‹ Le grand frèreChapitre 18 sur 84 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Grâce à cet entretien nocturne, les enfants surent enfin quel était ce personnage inconnu qui, à deux reprises différentes, les avait pendant la nuit réveillés à la même heure. 11 se nommait Loisel et exerçait, depuis plus de vingt ans, le métier de messager, faisant alternativement le trajet de Lillebonne à Rouen et de Rouen à Lillebonne.

C'était, comme on sait, un individu d'assez haute taille, aux épaules larges, déjcà âgé et promettant, malgré ses cinquante cinq à soixante ans, de fournir encore une longue carrière. Avec sa casquette de peau de renard rabattue sur ses oreilles, ses fortes moustaches, tombant sur une barbe qu'il n'avait pas souvent le temps de faire raser, sa grosse houppelande, ses bottes massives, il incarnait le type classique du roulier.

Le père Loisel était très connu sur tout le parcours de Lillebonne cà Rouen ; mais il l'était forcément davantage dans les communes qu'il avait coutume de traverser pendant le jour. Or, il ne passait à Saint- Arnould que le matin, avant l'aurore, lorsqu'il partait de Lillebonne ; ou bi en à son retour de Rouen, c'est-à-dire vers dix ou onze heures du soir ; de sorte que les enfants ne le connaissaient que de nom.

Lui, au contraire, connaissait tout le monde.

LE Mi:SSA(ii:il DE LILLEBONNK 0.'}

L'été, ces longs Irajels lui donnaient soif; alors, il descendait de sa voilure et entrait dans une auberge, sur la route, pour se rafraîcliir. L'iiiver, parla pluie ou la neige, il lui arrivait d'avoir tellement froid sous le cuir de sa capote, qu'il descendait également de son siège, pour prendre « une goutte » qui le récliautTàt...

Naturellement, pendant son passage à l'auberge, il s'informait des nouvelles du pays ; parlait de Pierre , parlait de Paul , et se faisait d'une localité à l'autre, l'écho des bruits qui circulaient.

Voilà comment, en s'arrètant à Saint-Arnould, chez Lefrançois. il avait appris, un jour, la mort du père Dupont; et, plus récemment, le départ aventureux de ses deux fils.

Sans qu'on s'en doutât, c'était un métier très fatigant que celui du voiturier Loisel. Par les fortes chaleurs, le trajet devenait mortellement pénible. Ce n'était rien encore en comparaison des incidents de l'hiver, quand les roules disparaissaient sous la neige, et qu'il fallait avancer tout de même, en ayant dans la main les guides de trois, quatre et ({uelquefois cinq chevaux. Aux descentes et aux montées, il y avait pour le messager, un moment critique, parfois terrible; car souvent il se trouvait impuissant à retenir le chariot qui, sous sa masse de colis, roulait avec une rapidité vertigineuse. A ces tribulations, il fallait en ajouter d'autres, d'un ordre tout diirérenl : les agressions des voleurs de grand chemin qui, à la croisée des routes, sautaient brusquement sur la voiture...

Cette campagne normande, si charmante et si calme, le jour, est peuplée, la nuit, de mendiants delà pire espèce. On les voit souvent cheminer pieds nus, toujours couverts de guenilles, leur bâton passé dans un petit paquet qu'ils portent sur l'épaule ; et sous prétexte de vous demander l'aumône, pendant qu'ils se rendent d'un pays dans un autre, pour y chercher soi-disant de l'ouvrage, ils pénètrent dans les maisons et mettent à exécution leurs sinistres projets de vol ou d'assassinat. Aussi, Loisel, qui connaissait son pays, ne voyageait-il jamais sans un gros pistolet et des balles, soigneusement dissimulés dans le caisson de sa voilure, atln de pouvoir se défendre h l'occasion ; et l'occasion, il faut le dire, s'était présentée plus d'une fois.

Ce matin-là — un beau malin d'avril. — le jour paraissait à peine, quand le messager se leva et alla éveiller les enfants:

— Eh bien, dit-il à l'ahié, en le secouant doucement par le bras ; je vais partir... viens-tn?

