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CHAPITRE XI

L'accueil fait par 31. Caffin aux deux frères Dupont, dès leur arrivée à son auberge, les rassura et ranima leur courage. Depuis leur départ de Saint-Arnould, c'était la première fois qu'ils se voyaient aussi bien reçus par un étranger. Il est vrai que sans la présence du messager, l'hôtelier n'eût pas été pour eux, probablement, plus avenant que ses confrères de Lillebonne ; mais ils se plurent à constater son amabilité et s'estimèrent très heureux d'en profiter, sans chercher à savoir si elle était chez M. Caffin naturelle ou non. Dans tous les cas, ils se sentaient déjà pleins de reconnaissance pour ce brave père Loisel, qui les tirait d'un aussi mauvais pas.

La pièce dans laquelle l'aubergiste venait de les conduire était une sorte de remise délabrée, ayant servi autrefois d'écurie, et qui avait été convertie en chambre commune pour les garçons de l'hôtellerie. On le omprenait aux deux lits de planches adossés contre un râteher de pierre, et au coffre à avoine dont on avait fait une armoire à l'usage des palefreniers. Le désordre qui régnait en ce lieu acheva d'édifier les deux frères. Ainsi sur le couvercle du coffre, ils aperçurent à côté d'un débris de glace, une brosse de chiendent, une ceinture de cuir et un peigne, qui avait dû servir primitivement à débrouiller la crinière des chevaux et que les

garçons d'écurie avaient certainement affecté à leur usage. Tout cela;, on en juge, était moins que luxueux ; mais, comparée au grenier de Lillebonne, cette chambre à coucher paraissait confortable.

Leur petit paquet déposé sur un coin du meuble, Louis et Julien s'avaucèrenl dans la cour de l'auberge. Gauches, (imides, ne connaissant personne, ils regardèrent avec curiosité ce train d'hôtellerie, ces entrées continuelles de cabriolets, de voitures, de charrettes, entîn cette animation qui surpassait encore celle de l'auberge de Lillebonue. A première vue, ils estimèrent que 31, Caffin se trouvait à la tête d'une importante maison et ils en déduiront que, gagnant sans doute beaucoup d'argent, il se montrerait généreux à leur égard. Deux palefreniers, d'une vingtaine d'années, recevaient les voitures, à leur arrivée, dételaient les

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chevaux, les conduisaient à l'écurie ; et il en venait tant à la fois qu'ils pouvaient à peine suffire à toutes les exigeuces.

— C'est sans doute pour les aider, que le messager nous a amenés, disait Louis.

— Nous dctélerons aussi les voitures.

— Hef^^ardons bien comment les garçons s'y prennent, conseilla l'aîné des deux frères .

— Bah ! ce n'est pas diflicile, tit Julien. Nous dételions bien Flageolet; c'est toujours la môme chose... Oh ! je suis coulent d'être venu... C'est gai, ici !.. .

Machiualement, ils s'approchèrent des palefreniers, brûlant du désir de les aider dans leur ouvrage.

Comme ils restaient là, debout, suivant avec un intérêt visible la rentrée des chevaux à l'écurie, la poussée des cabriolets sous le hangar, Jeau, l'aîné des garçons, leur demanda sans autre préambule :

— Ça vous amuserait de dételer aussi les chevaux, n'est-ce pas?

— Oh oui !

— Qu'est-ce que vous faites donc là, tous les deux ?

— .\ous attendons qu'on nous donne de l'ouvrage.

— Comment? Vous êtes venus ici pour travailler ?

— Oui, pour remplacer les garçons d'écurie qui sont partis.

— A votre âge ?

Certainement, dit Louis ; mon frère est jeune ; mais je me chargerai de le surveiller... Et il travaillera ; il sait que nous avons besoin de gagner notre vie, n'est-ce pas, Julien ? ~ Bien sûr! répondit l'enfant.

— Alors, vous allez rester ici? — Comment êtes-vous donc venus ?

— Avec le messager.

— Celui de Lillebonne ?

— Oui ; M. LoiseJ.

