‹ Le grand frèreChapitre 82 sur 84 · ÉPILOGUE oSÔ · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE oSÔ

— J'y compte bien, répondit celui-ci.

— C'est un pays à peindre ! dit h son tour la toute jeune femme qui cheminait au bras de Julien.

— Ah ! reprit M. Gaspard, s'il est possible qu'on m'ait acheté une maison, à moi ! un pauvre diable ! un ancien concierge !

Il s'arrêta bientôt pour regarder fixement devant lui. Un nouveau personnage venait de paraître au détour de la route. A sa vue, Louis et Juhen écartèrent doucement le bras de leur femme et se précipitèrent vers cet homme qui semblait ne pas les reconnaître.

— Monsieur llubard!... Bonjour, monsieur llubard... lui crièrent-ils.

Et déjà, sans donner au paysan le temps de revenir de sa surprise, ils lui serraient les mains avec effusion, Tembrassaient même en lui

disant :

— Eh bien, vous ne nous reconnaissez donc pas?

— Mais. . . qui êtes-vous?

— Louis et Julien Dupont !..

— Gomment? vous... vous êtes les deux frères Dupont?.. C'est vous

Louis et Julien?

— Mais oui, monsieur Hubard, les petits Dupont, qui sont devenus grands, qui ont fait leur chemin, qui se sont mariés et qui vous présentent leurs jeunes femmes, leurs beaux-parents et M. Gaspard, leur dévoué protecteur !..

Pendant ce temps, les deux jeunes dames, leur père, leur mère et M. Rodolphe s'étaient rapprochés. Les présentations se faisaient au milieu d'une inexprimable confusion. Le brave llubard, assez vie.lb depuis la mort de son ami Dupont, s'inchnait à droite, à gauche, sa uail de tous les côtés, en roulant sa casquette en ses mains, ne sachant plus à qui répondre, tant il était troublé.

-Voilà M. Hubard... dont je vous ai si souvent parlé... disaient tour à tour Louis et Julien... M. llubard qui a assisté notre pauvre père uses derniers moments... qui nous a témoigné la plus vive sympa-

thie. . . . ^ ,., .1 ,

-C'était... c'était bien naturel, reprit \c paysan tout interdit... AU .

c'e^^t égal... Je ne vous aurais jamais reconnus. . .

M. Gaspard ne se contenta pas de saluer llubard ; il s'avança vers lui. lui tendit la main et dit avec expression :

— Je suis enchanté, monsieur, de faire votre connaissanqe.. . Et il se nomma : M . Gaspard.

— Monsieur, je suis très heureux aussi, répondit Hubard... Ah ! cela ne me semble pas de bon...

Quand les politesses eurent été échangées, il engagea toute la société à se diriger chez lui, où, disait-il, on allait fêter joyeusement cet heureux retour et cette réunion.

Les sept voyageurs s'empressèrent de déférer à son invitation. Cependant, avant de s'y rendre, Louis et Julien tinrent à accomplir un pieux devoir. Us s'écartèrent et entrèrent au cimetière donner une pensée à leurs pauvres parents, dont la tombe leurparutbienmisérable.

Us rejoignirent ensuite ces dames et pénétrèrent bientôt à leur suite dans la maison d'Hubard, qui présentait toujours le même aspect rustique, avec ses petits volets verts et sa porte massive.

Un somptueux déjeuner — un de ces appétissants et copieux repas, comme on sait en préparer à la campagne — attendait les nombreux convives dans la pièce du rez-de-chaussée, qui servait à la fois de cuisine et de salle à manger. D'abord, les deux jeunes femmes et leur mère, parisiennes de naissance et dallures, ne purent s'empêcher de jeter autour d'elles un regard curieux sur la physionomie de ces intérieurs campagnards, aux murs blanchis à la chaux. Le père Gaspard, lui, examinait aussi l'ameublement du logis, mais c'était avec bonheur. U retrouvait ces buffets autiques chargés d'assiettes peintes, ces vastes cheminées oià, l'hiver, on faisait flamber joyeusement un large tronc de pommier. 11 croyait être revenu à ses vingt ans.