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Venir... .^ où ?... demanda \ivemenl Louis, sans avoir eu lé temps

de se rendre compte, les yeux encore tout gros de sommeil.

\ Rouen, donc!... Si tuesdécidéjje \aist'y emmener avec ton frère!

— Je suis décidé, dit Louis.

Alors, il faut le réveiller; car il est déjà quatre heures et demie.

— Bien, monsieur.

Et, en même temps, se tournant vers son frère qui dormait à poings fermés, il appela :

— Julien! -»

L'enfant ouvrit les yeux.

Allons, allons ! mon petit, lui dit Fhomme; c'est dur de se réveiller; je sais bien; mais il faut partir... Je descends pour atteler ma voiture et nous démarrons...

Le messager revêtit sa grosse houppelande, s'élira deux ou trois fois les bras, et ayant passé la longe de son fouet autour de son cou, disparut par la lucarne du grenier à foin.

Restés seuls, encore somnolents, les deux frères se regardèrent, comme pour se consulter définitivement sur la détermination qu'ils allaient prendre.

C'est qu'en effet elle était ^rave.

Une fois à Rouen, ils seraient loin de leur pays, loin de leur tante, loin de tout. Ils se trouveraient irrévocablement livrés à eux-mêmes. Devaient-ils partir? Devaient-ils rester? Et qu'arriverait-il si l'aubergiste chez lequel le messager se proposait de les placer, les renvoyait au bout duu mois, d'une semaine; ou si, ce qui était possible, il refusait leurs services? Louis pensait à tout cela avec inquiétude. Et cependant il fallait se décider. On entendait les chevaux sortir de Técurie, Loisel les atteler à sa voiture. Encore quelques minutes, et le lourd ehariol allait quitter l'auberge.

— Que faisons-nous? demanda Julien, après un moment.

— Partons; tu n'auras pas de regrets?

— De regrets?... non...

Le voyage de Rouen le tentait au contraire; mais Louis qui songeait au sérieux, à l'avenir, se demandait avec angoisse s'il ne commettait pas une folie. Il craignait moins pour lui-même que pour son jeune frère. Se sentait -il capable de le surveiller, de l'encourager, de le maintenir dans la bonne voie, s'il s'en écartait?

Il hôsilait donc encore, lorsque soudain le messager cria :

— Allons ! Allons! en roule !...

Le sort en (^'(aitjelc... ils se décidèrent.

Louis se hâta de renouer son paquet, fit également celui de son frère, et les deux jeunes voyageurs, ayant ramassé toutes leurs affaires, descendirent par l'échelle du grenier à foin.

— Ah! ah!... il ne fait pas chaud, mon gros, quand on s'éveille! cria le pèi'e Loisel en s'adressant à Julien, qui s'avançait lesdeux mains dans les poches, le corps tout ramassé, et seri-ant le paquet sous son bras... Ça pique, à la fraîche!...

— Oh oui, monsieur...

— Ca n'est rien que cela !.. Tout à l'heure, le soleil va se montrer et vous réchauffera... Seulement, il faut tout de même bien vous couvrir, parce qu'on sent l'air, li haut, soas la capote...

A ce moment, un homme sortit de Fauberge. C'était AL Coulon. En apercevant, à celle heure matinale, le messager avec les deux frères, il s'avança, et dit au voituiier .

— Eh bien, voyons, Loisel, vous vous en allez donc avec les petits?

— Mais, ma foi, oui...

— Ah ! bah? Et où les emmenez-vous ?

— A Rouen.

— Comment, on vous conduit à Rouen? reprit M. Coulon, en s'adressant aux enfants ; qu'est-ce que vous allez y faire?

— Nous placer, monsieur...

— Ça tombe bien, dit le messager, tout en attelant son dernier cheval, Caffin manque de garçons d'écurie...

— Et vous allez lui procurer ces petits-là?... Comme cela?.., Sans les eonnailre ?...

— Ah ! je les connais bien, riposta Loisel; ce sont les fils du pauvre Dupont .. un biave homme, s'il en fût jamais... Depuis la mort de leur père, ils étaient à Saint-Arnould, chez leur tanle; et comme elle les ballait, ils sont parlis...