— Vous êtes donc partis de chez vos parents ?

— Notre père et notre mère sont morts

— Ah!..

Le garçon parut réfléchir un moment, puis il reprit ■

— Ainsi vous allez être obligés de vous débrouiller tout seuls ?

Louis eut un sigue de tête afliimulil".

— Eh bien, mon petit, si tu veux commencer, tiens, ôte-moi ce panier qui me gêne pour pousser la voiture...

Prompt comme un écureuil, Julien se précipita et enleva le panier.

— Et toi, mon gros, continua le garçon, apporte-moi cette cale que tu vois là bas: c'est cela... Ça va me servir à arrêter la roue...

D'une chose à l'autre, les deux frères se familiarisèrent avec ce serviteur qui semblait être un brave paysan. A plusieurs reprises, ils lui ramassèrent un fouet, une longe; lui firent passer, avant même qu'il les eût demandés, une brosse, une éponge, un seau, et entrèrent tout naturellement en fonctions. Quand, une heure plus tard, ils virent reparaître M. Caffin et le messager, ils étaient, pour ainsi dire, déjà habitués à l'hôtellerie, et furent tout fiers de leur montrer qu'ils aidaient les palefreniers. Le père Loisel sembla content de les voir affectionnés de la sorte à leur travail.

— A la bonne heure, dit-il pour les encourager; moi aussi j'ai d'abord aidé les garçons d'écurie et lavé des voitures.

M. Caffin qui les examinait, les deux mains dans ses poches, avec son chapeau rabattu sur les yeux, dit à son tour :

— Allons, espérons que nous en ferons quelque chose. Alors, père Loisel, vous me les laissez?

— Mon Dieu oui ; ils seront toujours mieux ici qu'à Lillebonne.

— Oh! certainement, répondirent les deux frères.

— Et surtout mieux qu'à Saint-Arnould, ajouta Louis. Aussi, nous vous sommes bien reconnaissants, monsieur Loisel, de ce que vous avez fait pour nous.

— Je désire que nous soyons tous satisfaits, répliqua le messager. Et comme il avait à sortir, il s'éloigna en disant aux deux frètes :

— Je vous quitte... Tâchez de bien contenter >L Caffin, pour qu'il n'ait pas à regretter de vous avoir pris à son service.

— Oui, iMonsieur ; promirent ensemble Louis et Julien.

Le messager sortit ensuite de l'auberge et laissa ses deux protégés occupés à aider le garçon d'écurie

— Eh bien, voyons, Jean, demanda M. Caffin, après le départ du père Loisel, auras-tu là deux bons petits mamruvres?

— Ah! dame, je ne peux pas savoir encore, M. Caffin; mais je le pense.

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— Je le les confie, ajouta laiibergisle. PiiU s'adressant aux deux IVi'res :

— Il est prol)al)le, mes amis, leur dil-il, que vous ne savez pas encore grand'chose. Il faudra donc écouter ce que vous dira Jean, et faire tout ce qu'il vous commandera; lui et Michel, mon autre garçon d'écurie. Est-ce compris?

— Oui, monsieur.

— Allons ! tant mieux !...

Ainsi, celte entrée en service qui les avait d'abord épouvantés, venait d'avoir lieu de la manière la plus naturelle du monde. M. Caffin leur paraissait être un homme aimable; Jean leur plaisait, malgré ses allures un peu brusques et sa voix bourrue. Tout allait donc pour le mieux. Deux heures s'étaient à peine écoulées depuis leur arrivée à l'auberge, et déjà les deux frères avaient été présentés à tout le personnel, aux servantes, à Michel, l'autre palefrenier. Ils connaissiient même les écuries, les remises, étaient montés dans les greniers à foin, enfin avaient visité les moindres recoins de riiùtellerie. Il résulta pour eux de cette inspection rapide, qu'à la condition de se montrer actifs et laborieux, ils auraient là les moyens de gagner un peu d'argent, de s'assuier Icxistencc pour le présent et une position avantageuse pour l'avenir. Ils se sentirent donc animés des meilleures dispositions.

