LE GRAN DOM EU
souillées comme les ruelles qui entourent-les égli de village. Il y avait çà et là l’enseigne d’une maison louche, une lanterne rouge. Meaulnes sentait sa douleur perdue, dans ce quartier malpropre, vicieux, réfugié, comme aux anciens âges sous les arcs-boutants de la cathédrale. Il lui venait une crainte de paysan; une répulsion pour cette église de la ville, où tous les vices sont sculptés dans des cachettes, qui est bâtie entre les mauvais lieux et qui n’a pas de remède pour les plus pures douleurs d’amour. * Deux filles vinrent à passer, se tenant par la taille et le regardant effrontément. Par dégoût ou par jeu, pour se venger de son amour ou pour l’abimer, Meaulnes les suivit lentement à bicyclette et l’une u d’elles, une misérable fille dont les rares cheveux .… blonds étaient tirés en arrière par un faux chignon,» lui donna rendez-vous pour six heures au Jardin de PArchevêché, le jardin où Frantz, dans une de ses lettres, donnait rendez-vous à la pauvre Valentine. Il ne dit pas non, sachant qu’à cette heure il aurait depuis longtemps quitté la ville. Et de sa fenêtre basse, dans la rue en pente, elle resta longtemps à lui faire des signes vagues.
Il avait hâte de reprendre son chemin.
Avant de partir, il ne put résister au morne désir de passer une dernière fois devant la maison de Valentine. Il regarda de tous ses yeux et put faire provision de tristesse. C'était une des dernières maisons du
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faubourg et la rue devenait une route à partir de cet endroit. En face, une sorte de terrain vague formait comme une petite .place. Il n’y avait personne aux fenêtres, ni dans la cour, nulle part. Seule, le long d’un mur, traînant deux gamins en guenilles, une sale fille poudrée passa.
C’est là que l’enfance de Valentine s’était écoulée, là qu’elle avait commencé à regarder le monde, de ses yeux confiants et sages. Elle avait travaillé, cousu, derrière ces fenêtres. Et Frantz était passé pour la voir, lui sourire, dans cette rue de faubourg. Mais maintenant il n’y avait plus rien, rien. La triste soirée durait et Meaulnes savait seulement que quelque part, perdue, durant ce même après-midi, Valentine regardait passer dans son souvenir cette place morne où jamais elle ne viendrait plus.
Le long voyage qu’il lui restait à faire pour rentrer devait être son dernier recours contre sa peine, sa
dernière distraction forcée avant de s’y enfoncer tout
entier.
Il partit. Aux environs de la route, dans la vallée, de délicieuses maisons-fermières, entre les arbres, au bord de l’eau, montraient leurs pignons pointus garnis de treillis verts. Sans doute, là-bas, sur les pelouses, des jeunes filles attentives parlaient de l’amour. On imaginait, là-bas, des âmes, de belles âmes.
Mais, pour Meaulnes, à ce moment, il n’existait plus qu’un seul amour, cet amour mal satisfait qu’on
coûte que coûte avant qu'il fût trop tard. Une date dans un coin de page, me faisait croire que c'était là ce long voyage pour lequel Mme Meaulnes faisait des
préparatifs, lorsque j'étais venu à la Ferté-d’Angillon.
pour tout déranger. Dans la mairie abandonnée,
Meaulnes notait ses souvenirs et ses projets par un. beau matin de la fin du mois d’août — lorsque javais
poussé la porte et lui avais apporté la grande nouvelle. qu’il n’attendait plus. Il avait été repris, immobilisé, pat son ancienne aventure sans oser rien faire ni rien
avouer. Alors avaient commencé le remords, le regret
et la peine, tantôt étouflés, tantôt triomphants, j jusqu’au
jour des noces où le cri du bohémien dans les sapins
lui avait théâtralement rappelé son premier serment
de jeune homme.
Sur ce même cahier de devoirs mensuels, il avait encore griffonné quelques mots en hâte, à l'aube, avant de quitter, avec sa permission, — mais pour toujours — Yvonne de Galais, son épouse depuis la veille:
« Je pars. Il faudra bien que je retrouve la piste des. deux bohémiens qui sont venus hier dans la sapinière et qui sont partis vers l’est à bicyclette. Je ne reviendrai près d’Yvonne que si je puis ramener avec moi et ins-
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