— Alors, c'est différent... Si j'avais eu besoin de leurs services, je les aurais bien pris ici; mnis j'ai tout ce qu'il me faut pour le moment... Eh bien, bonne chance, mes amis ; et lâchez de contenter votre patron, pour qu'il vous garde longtemps !

— Oui, monsieur, dit Louis en s'approchant de M. Coulon; nous

ferons (oui noire possible... 1^1 nous vous remercions mille foi's, monsieur, d'avoir bien voulu nous recueillir pendant ce:, deux ou trois jours et nous pei'inellre de couclier ici...

— C'est la moindre des choses, mon ami, n^pondil riiôtelier; et je suis le premier à m'en féliciter, puisque vous avez fait chez moi la rencontre du brave père Loisel, qui vous connaît...

— Allons, hop ! grimpe là-haut, mon petit ! dit le messager à Julien, en lui faisant signe de prendre place sur le siège.

A l'idée de s'installer àcùté du père Loisel, sous la capote de la voiture, l'enfant parut oublier qu'il faisait froid. Avec l'adresse d'un singe, il escalada la roue, gravit les deux marchepieds et s'assit à la place indiquée. Louis suivit de près son frère. Le messagei', ayant jeté un dernier coup d'œil autour de lui pour vérifier s'il n'oubliait rien, monta à son tour, dit adieu à rauberojiste et prenant en mains le fouet et les guides :

— Djà !... hue !... cria-t-il.

Les trois chevaux tirèrent en même temps la lourde voiture qui s'ébranla avec un bruit de ferraille et de chaînes secouées, sortirent de l'auberge, tournèrent sur la route et prirent le trol.

La première étape commençait...

Il était environ cinq heures. L'air matinal, avivé par l'élan de la course, glaçait la figure. La nuit ayant été très fraîche, on voyait s'élever à l'horizon des colonnes de vapeurs qui, semblables à des nuages de fumée, montaient des champs.

Pendant les premiers moments qui suivirent le départ, les deux frères, serrés l'un contre l'autre, restèrent silencieux, comme étourdis et saisis parla gravité de la détermination qu'ils avaient prise. Immobiles, le regard perdu, ils fixaient vaguement la campagne, sans faire attention à rien. Louis surtout paraissait très absorbé. Car enfin, ils s'étaient tous les deux abandonnés avec confiance au messager, sans positivement le connaître. M'allait-il pas les conduire ailleurs qu'à Rouen, dans un pays perdu? Sans doute c'étaient là des idées puériles; mais à leui" âge et dans leur triste situation, toutes les suppositions n'étaienlelles pas permises?

En suivant la route départementale, la voiture quitia bientôt la ville et se retrouva sur le chemin de Sainl-Arnould. Les champs étaient encore déserts. On n'apercevait au loin que les vaches disséminées dans les

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pâturages où elles étaient restées la nuit. Quelques rares paysans passaient pour se rendre à leur terre.

A mesure qu'on avançait, le jour devenait plus éclatant, Tatmosphère plus pure, plus transparente. Bientôt l'horizon fut empourpré |)ar un resplendissant lever d'aurore. Avec les premiers rayons, se manifestèrent les premières exigences de la faim; car, on s'en souvient, les deux jeunes frères n'avaient rien mangé la veille, avant de se coucher; et ils ne s'étaient munis d'aucune provision.

Peu de temps après, ils traversèrent le village delà Fresnaye, puis Anquetierville, revirent l'endroit où le vacher les avait invités à partager son déjeuner; et enfin, vers six heures et quart, ils aperçurent les premières maisons de Saint-Arnould.

En revoyant le clocher du village, la cime des peujjliers qui abritent

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la propriété de M. Richard, ils ne purent se défendre d'une vive éuïotion. Ils éprouvèrent un serrement de cœur. Le père Lefrançois, sa pipe au\ dents, ôtail les volets pleius qu'il avait coutume, le soir, daccroclier à sa porte. Des femmes traversaient la roule, un seau à la main, pour aller traire leurs vaches. Le charron déjà était à l'ouvrage. Soudain, Louis el Julien se dressèrent sur le siège, pour voira l'intérieur la ferme de leur tante. Ils n'aperçurent que le vieux Flageolet lâché dans la hasse-cour; puis, au passage de la voiture, ils reconnurent la voix de Bertrand qui aboyait. A ce moment, le messager les regarda; ils étaient blêmes...