Le soir, ils dinèrenl à la cuisine avec les domestiques et firent honneur au copieux repas qui leur fut servi. S'ils ne virent pas, dans la cheminée, la broche mise comme à Lillebonne, ils purent constater du moins que ni le pain, ni le cidre, ni la viande ne leur étaient mesurés. L'ordinaire leur sembla excellent.

Au moment du coucher, par exemple, leur inquiétude commença. Us se demandaient avec une certaine impatience si le second lit qu'ils avaient aperçu dans la chambre commune leur était destiné, ou si, au contraire, il serait réservé à Michel, comme cela semblait probable. Or, il arriva que Michel s'en alla coucher dans l'écurie et que les deux frères furent installés avec Jean dans la pièce où ils avaient, à leur arrivée, déposé leurs petits paquets. Le palefrenier prit le lit placé près de la porte et fit coucher les deux frères dans celui du fond. C'était une sorte de lit de berger qu'on ne devait pas être habitué à faire souvent et qui était tout rempli de paille. Quand Julien et Louis s'y furent étendus, Jean jeta sur eux une couverture; puis après avoir, d'un coup de poing, rajusté

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les planches des côtés qui s'étaient disjointes, il souhaita le bonsoir à ses jeunes compagnons et gagna lui-même sa couche.

Le lendemain, ils se levèrent au petitjour. Sous la direction de Jean, ils chargèrent du fumier sur une brouette, balayèrent les écuries, et se rendirent aussi utiles que possible. Comme Julien n'était pas encore doué d'une force suffisante pour porter de louids fardeaux, il se contenta de servir de manœuvre à son frère qui s'acquitia de sa besogne à merveille. Vers dix heures, ils assistèrent au départ du messager. Le père Loisel leur recommanda, avant départir, de bien travailler, de bien obéir; et ils se remirent à l'œuvre avec tant de bonne volonté que M. Caffin, les voyant ainsi affairés, ne put s'empêcher de leur adresser des compliments.

Cette première journée fut excellente. Jean en témoigna aux enfants sa satisfaction; il dit môme à Louis qu'il remplaçait avantageusement son prédécesseur. Ces bonnes paroles comblèrent de joie l'aîné des frères Dupont qui, sans en tirer vanité, augurait bien de ses débuts. Aussi, le lendemain, les jeunes palefreniers guettèrent-ils l'arrivée du père Loisel, afin de lui apprendre plus tôt qu'on n'était pas mécontent d'eux et que, selon toute apparence, ils pourraient rester chez M. Caffin.

Vers quatre heures, dès qu'ils virent paraître la lourde voiture, ils s'élancèrent à sa rencontre en criant :

— Bonjour, monsieur Loisel !

— lionjour, mes amis, eh bien, ètes-vous toujours contents ?

— Oui, monsieur... Nous avons « fait » l'écurie tous les deux.

— i^t M. Caffin, est-il content de vous ?

— Nous le pensons ! dit Louis.

ils voulurent donner au messager une preuve de leur bonne volonté et de leur savoir, en se précipitant pour déboucler les guides des cheveaux, décrocher leurs traits avec un empressement extraordinaire. Ah ! je vous jure qu'ils n'auraient pas cédé leur place à d'autres ! Dételer les chevaux qui les avaient amenés de Liilebonne! les chevaux de leur protecteur! mais c'était une partie de plaisir, et une occasion de montrer leur activité!..

M. I^oisel dut être satisfait de ce que M. Caffin lui dit au sujet de ses deux jeunes protégés. Plusieurs fois, l'aubergiste était venu demander à ses garçons ce qu'ils pensaient de leurs nouveaux aides et ceux-ci lui avaient répondu, en se louant de la bonne volonté des deux frères. Jean

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semblait l)ien se dofier un peu de la jeunesse de Julien et craindre qu'il ne lui diflicile d'assujellir cet enfant à un travail suivi ; mais il fit, en revanche, un grand éloge de Louis qui s'était montré tout de suite très laborieux et surtout très intelligent. Ainsi, il avait appris à laver les voitures, dès leur rentrée, parce qu'on lui avait fait observer que la boue tachait les roues lorsqu elle se séchait sur place.