Bientôt, les convives firent plus ample connaissance avec leur hôte et celui-ci se montra l'homme le plus affectueux du monde. On avait tant à se dire que tous parlaient à la fois du temps passé, de la tante Gervaise^ morte et enterrée depuis un an, d'Yvetot, de Derne, de la maison du père Dupont, qu'on avait pu acquérir à un prix raisonnable, grâce àl'aimable intervention d'Hubard.

Les deux vieux Normands, quoique n'étant pas de la même génération, se rappelèrent leurs jeunes années. Us n'avaient jamais eu, disaient-ils, occasion de se metlre en rappoit l'un avec l'aulie ; mais ils avaient dû vraisemblablement se rencontrer autrefois à 'Wetot ; et ils évoquaient ensemble des souvenirs si conformes, qu'ils ne lardèrent pas à parler comme de vrais amis.

Vers la fin du repas, .M. Barbier crut devoir prendre la parole. En termes émus, il exprima la joie qu'il éprouvait à se trouver mêle a une fête si attendrissante et si douce à la fois. ^

- Oui, mes amis, dit-il(car vous me permettez bien, n'est-ce pas . i e ,ous donner ce nom à tous), c'est une fête vraiment touchante que celle à laquelle nous assistons. Nous nous sommes réunis .ci, d abord parce que Louis et Julien ontlenu à venir rendre eu famille un pieux hommage àla mémoire de leurs pauvres parents. .Vujourdliu. que, |K.r leur travail et leur persévérance, ils se sont l'ait une place dans la v,e. .(u .Issout e» un mot heureux en nous rendant heureuv, ils ont voulu revou- le berceau de leur enfance, le pays natal, c'est-à-dire ce coin de terre chêne on on laisse toujours un peu de sou canu-.

„ Ce n'est pas lonl. Us ont tenu à racheter la chaumière ou ils sont nt.^

et qui est aussi celle où sont morts leurs pauvres parents. Que ne sontils là pour s'associer à notre fête et goûter les satisfactions que leur auraient procurées leurs chers enfants!

(( Louis et Julien ont fait plus ! Ils ont voulu offrir cette maison vénérée à celui qui a été véritablement leur protecteur, pensant qu'elle ne pouvait être mieux habitée que par M. Rodolphe Gaspard, un compatriote à eux et un homme de cœur...

u Eh bien, mes amis, devant le spectacle touchant que nous offre cette rt'union de famille, je dois vous remercier tous du fond du cœur : vous, monsieur lïubard, pour l'accueil aimable que vous nous faites ici, ainsi que pour les soins dévoués dont vous avez entouré autrefois les jeunes orphehns; vous, mon cher monsieur Gaspard, pour les bontés constantes que vous leur avez témoignées dans l'adversité; car on peut dire qu'ils lont subie avec toute sa rigueur. Et enfin, j'ai à vous remercier, vous, mes deux gendres, mes chers enfants, pour le bonheur que vous nous procurez à tous. J'ai aussi à vous féhciter ; car si notre jeune Juhen doit aux excellents conseils de sou frère, de ne pas s'être écarté de la bonne voie, ou du moins d'y être bientôt rentré, Louis peut être justement fier d'avoir rempli avec ardeur, avec courage, avec gloire, son rôle de frère aîné, son rôle de Grand frere^ en sachant être pour Julien, en même temps qu'un condisciple et qu'un ami, un véritable mentor... je dirai presque... un père!...»

Après ces émouvantes paroles, qui avaient tiré quelques larmes^ il y eut, entre les convives, une scène vraiment attendrissante. M"' Barbier allait de l'un à l'autre de ses gendres, pour les embrasser, les serrer contre elle avec effusion. Le brave M. Rodolphe s'essuyait les yeux et secouait le bras de M. Barbier en lui serrant la main.

Enfin, dès que le moment parut opportun, Ilubard prit les clés et alla faire visiter la chaumière du père Dupont, qui se trouvait, comme on sait, à peu de distance de sa demeure. Bien qu'ayant subi quelques réparations, ce logis conservait encore son cachet primitif. On revoyait celte même chambre, où Louis et Julien avaient éprouvé tant de poignantes émotions ; la petite fenêtre donnant sur la route et d'où l'on guettait avec impatience l'arrivée de M. Canu, le médecin d'Yvetot. En visitant f habitation, M. Gaspard pouvait à peine croire qu'il allait venir se fixer dans cette petite ferme à laquelle se rattachaient tous ces émouvants souvenirs.

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