— Eh bien; c'était là... leur dit Loisel, en montrant la ferme du bout de son fouet.

— Oui, murmurèrent les deux enfants, le cœur tout gros.

Sans arrêter l'allui-e de ses chevaux, le voiturier ajouta, en manière de plaisantei'ie:

— Youlez-vous que nous descendions?

Louis et Julien ne répondirent pas ; mais le messager les vit essuyer une larme avec le revers de leur manche.

— Enfin, voyons, contez-moi un peu cela, reprit le père Loisel qui, pendant toute la durée du trajet, avait gardé un silence obstiné. Comment se fait-il que vous soyez partis? Vous ne pouviez donc pas vous entendre?

— Pas bien ; non. Monsieur.

— 3!ais enfin, autrefois, vous vous entendiez?

— C'est surtout depuis la mort de notre papa, qu'elle nous menaçait de nous mettre à la porte de chez elle.

— Ce pauvre père Dupont ! soupira Loisel. Et de quoi donc est-il mort ?

— lia attrapé froid, comme notre maman, dit Louis; et M. Canu, le médecin d'Yvetot, a parlé d'une fluxion de poitrine.

— Alors, maintenant, mes pauvres enfants, vous allez être tout seu]>?

— Oui, monsieur.

— Eh bien, voyez-vous, il faudra prendre votre parti en braves, faire comme moi : à douze ans, j'ai été obligé de gagner ma vie, et vous vovez que j'y suis arrivé tout de même.

— A douze ans? répéta Louis qui écoutait le messager avec un vif ntérèt.

— Oui, mon garçon, h douze ans. Tu vois, je n'étais pas plus âgé que toi; quel âge as-tu, toi? treize ans? quatorze ans?

— Treize ans et demi, monsieur.

— f']h bien, tu vois...

— Et qu'est-ce que vous avez fait pour commencer ?

— J'ai essayé de me placer comme garçon d'écurie.

— On vous donnait de l'argent?

— Pas le premier mois; mais à partir du second, j'ai eu dix francs.

— Dix francs!... réptHèrenl Louis et Julien, avec admiration,

— Oi!i vous êtes-vous mis garçon d'écurie?

— A Bayeux .

— Et vous croyez qu'à Rouen, ça sera comme à Bayeux?

— Pourquoi pas?

— OUI dit Taîné des deux frères, je vous promels que nous ferons tout notre possible pour bien contenter notre maîlre ; et alors sans doute il nous paiera.

— Oi^i demeure-t-il, à Rouen?

— Vous verrez, pas bien loin de la gare.

— -Nous y serons bientôt?

— Vers quatre heures.

Pour le moment, ils arrivaient à Caudebec en contournant la côte par la route ; car avec un chariot comme celui du messager, il n'était pas possible de traverser le bois parla courte côte. En quelques minutes, ils longèrent la petite rue pavée qui aboutit à la Seine, passèrent devant l'auberge oii tante Gervaise remisait sa voiture, quand elle venait au marché de Caudebec, et se trouvèrent sur le quai, près du café devant lequel stationne la diligence d'Yvetot.

— Ah ! dit le père Loisel, en arrêtant ses chevaux, maintenant, mes petits, nous allons descendre; je commence à sentir la faim... Ce n'est pas votre avis?

— Oh! si, monsieur..., répondirent timidement les deux frères, nous aussi nous avons faim.

— Eli bien, il faut venir prendre quelque chose.

— C'est que... dit Louis... C'est que nous n'avons pas d'argent.

— Qu'est-ce que cela fait? J'en ai, moi... Est-ce que vous croyez que vous allez faire quarante-cinq kilomètres sans casser une croûte ! Allons, hop !... descendez !...