L'observation faite, il s'était empressé de la mettre à profit. A peine un cabriolet arrivait-il, les roues sales, qu'il s'informait si son propriétaire devait séjournera Rouen, ou repartir le jour même. Dans le premier cas, il allait prendre un seau, une brosse, une éponge et se mettait à l'œuvre, en se faisant aider par son frère qui le secondait de son mieux.

Pendant toute la semaine et la suivante, Louis et Julien se montrèrent déjeunes serviteurs accomplis. L'aubergiste n'avait donc eu encore qu'à se louer de leur conduite et de leur travail, lorsqu'un incident malheureux vint changer brusquement la face des choses.

Ce jour là, M. Cciffin, qui chargeait quelquefois Julien de faire ses commissions dans le voisinage, l'envoya acheter pour cinq sous de tabac. L'enfant reçut l'argent et s'en alla au bureau habituel. Il donna scrupuleusement les cinq sous à la marchande, se fit servir et reprit le chemin de l'auberge.

11 convient d'ouvrir ici une parenthèse pour faire savoir que, depuis leur entrée en service, les deux frères, dont l'instruction primaire était à peu près nulle, avaient du moins appris h compter. Personne ne s'était exclusivement chargé de leur enseigner ces premières notions d'arithmétique; cependant ils étaient parvenus à les connaître avec l'aide de l'un, de l'autre, en entendant M. Caffin compter les airivages de la journée, ou les garçons de ferme parler du nombre de mesures d'avoine à donner aux chevaux, des bottes de foin à descendre du grenier, en un mot par la pratique !

Julien rapportait donc le petit paquet que lui avait remis la buraliste, et il allait rentrer à l'hôtellerie, quand, poussé par quelque inspira! ion diabolique, il eut la malheureuse idée de s'approprier un j)eu de tabac pour le fumer. 11 faut dire que jamais pareille chose ne lui était encore arrivée ; mais que. depuis longtemps déjà, il ciierchait à se rendre compte du goiit du tabac. Ce devait être, pensait-il, quelque chose de délicieux qu'une bonne cigarette !

Cette fois, l'occasion était belle, trop belle, paraît-il, pour qu'il n'en

profitât pas. Comme s'il eût craint que quelqu'un ne fût derrière lui et ne le vît commettre sa vilaine action, il se faufila le long du mur, dans une rue peu fréquentée, prit une grosse pincée de tabac, la mit dans sa poche, replia soigneusement le cornet et rentra à l'auberge.

En recevant le paquet des mains de son jeune employé, M. Caftin ne s'aperçut de rien, ou du moins ne fît aucune remarque. 11 sortit sa pipe, la bourra et s'en alla l'allumer sur le seuil de la porte, presque dans la rue; car, ayant plusieurs fois défendu formellement à ses garçons de fumer dans l'intérieur de l'anberge, il ne voulait lui-même leur donner le mauvais exemple.

Julien, lui, qui ne se doutait pas des inconvénients qu'il pouvoil y avoir à allumer une cigarette près d'une botte de paille ou d'une charretée de foin, ne se préoccupa que de mettre son malencontreux projet à exécution. Son premier soin fut de ne pas donner l'éveil et d'agir à l'insu de son frère. Néanmoins pour ne pas disparaître trop brusquement, il continua de l'aider dans ses occupations, et sembla même le seconder avec une bonne volonté extrême; mais dès que le moment lui parut propice, il s'esquiva. La chambre de Jean, — la sienne par conséquent, — lui paraissant être le seul endroit oh il pourrait fumer tranquille, il s'y enferma.

