défendre.
Et comme Julien, très inquiet de l'approche de la vache, s'enfuyait à toutes jambes, pour aller se cacher derrière une meule voisine :
— Arrêtez-là !... Arrêtez-là !.. . cria l'homme.
— Viens donc, Julien, reprit Louis, en rappelant son frère, nous allons l'arrêter.. . Il faut couper une branche, afin de l'épouvanter et de lui barrer le passage.
Ce disant, il courut vers un arbre, sortit son couteau et tailla une longue baguette, dont il se servit comme d'un fouet pour menacer la vache et l'empêcher d'aller plus loin. A sa vue, l'animal ralentit le pas; alors, Louis, plein de courage et de sang-froid, s'avança si doucement qu'il saisit la cliaîne et maintint la bête arrêtée. Rassuré parla hardiesse de son frère, Julien se rapprocha, tandis que le vacher arrivant tout essoufflé, au bruit de ses énormes sabots, criait de loin:
— Bon !... bon !... tiens-la !
Puis, quand il eut rejoint Louis:
— Ah! merci, mon petit, lui dit l'homme, en lui prenant la chaîne des mains et en tirant la vache.
— il n'y a pa>; de quoi.
— Mais si, tu m'as rendu service ; elle aurait })U me taire courir l(tnt;lemps, cette mauvaise bète... Et puis, c'est bien; lu n'as pas eu peur...
— Oh ! je n'ai pas peur des vaches.
— Ca n'est pas comme ton frère, n'est-ce pas, mon garçon?.,.
— Elle aurait pu être méchante, dit Julien.
Et, tirant l'animal derrière lui, le vacher rebroussa chemin, en faisant route avec les deux frères.
— Vous allez loin, comme ça, mes petits? leur dit-il au bout d'un moment.
— Jusqu'à Lilleboune...
— Vous avez le temps de marcher!.. Du reste, avec un beau soleil comme celui-là, ça n'est pas désagréable...
— C'est loin tout de même, fit Julien.
— Vous allez sans doute en commission par là bas ? reprit le vacher, qui désirait connaître le but de leur course.
— .Mais non, répondit Louis ; nous allons pour nous placer.
— lYoù êtes vous donc?
— De Saint-Arnould.
— Et vous vous en allez comme ça, tout seuls ?
— Dame ! il le faut bien.
— Pourquoi faut-il bien ?
— Parce que notre tante ne veut plus nous garder.
— Quelle est donc votre tante ?
— M"^ Aubert.
Ce nom réveilla sans doute quelque souvenir chez le paysan, car celui-ci reprit :
— Ah! c'est M"" Aubert, votre tante? En effet, elle passe pour ne pas être tous les jours commode.
Les enfants se regardèrent : machinalement, comme si la douleur du souftlet reçu se fût ravivée soudain, Julien se frotta la joue avec la main.
— Et où allez-vous manger? poursuivit le vacher.
— Nous avons dans notre paquet de quoi déjeuner, fit Louis.
— Une moitié de pain dur; ajouta piteusement son frère.
— Et puis ?
— Et puis c'est tout.
— Écoutez, mes petits, vous êtes libres de refuseï-; mais, si cela vous convient, je vous offre un morceau de fromage et un coup de cidre?
Moins alléchés par l'offre du fromage que par celle du cidre. — car ils commençaient à se sentir dévorés par une soif ardente, — ses jeunes compagnons de route se regardèrent en riant de plaisir.
— Voulez-vous? reprit le vacher; c'est dt' bon co (f ([uc je vous invite ! ajouta-t-il avec son accent normand.
— Nous acceptons ! répondirent simplement les deux frères.
Le paysan reconduisit sa vache au pré, fixa sa chaîne à Texlrémité d'un piquet, qu'il enfonça profondément dans la terre, à l'aide de son maillet de bois; et se dirigea vers une cabane roulante, où il alla prendre
74 LE GRAND FREUE
ses provisions. Bientôt après, il revint en rapportant un pichet de cidre, qui pouvait contenir cinq ou six litres de boisson, un panier où se trouvaient enfermées les victuailles ; puis s'étanl assis à terre, au souflle de la brise })rintannière cbaigc^e de parfums de pommiers en fleurs, il découvrit un superbe fromage dont il offrit un morceau copieux à chacun desenftints. De son côté, Louis sortit sa miche, et les trois convives se mirent à manger, comme s'ils eussent été des amis de longue date.
— Alors, comme ça, mes petits, vous allez vous placer à Lillebonne? dit le vacher, la bouche pleine et le couteau posé sur son genou.
— Nous ne savons pas encore si on voudra de nous...
— Et vous allez à l'aventure, sans savoir?
— Comment faire autrement? dit Louis.