Les tloiix fières ne se le firent pas répéter. Ils attendirent qne le messager eût quitté son siéjïe, et à sa suite furent bientôt à terre. Loisel rthangea d'al^ord quelques mots avec un homme qui paraissait être l'employé d'un bureau de messageries, chargea quelques colis sur sa voiture, puis entra avec les enfants dans un petit café situé à l'angle du quai et de la rue qui coiidiiil au marché.

Louis et Julien, n'ayant jamais pénétré dans un estaminet, parurent tout décontenancés. Mais le brave voifurier les mit bientôt à l'aise, en leur faisant servir une portion de fromage, du pain et une bouteille de cidre.

— Maintenant, mes amis, nous n'avons pas besoin de nous presser, dit Loisel, en ôlant sa houppelande pour l'accrocher au porte-manteau. 11 n'est pas encore sept heures, nous avons le temps.

Il joignit l'exemple à la parole et s'installa commodément pour déjeuner.pendant qu'un paysan de sa connaissance, qui était venu s'asseoir sur la même banquette, engageait la conversation aveclui, tout en sirotant sa tasse de café. jXaturellement, il fui question des enfants, qu'on s'étonnait de voir avec le messager. Quand on eut appris que c'étaient les fils du père Dupont, et qu'ils quittaient Saint-Ainould parce que leur tante les avait renvoyés de sa ferme, chacun sembla s'intéresser à leur sort. On ne voulait pas, en leur présence, dire tout ce qu'on pensait de xM"'^Auber( ; mais Julien, et Louis surtout, parvinrent à saisir quelques paroles qui les édifièrent sur la répuîation que leur tante paraissait avoir même à Caudebec.

Ils profitèrent de la générosité du messager pour apaiser leur faim, calmer leur soif; et quand le père Loisel eut lui-même terminé son copieux déjeuner, qu'il eut avalé son café, son verre d'eau-de-vie, dont les enfants apprécièrent aussi les brûlantes qualités, ils sortirent tous de l'estaminet, prirent congé des amiset remontèrentsurlesiège de la voiture.

La route étant fort belle, les chevaux conservèrent un trot très soutenu. Les voyageurs laissèrent successivement à leur droite, Caudebec ; à leur gauche, Sainte-Marguerite et, vers onze heures, ils arrivèrent à Duclair. Là, ils firent une plus longue halle, pour relayer d'abord, et aussi pour se restaurer. Le messager qui était nu homme puissant, vivant toujours au grand air, avait coutume de bien se nourrir. Son métier d'ailleurs exigeait qu'il se donnât une alimentation substantielle ; et son penchant pour la boisson aidant, il ne dérogea point, ce jour-là, à ses habitudes.

Ce ne fut qu'un peu avant quatre heures, après une course dont les deux frères commençaient à se lasser, qu'ils aperçurent lespremièresmaisons de Rouen. L'aspect de la ville, avec la multitude de ses clochers, leurs hautes flèches, le faîte de ses édifices et là haut, dans le lointain, sur la côte, la petite Eglise de Bon Secours, leur parut des plus séduisants. L'heure de la journée était bien propice. Le soleil mettait des reflets d'or sur ce panorama superbe. Louis et Julien regardaient curieusement autour d'eux.

— Allons ! encore un peu de patience, mes amis, et nous serons arrivés... leur dit le messager qui comprenait leur impatience. Lh bien, êtes-vous contents d'être venus?

— Oh ! oui, monsieur.

— Vous ne regretterez pas Saint-Arnould ?

— ( »h ! non...

— C'est bien... Et si les choses s'arrangent, quand je passerai devant la ferme de .AP' Aubert. je lui donnerai de vos nouvelles et je vous rai)porterai des siennes.

— Vous serez bien aimable.

A l'octroi, les employés vinrent visiter le chargement de la voiture, il y eut aussi quelques pièces à faire viser; puis les chevaux reprirent le trot et, cette fois, ils ne s'arrêtèrent que dans la cour de l'auberge de V Aigle cfOr, oiile père Loisel remisait.

— Vous voici chez M. Caffin, mes amis, dit le messager, en rejetant ses guides sur la croupe des chevaux...

— Oh ! c'est une belle hôtellerie ! murmura Julien.