On a beau dire, quand on est sur le point de commettre un acte blâmable, si hardi qu'on soit, on hésile un moment. Julien n'était donc pas rassuré, et puis une difficulté se présentait: il n'avait pas de papier à cigarette. A sa connaissance, Jean en possédait; il se souvenait de lui en avoir vu enfermer un cahier tout neuf dans sa poche, le matin même ; mais il n'y avait pas moyen de le lui demander. Julien chercha, fureta partout et ne trouva rien. Pourtant, il ne renonça pas à son idée ; et à défaut de papier spécial, il résolut dérouler son tabac dans du papier ordinaire. Se rappelant avoir vu, la veille, dans l'intérieur du coffre à avoine, une page blanche provenant sans doute d'une lettre reçue par le garçon d'écurie, il la prit, en coupa un morceau et s'en servit pour faire de son mieux une cigarette. Puis, ayant dérobé des allumettes dans le sabot accroché au mur, il se disposa à fumer

Cependant, il ne se sentait pas tranquille dans cette chambre, où le garçon pouvait venir le surpiendie d'un moment à l'autre. Louis luimême était capable d'y rentrer à l'improviste. Julien résolut donc de quitter cette pièce et d'aller fumer dans un endroit où il fût sûr de ne pas être dérangé par des importuns. Il choisit une sorte de grange delà-

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brée, située à peu distance d'un grenier à foin, derrière les écuries, se blottit dans un coin et essaya d'allumer sa cigarette.

11 usa bien cinq ou six allumettes, sans arriver à ses fins, les soufflant toutes, à peine enflammées, dès qu'il entendait le moindre bruit autour de lui. Les poules, eu grattant, lui donnèrent plusieurs fausses alertes. Enfin, pour jouir d'une tranquillité parfaite et pour n'avoir plus à craindre les indiscrets, il sortit encore de celle cachette et moula au grenier. Là, par exemple, il se trouva entièrement isolé ; il fut bien tranquille. Aussi, alluma-t-il sa cigarette sans avoir peur.

La première gorgée de fumée lui parut délicieuse; il la huma d'un trait et la repoussa ensuite en un mince filet, qu'il vit avec boidieur s'évaporer dans l'air.

Ce tabac embaumait.

— Que c'est donc une belle chose que de pouvoir fumer en liberté ! pensait-il.

La seconde gorgée le fit tousser ; puis, quand il en eut tiré plusieurs, il se sentit dans la tête et dans l'estomac un trouble si vague, qu'il voulut s'arrêter. Et pourtant, non! Un homme ne s'arrête pas au milieu d'une cigarette; or comme il avait probablement la prétention d'être un homme, il eut aussi celle de fumer son tabac jusqu'au bout. Il continua donc, et, la tête en l'air, une main dans la poche, tenaul sa cigarette du bout des doigts, il aspira une nouvelle gorgée; mais celle-là, sans doute à cause de l'épaisseur du papier, lui parut tellement écœurante, que décidément il ne se sentit pas le courage de pousser plus loin son sxpérience. Il commençait à s'apercevoir que la fumée le grisait, et que sa tête était lourde, lourde, comme s'il y avait eu du plomb dedans...

Personne n'étant là pour se moquer de lui, il prenait l'excellente résolution d'éteindre son tabac et d'aller à l'air, quand soudain une voix, celle de Jean, appela :

— Julien?... Où est donc Julien? voilà un quart d'heure que je le cherche...

Vite, vite, il jeta sa cigarette, se passa la main sur les lèvres pour chasser les bribes de tabac qui pouvaient y adhérer, dégringola l'escalier du grenier et reparut dans la cour.

— Qu'est-ce que tu faisais donc là haut? lui demanda le garçon d'auberge en le voyant arriver, la figure rouge et les paupières lourdes.

— Rien!... répondit l'enfant avec embarras.

— Gomment, rien?... Ce n'est pas pour rien que tu étais monté"

— Mais si, répliqua le jeune menteur, pour rien !...

— Tu poursuivais les poules?

Comme le cas s'était déjà présenté, Jean pouvait supposer qu'il se reproduisait. Mais Julien répondit :

— Oh ! non. . . bien sûr !..

— Allons ! va donc me chercher le ballai dans l'écurie... Je te montrerai ensuite ce que tu auras à faire.

