‹ Le grand frèreChapitre 81 sur 84 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

Par une belle matinée du mois d'octobre de Tannée 1886, — c'est-àdire douze ans presque jour pour jour après l'époque à laquelle commençait cette histoire, — sept voyageurs cheminaient d'un pas alerte sur la route départementale conduisant d'Yvetot à Valliquerville, là-bas^ loin de Paris, au fond de cette verte et plantureuse Normandie.

En tête du groupe, on remarquait deux jeunes couples, suivis à peu de distance par trois autres personnages plus âgés, parmi lesquels se trouvaient une femme et deux hommes. L'un de ces derniers semblait éprouver quelque peine à suivre ses compagnons de route. Du moins, on pouvait le supposer à son altitude et à sa démarche qui paraissait pénible. De temps en temps, il s'arrêtait au milieu du chemin, comme pour reprendre haleine et profitait de ce repos pour donner aux deux personnes qui l'escortaient quelques renseignements sur les sites environnants, tandis que les deux jeunes couples poursuivaient lestement leur marche, en admirant avec bonheur le paysage.

— Oui, disait d'une voix émue, le plus âgé des sept personnages, celui que son grand âge retenait en arrière, c'est à deux pas d'ici que j'ai passé mon enfance; la maison que je vous ai montrée, en quittant Yvetot,est celle où nous avons tous été élevés. Ah ! monsieur, quelle joie pour moi de revoir mon pays ! . . . Quelle consolation ! . . . Seulement, vous devez le comprendre, c'est un bonheur qui vous remue le cœur, parce que tout en rappelant de bien douces choses, il fait songer aussi à ceux qu'on a perdus...

EPILOGUI': 533

Et comme l'aimablci vieillard se cachait pour essuyer une larme, ses deux compagnons essayèrent de chasser ses tristes souvenirs en lui disant :

— Allons, mon brave ami, ne pensez plus à tout cela. . . Songez, au contraire, que maintenant vous allez pouvoir vous fixer définitivement et passer de longues années encore au milieu de cette belle campagne, à deux pas de voli'e pays natal...

— Oui, fit le vieillard, en s'essuyant les yeux, vous avez raison, bien raison...

Et il ajouta :

— Alors, je ne rêve pas?... Ce qui m'arrive es( bien vrai?... La maison est réellement achetée ?

— Vous n'avez donc pas vu l'acte de vente, chez le notaire?

— C'est vrai. . . C'est vrai ... je l'ai vu... Et je trouve même que c'est un trop beau cadeau qu'on me fait là. . . Voyez-vous, je crois que j'ai eu tort d'acceploc...

— Pas le moins du monde, mon brave monsieur Gaspard, ils vous doivent bien cela. Du resie, c'est une véritable satisfaction pour mes gendres de penser qu'ils ont racheté la maison où est mori leur pauvre père, et que ne pouvant y demeurer, ils vous l'ont offerte, pour que vous vous y installiez. Qui, mieux que vous, pouvait l'habiter dignement, vous qui avez aidé Louis et Julien à devenir ce qu'ils sont aujourd'hui, qui les avez secourus, protégés, qui avez été pour eux un père?...

A ces mots, M. Gaspard s'arrêta, et, le cœur remué d'émotion, serra fortement la main de M. Barbier. . .

Car, nos jeunes lecteurs l'ont deviné, les sept voyageurs qui s'avancent ainsi sur la route de Yalliquerville ne sont autres que les personnages auxquels ils ont l)ien voulu s'intéresser duiant le cours de cette histoiie et principalement à la iin de ce récit.

Mais aujourd'hui la situation a bien changé! Ce n'est plus sous les vêtements du paysan et le sac au dos que cheminent nos héros, comme autrefois les deux frères aux côtés du pauvre père Dupont. Depuis deux années déjà, Louis a épousé M'" Hélène, la fille aînée de son contremaître. 11 occupe à l'imprimerie une place de conducteur. Son jeune frère lui-même est marié. M. Barbier n'attendait que l'accomplissement de sa vingt et unième année, pour lui accorder la main de sa fille cadette, dont il s'était doncemeul épris ; et c'est à l'occasion de la celé-

534 LE GRAND FRÈHE

bratioii récente de ce mariage, qu'ayant obtenu un congé de quinze jours, ils ont désiré revoir le berceau de leur enfance.

Ils n'y sont pas venus seuls. Ils ont voulu s'y faire accompagner par M. et par M""" Barbier, et ont amené aussi le brave père Gaspard, aujourd'hui bien vieux, bien cassé et cependant radieux de revoir son pays.

Ah ! i\ pouvait être heureux, M. Rodolphe Gaspard ; à vrai dire, il avait le droit de se considérer comme le héros de cette petite fête. C'était lui qu'on allait triomphalement installer dans l'ancienne chaumière du père Dupont, rachetée par les deux frères.

Tous d'ailleurs semblaient animés d'un sentiment de joie profonde. Les deux jeunes dames Barbier marchaient lestement au bras de leur mari. Après une halte à Yvetot, Louis et Julien avaient hâte de retourner à Valliquerville, d'aller revoir le brave Ilubard, l'ami fidèle du père Dupont, qui se réjouissait de les réunir chez lui, pour fêter le rachat de la chaumière et l'installation de M. Gaspard, dont il était fort désireux de faire la connaissance.

Voilà pourquoi on les voyait tous presser le pas sur la large route conduisant au village. Et si la tante Gervaise Aubert n'était pas morte, l'année précédente, elle aussi aurait été certainement conviée à la fête ; car ses neveux se sentaient trop heureux de leur situation nouvelle, pour lui tenir compte de ses violences passées.

Pour le moment, ils approchaient. Les chaumières de Valliquerville apparaissaient déjà avec leurs toitures moussues, leurs cheminées rustiques, dominées par la haute flèche du clocher. Arrivés aux premières habitations, les deux jeunes couples se retournèrent :

— Eh bien, M. Gaspard, cria Louis avec émotion, reconnaissezvous?

— Oui, mon ami, oui, je reconnais, répondit l'aimable vieillard. Tout cela n'a pas beaucoup changé. . . Ce sont toujours les mêmes maisons qui bordent la route. . . Le même abreuvoir à l'entrée du pays. . . Les mêmes grands arbres . . .

Soudain, une voix douce et musicale s'éleva, pour dire :

— C'est un pays ravissant. . . ravissant. . .

— N'est-ce pas, ma fille? lui répondit de loin M"' Barbier. Il faudra venir, quand nous pourrons nous échapper de Paris, rendre visite à M. Gaspard.

Page 1