— Demandez donc à Dupré, le grand aubergiste qui se trouve à l'entrée du pays, en face de la place. Peut-être poui'ra-t-il vous occuper. C'est un homme qui a beaucoup de chevaux, qui remise les voitures ; il doit avoir besoin de garçons de service.
— Nous irons, fît Louis.
— Vous verrez toujours... Ce n'est pas un méchant homme, M. Dupré... J'ai connu celui qui tenait l'auberge avant lui, le vieux père Chartier ; j'ai servi là comme vacher.
En terminant sa phrase, il allongea le bras, prit le pichet de cidre et le tendit à Louis. Sans se faire prier, l'enfant but à même la cruche ; puis, la présentant à son frère, il fil au vacher un signe qui semblait lui demander la permission de laisser boire également Julien.
— Bois donc !. .. Bois donc, mon garçon; répondit l'homme. Vous me donnez du pain, dont je manquais; il est bien naturel que je vous offre un peu de ce que j'ai...
Julien, ayant satisfait sa soif, rendit la cruche au vacher, qui se désaltéra longuement. Deux ou trois fois, les deux frères se rafraîchirent ainsi. Us retournèrent également au fromage, qu'ils trouvèrent excellent ; et quand ils eurent terminé leur frugal repas, après avoir remercié leur hôte campagnard, ils lui demandèrent la permission de repartir.
— Allez! allez! mes amis, répondit le paysan, je ne veux pas vous retenir; d'autant que vous avez encore un bon bout de chemin, avant d'être arrivés.
— Nous vous remercions bien, dit Louis.
— Il n'y a pas de quoi. Ça fait toujours plaisir de partager un morceau de fromage, surtout lorsqu'il est offert de bon cœur.
Réconfortés par ce déjeuner fortuit, car ils ne s'attendaient pas à faire une aussi heureuse rencontre, les deux frères se remirent en route. Ils étaient déjà loin, qu'ils se retournèrent encore pour remercier par signes le vacher de sa gracieuse générosité.
Cette aubaine rendit aux enfants un peu de courage. Ils recommencèrent à marcher d'un bon pas. Le chemin, d'ailleurs, était fort agréable. On entendait sonner la cloche d'une église peu éloignée; et les coqs des fermes voisines mêlaient leurs chants sonores à ce joyeux carillon.
Si bien disposés qu'ils fussent, ils essayèrent plusieurs fois de voir s'ils ne découvraient pas à l'horizon quelque charrette allant dans la même direction qu'eux et dont ils pussent profiter; malheureusement, comme par un fait exprès, ils ne rencontrèi ent que des voitures allant en sens inverse, c'est-à-dire se dirigeant vers Caudebec.
Enfin, vers une heure, après de nombreux arrêts, ayant déjà dépassé depuis longtemps le village de La Fresnaye, ils longèrent le grand haras situé à peu de distance de la ville, descendirent la côte en contournant la petite vallée qui se trouve en cet endroit et arrivèrent à Lillebonne.
Une émotion commençait à les gagner. Elle devint plus vive au fur et à mesure qu'ils avancèrent. Mon Dieu! comme cette ville leur semblait déjà grande, en comparaison du pays qu'ils venaient de quitter. Qu'allaient-ils devenir tout seuls au milieu de ces maisons, de ce monde, si personne ne consentait à les recueillir, à les recevoir? iXauraient-ils pas pu, en laissant passer la colère de leur tante, aller lui demander pardon,la supplier de revenir sur sa décision, la conjurer de les garder encore?
Vouloir gagner sa vie à treize ans, quelle folie !
Cependant, ils firent effort, ils réagirent de leur mieux pour ne pas se laisser abattre. Un homme passait. Ils le prièrent de lui indiquer l'auberge de M. Dupré.
— C'est bien facile, mon ami, répondit le paysan auquel Louis s'était adressé; tu n'as pas à te tromper; c'est la première sur ta droite en arrivant... là bas, où tu vois un bouquet de pin suspendu au-dessus de la porte... où il y a ces charrettes arrêtées...
— Merci bien, dirent les deux frères en s'éloignant.
Comme ce brave homme le leur indiquait, à quelques pas plus loin,
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les enfanls aperçiirenl l'aulierge dont le vacher leur avait parlé. C'était une h(Mellerie de belle apparence, toute pleine d'animation et à la porte de laquelle de nombreuses voitures stationnaient, pendant que les chevaux, dégarnis dune partie de leurs harnais, prenaient un picotin d"avoine dans les mangeoires de bois.
— r-]h bien, dit Julien en regardant son frère. 11 faut entrer. Vas-y, toi... Moi je vais l'attendre ici...
— Mais non, répliqua Louis ; il vaut mieux que nous entrions tous les deux ensemble .