L'enfant se hâta d'obéir ; malheureusement, en passant près de Jean, il laissa derrière lui une telle odeur de tabac, que le gari^'on, le rappelant aussitôt, lui dit :

— Comment? C'est toi qui sens le tabac ?

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Cette fois, Julien aiirail peut-être voulu mentir encore; mais il se vendit lui-même en rougissant jusqu'aux oreilles.

— Viens donc un peu ici, (pie je te sente...

— Pourquoi?., balbutia le petit polisson... Ce n'est pas moi !...

— Allons, viens !

Jean s'approcha et, aspirant l'air fortement, dit sur un ton qui terrifia l'enfant :

— Tu as fumé !..

— Non, Jean!

— Je te dis que tu as fumé !.. Comment? et c'est dans un grenier à foin que tu vas te cacher pour faire une chose pareille? Tu es donc fou?

Au même instant, il appela :

— Louis! viens un peu ici !... Ton frère s'amuse à fumer... Louis eut à peine entendu ces paroles, qu'il accourut :

— Comment, Julien, tu as fumé? lui demanda-t-il. ^

— Et dans un grenier à foin encore ! il est fou ! . . .

— Oh! reprit Louis d'un air désolé ; lu vas nous faire renvoyer... Et il va être malade ! ajouta-t-il en l'examinant.

Julien qui n'avait encore rien osé répondre à son frère, lui dit :

— Mais non ; mais non... je ne serai pas malade du tout.. .

— Enfin, oii étais-tu? demanda vivement le garçon, qui voulait aller voir sans doute si Julien n'avait pas mis le feu au foin... Dans le grenier?... Dans la grange?...

— Dans la grange ! répondit l'enfanl .

Jean s'éloigna aussitôt et disparut par la porte d'un petit escalier, laissant dans la cour les deux frères aussi désolés, aussi consternés l'un que l'autre.

Mais il n'eut pas plus tôt gravi les premiers degrés, qu'il sentit une forte odeur de brûlé. Sou esprit se troubla. D'un bond, il arriva à l'extrémité de l'escalier, grimpa à l'échelle adossée à une soupente, et vit le grenier rempli de fumée...

— Ah î le malheureux ! cria-t-il éperdu !... il amis le feu !... il a mis le feu !...

Il voulut d'abord essayer de pénétrer plus avant dans le foyer de Tincendie ; mais il se trouva enveloppé d'un nuage épais, qui lui fit cuire les yeux, le prit à la gorge, le suffoqua; alors, descendant vite par l'échelle, il se précipita vers une lucarne, pour s'écrier de toutes ses forces :

— Au feu !... Au feu !...

On juge de l'émotion que ce cri d'alarme produisit dans l'hôtellerie... Elle fut effrayante, indescriptible. En entendant la voix de Jean, les deux frères se sentirent presque défaillir. Michel, les domestiques, plusieurs personnes qui se trouvaient sous le hangar, et enlîn, Tauhergiste lui-même, accoururent affolés.

— Oii donc?... Oi!i donc? demandait-on de toutes parts. |

— Ici !... dans le grenier!... dans le grenier à foin!... criait Jean.

— Vite !... de l'eau!... de l'eau !

On révolutionna l'écurie, la remise; ce fut une course précipitée vers la fontaine.

— Allons î voyons !... Louis, Julien !... grondait l'aubergiste, indigné de leur inaction, en présence du malheur qui arrivait.

Mais les deux frères, blêmes, livides, ne comprirent même pas, ou plutôt n'eurent pas la force d'obéir; ils se sentaient anéantis. Les autres serviteurs heureusement ne perdirent pas la tête; ils organisèrent promptement des secours et, formant une chaîne serrée, firent passer des seaux, des baquets, des auges pleines, qui furent jetés sur les flammes. Des colonnes de fumée noire s'élevaient déjà dans l'air, sortant à la fois de toutes les issues du grenier à foin.