— Allez ! hop ! . . . à terre ! . . .

Les enfants, engourdis par le roulement de la voiture pendant un aussi long trajet, se sentaient comme un fourmillement dans les jambes ; ils saisirent pourtant leur paquet, regardèrent s'ils n'oubliaient rien sur le siège et descendirent prestement

L'auberge de V Aigle do]\ à l'exemple de toutes les auberges de la haute Normandie, ressemblait en plus d'un point à celle que les deux frères venaient de quitter. Comme à Lillcbonue, de nombreuses voitures stationnaient dans la cour, au milieu de l'agitation de la ferme, du va-etvient du public, des allées et venues de la volaille. Seulement, l'hôtellerie de M. Caffiu paraissait un peu plus vaste que celle du Cheval Blanc.

Le père Loisel eut à peine mis pied à terre, qu'il vit arriver un homme

vêlii à la manière des paysans, avec nn pantalon de velours gris à côtes, une blouse bleue, lui descendant jusqu'aux genoux, et coiffé d'un chapeau de feutre mou à l)ords j)lats, rabattu sur les yeux, sans doute à cause de la réverbération. Cet liomme s'avançait tranquillement, les bras ballants. C'était M. Caffin lui-même.

— Vous voilà, père Loisel? dit l'aubergiste en s'approchant. V.h bien, comment ça va-t-il?

— Ça va bien, merci...

— Et vous arrivez en compagnie?

— Vous voyez...

— Qu'est-ce que c'est donc que ces deux compagnons de route .'

— Deux petits que je vous amène.

— Ah ! bah !

— Mais oui, reprit le messager, vous nraviez dit qu'il vous manquait des garçons d'écurie.

— En effet; mais qu'est-ce que c'est que ces petits-là? demanda M. Caffin, en examinant Louis et Julien.

— Ce sont les deux frères, les fils d'un brave homme que j'ai connu, de Dupont, de Valliquerville... Aujourd'hui, ils n'ont plus ni père, ni mère... Ils étaient chez leur tante qui les battait; et, ma foi, un beau matin, ils sont partis...

— Comment I vous êtes partis de chez votre tante? reprit l'hôtelier.

— C'esl-à-dire, monsieur, répondit Louis, que notre tante nous a renvoyés... Alors, nous avons été obligés de chercher à nous placer... Et M. Loisel a bien voulu nous amener chez vous...

— Le fait est qu'il y a de l'ouvrage chez moi... Si vous avez de bonnes dispositions, vous trouverez ici de quoi les mettre à profit... Et, vous voilà donc obligés de gagner tous les deux votre vie?

— Oui, monsieur.

— Eh bien, à la bonne heure ! C'est comme cela qu'on devient des hommes, mes enfants, en allant soi-même gagner sa vie.. Mais toi, mon petit, poursuivit l'aubergiste, en s'adressant à Julien ; tu as encore à faire pour devenir un homme, quel âge as-u?

— Xeuf ans et demi, monsieur.

— -Neuf ans et demi !... lu n'es pas vieux. Et toi, mon ami?

— Bientôt quatorze ans.

— Ah! ah!... cela vaut mieux...

Craignant que la jeunesse de Julien ne le fit refuser par M. Caffin, Louis ajouta :

— Mon frère est encore bien jeune monsieur, c'est vrai; mais je le surveillerai, et nous ferons en sorte, à nous deux, de vous rendre service.

— Vous le voyez, dit le messager qui bourrait sa pipe en assistant à cette première entrevue, ils ont de bonnes intentions.

— Eh bien, puisque c'est ainsi, venez, mes amis; vous allez déposer votre petit paquet dans la cliambre du garçon et je vais vous installer...

— Oui, monsieur; merci bien!

Les deux frères suivirent M. Caffin, qui les conduisit dans une sorte d'ancienne écurie, située au fond de la basse-cour.

— Voilà ; débarrassez-vous... ajouta-l-il ; et, dans un moment, je vais être à vous pour vous montrer ce qu'il faudra faire.

Puis, ayant laissé Louis et Julien dans cette pièce sombre, l'hôtelier s'éloigna en compagnie du messager.

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