Ils remontèrent leur paquet sur leur épaule, arrangèrent un peu leur coiffure et s'avancèrent sous le porche de l'auberge. Ce fut un gros garçon d'écurie qui les reçut. D.ebout sur une charrette; il était occupé à rentrer des bottes de foin dans le grenier, quand, voyant paraître les deux frères, il leur cria :
— Qu'est-ce que vous voulez?... Demander encore raumône? Nous n'avons rien à vous donner... Allez-vous-en !...
— Nous voudrions parler à -AI. Dupré, reprirent timidement les jeunes voyageurs.
— Qu'est-ce vous lui voulez, à M. Dupré ?... D'abord il n'est pas ici...
— C'était pour lui demander s'il ne voudrait pas nous prendre comme garçons décurie?
L'homme, qui s'était arrêté, les deux bras appuyés sur le manche de sa fourche, secoua la tète d'un air bourru :
— Aon, non ! répondil-il, M. Dupré n'a besoin de personne ; ce n'est pas la peine de le voir. . .
— Nous ne lui demanderions pas grand'chose, repartit Louis, à qui la gravité de la situation donnait heureusement un peu de hardiesse, seulement de nous autoriser à coucher ici...
— Ah 1 vous êtes des vagabonds, repartit le garçon de ferme, qui craignait sans doute qu'on ne vînt à lui porter ombrage : eh bien, M. Dupré ne recueille pas les gens qui ne savent où aller coucher... il faut vous adresser ailleurs...
Cette fois, la réponse était trop catégorique pour qu'Os se permissent d'insister. Les deux frères se regardèrent avec consternation, retournèrent sur leurs pas et sortirent de l'auberge, pendant que le garçon de ferme incrédule et gouailleur, criait à un camarade, en désignant de la tête les malheureux enfants :
— Vois-tii ça? les faire coucher ici, pour être encore volô?... Cent peut-être eux seulement qui m'ont pris mes douze francs.
Les jeunes orphelins n'entendirent pas, heureusement, ces paroles cruelles. A peine revenus sur la route, ils se dirent d'un air navré :
— Eh bien, si c'est comme à Caudebec, ici, personne ne voudra de nous !
— Essayons de voir ailleurs ! conseilla Louis, qui ne perdait pas encore tout espoir.
Ils s'avancèrent dans le cœur du pays; mais ils ne virent point d'auberge. Il n'y avait que des magasins '< encore plus beaux qu'à Yvetot » , des boulangers, des bouchers, des merciers avec des étalages de rubans et de fleurs artificielles dans leurs vitrines. Oh donc fallait il idler pour trouver de nouvelles auberges ?
Grâce aux indications qu'on leur fournit, ils en virent deux autres à l'entrée du pays, oii ils avaient été obligés de retourner. Dans chacune délies, ils offrirent de nouveau leurs services; mais ils furent impitoyablement congédiés; tout le monde les prenait pour de jeunes vagabonds...
Cependant la journée s'avançait. Plus de trois heures s'étaient déjà écoulées depuis leur arrivée à Lillebonne, et ils n'avaient encore rien trouvé. La nuit viendrait-elle, sans qu'on voulût les recueillir? Seraientils donc obligés de coucher à la belle étoile? Et comment dîneraient-ils ? Car, bien sûr, ils n'auraient pas, comme le matin, la bonne fortune de rencontrer un brave homme qui leur offrirait de partager son repas. A l'entrée du pays, ils avaient aperçu une fontaine qui leur remplacerait, à la rigueur, le pichet de cidre du vacher; mais i!s ne leur restait plus, dans leur paquet, qu'un petit morceau de pain, et ils ne possédaient pas un sou pour en acheter d'autre, quand ils l'auraient achevé.
En s'abandonnant à ces tristes réflexions, ils se lamentèrent. Le jour baissait Des paysans, assis sur le dos de leur cheval, revenaient des champs. Oh ! comme ils se repentirent alors de la résolution si prompte qu'ils avaient prise ! Ne feraient-ils pas mieux, au lieu de se heurter contre d'insurmontables difticultés, de retourner tout simplement à Saint-Arnould? El pourtant leur tante leur avait intimé Tordre de ne plus revenir: « J'ai assez de vous!... Je ne vous veux plus chez moi !... » Pouvaient-ils, dans ces conditions, essayer de rentrer à la ferme?
Eulin. après bien des pérégrinations, bien des courses, étant venus
S asseoir, épmsùs do faligue, sur un banr de la place, ils aperçurent accrochée au mur d'une vaste habilalion, une plaque de lole sur laquelle on avait peint un cheval hlanc. A son aspect, ils comprirent qu'ils se trouvaient devant une auberge. En etTet, c'était une sorte d'hôtel qui, empruntant son nom a la plaque servant d'enseigne, s'appelait: UHôtelInne du Cheval blanc. Les enfants sentirent renaître leur espoir. Ils se levèrent reprirent leur paquet et allèrent tenter une dernière démarche .