Grâce à l'activité du personnel de l'hôtellerie, le péril fut heureusement vite conjuré. On eut la chance d'arriver assez tôt pour que le feu ne se communiquât pas aux magasins de fourrages attenant aux greniers ; et, avec une vingtaine de seaux, on parvint à se rendre maître de ce commencement d'incendie. M. Caffin en fut quitte pour une trentaine de bottes de foin ; et les autres personnes pour une panique momentanée.

Seulement, il faUut entendre l'aubergiste, quand il apprit que le feu avait été mis par Julien. Il s'avança terriblement vers l'enfant, le regarda avec des yeux effrayants, et lui dit, en le secouant violemment par le bras :

— Gomment, malheureux, c'est toi qui as mis le feu chez moi? Le pauvre enfant sanglotait.

— Et toi, Louis, cria .M. Caffin hors de lui-même, c'est comme cela que tu le surveilles?

— Mais, monsieur...

— Tu peux faire ton paquet, mon petit ; et toi, son frère, ne jamais

^,,3 LE GRAND FRERIil

plus remettre les pieds cliez moi ! Allez-vous eu tous les deux oij vous voudrez!... hopî... et que cela ne soil pas long!...

— Oli! monsieur, supplia Louis, je vous en prie, ne nous renvoyez pas!... Julien ne recommencera plus !...

Je l'espère bien! cria ironiquement M. Caffin, devant tout le personnel de riiôtellerie qui assistait à cette scène; mais, en attendant, le meilleur moyen de l'empêcher de recommencer, c'est de le mettre à la porte!... Et toi avec!... Voyez-vous ces galopins d'enfants qui se permettent de fumer chez moi?... de fumer dans un grenier à foin? Il faut être fou pour commettre une absurdité pareille...

Naturellement, chaque personne présente approuvait la mesure prise par -M. Caffm, si rigoureuse qu'elle fut. On entendait dire :

— A-t-on idée d'une telle bêtise ? Aller fumer dans un grenier !

— Qu'est-ce que vous voulez? un enfant !...

Aussi, on n'emploie pas des enfants dans une auberge...

— C'est un protégé du messager Loisel...

Eh bien, ils sont recommandables, ses protégés !...

Renonçant à se disculper, les deux frères, les yeux gros de larmes, la poitrine secouée par les sanglots, se dirigeaient vers leur chambre, pour préparer leurs paquets, quand Louis, à ce moment suprême, mesurant instantanément toute la gravité de la situation, revint sur ses pas, et s'adressant à M. Caffin :

Ah! Monsieur,je vous en conjure !...jevousen suppHe !... lui dit-il,

je ne quitterai plus mon frère d'une seconde, je m'engage à le suivre partout, aie surveiller... Nous tâcherons de réparer ce malheur de notre mieux; mais ne nous renvoyez pas!... Nous ne savons où aller... Vous nous jetez à la rue!... Oh!... ayez pitié de nous!...

M. Caffin, ainsi que son entourage, paraissait exaspéré de l'imprudence commise par Julien; cependant, en écoutant les paroles de Louis, qui, dans sa simplicité, devenait éloquent malgré lui, il se laissa toucher :

— Eh bien, fit-il, je ne veux pas, comme tu le dis, vous jeter à la rue... Je vous donne encore huit jours, afin de vous laisser le temps d'aviser et de chercher une autre place ; pendant ces huit jours, vous irez où vous voudrez, vous sortirez, vous ne travaillerez pas ; cela m'est égal. Mais, ce délai passé, il n'y aura plus à me supplier, vous partirez! Jie ne vous veux plus chez moi...

— Oh! merci!... merci mille fois, répéta Louis; je vous promets

qu'après "ccsjiuit jours vous serez si content de nous, que vous nous garderez...

— Aon!... non!... C'est fini!... Huit jours encore!... Et puis vous quitterez riiôfellerie !...

Comme ils virent qu'il était inutile d'insister, les deux frères durent en prendre leur parti ; et s'étant enfermés dans leur chambre, ils y restèrent accablés sous le poids de leur malheur, pendant que le personnel de l'auberge, encore en émoi, s'entretenait au milieu de la cour des dégâts que ce petit drôle de Julien aurait pu causer...

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