‹ Le grand Meaulnes (volume 2)Chapitre 6 sur 106 · L'E.GR A N D: ME OU SEINE · texte numérisé non relu

L'E.GR A N D: ME OU SEINE

que les autres élèves appelèrent bientôt le grand Meaulnes.

Dès qu’il fut pensionnaire chez nous, c’est-à-dire dès les premiers jours de décembre, l’école cessa d’être désertée le soir, après quatre heures. Malgré le froid de la porte battante, les cris des balayeurs et leurs seaux d’eau, il y avait toujours après le cours, dans la classe, une vingtaine de grands élèves, tant de la campagne que du bourp, serrés autour de Meaulnes. Et c’étaient de longues discussions, des disputes interminables, au milieu desquelles je me glissais avec inquiétude et plaisir.

Meaulnes ne disait rien; mais c'était pour lui qu’à chaque instant l’un des plus bavards s’avançait au milieu du groupe, et, prenant à témoin tour à tour chacun de ses compagnons qui l’approuvaient bruyamment, racontait quelque longue histoire de maraude, que tous les autres suivaient, le bec ouvert, en tiant silencieusement.

Assis sur un pupitre, en balançant les jambes, Meaulnes réfléchissait. Aux bons moments, il riait aussi, mais doucement, comme s’il eût réservé ses éclats de rire pour quelque meilleure histoire, connue de lui seul. Puis, à la nuit tombante, lorsque la lueur des carreaux de la classe n’éclairait plus le groupe confus des jeunes gens, Meaulnes se levait soudain et, traversant le cercle pressé:

— Allons, en route | criait-il.

Alors tous le suivaient et l’on entendait leurs cris jusqu’à la nuit noire, dans le haut du bourg...

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D LOC R AN D M E À U L N E-s

Il m'arrivait maintenant de les accompagner. Avec Meaulnes, j'allais à la porte des écuries des faubourgs, à l’heure où l’on trait les vaches. Nous entrions dans

- Jés boutiques, et du fond de l’obscurité, entre deux q

craquements de son métier, le tisserand disait:

— Voilà les étudiants |

Généralement, à l’heure du dîner, nous nous trouvions tout près du Cours, chez Desnoues, le charron, qui était aussi maréchal. Sa boutique était une ancienne auberge, avec de grandes portes à deux battants qu’on laissait ouvertes. De la rue on entendait grincer le soufflet de la forge et l’on apercevait à la lueur du brasier, dans ce lieu obscur et tintant, parfois des gens de campagne qui avaient arrêté leur voiture pour causer un instant, parfois un écolier comme nous, adossé à une porte, qui regardait sans rien dire.

Et c’est là que tout commença, environ huit jours avant Noël.

BAR GRAND MEAULNESS

C’étaient mes grands-parents : grand-père Charpentier, Phomme au grand burnous de laine grise, le vieux garde forestier en retraite, avec son bonnet de poil de lapin qu’il appelait son képi.. Les petits gamins le connaissaient bien. Les matins, pour se débarbouiller, il tirait un seau d’eau, dans lequel il barbotaïit, à la façon des vieux soldats, en se frottant vaguement la barbiche. Un cercle d’enfants, les mains derrière le dos, l’observaient avec une curiosité respectueuse. Et ils connaissaient aussi grand’mère Charpentier, la petite paysanne, avec sa capote tricotée, parce que Millie l’amenait, au moins une fois, dans la classe des plus petits.

Tous les ans, nous allions les chercher, quelques jours avant Noël, à la gare, au train de 4 h. oz. Ils avaient, pour nous voir, traversé tout le département, chargés de ballots de châtaignes et de victuailles pour Noël enveloppées dans des serviettes. Dès qu’ils avaient passé tous les deux, emmitouflés, souriants et un peu interdits, le seuil de la maison, nous fermions sur eux toutes les portes et c’était une grande semaine de plaisir qui commençait.

Il fallait pour conduire avec moi la voiture qui devait les ramener, il fallait quelqu'un de sérieux qui ne nous versât pas dans un fossé et d’assez débonnaire aussi, car le grand-père Charpentier jurait facilement et la grand’mère était un peu bavarde.

À la question de M. Seurel, une dizaine de voix répondirent, criant ensemble:

— Le grand Meaulnes ! le grand Meaulnes |

LE GRAND MEAULN Eee

Mais M. Seurel fit semblant de ne pas entendre.

Alors ils crièrent:

— Fromentin !

D’autres :

— Jasmin Delouche!

Le plus jeune des Roy, qui allait aux champs, monté sur sa truie lancée au triple galop, criait : «Moi! Moi !» d’une voix perçante.

Dutremblay et Mouchebœuf se contentaient de lever timidement la main.

J'aurais voulu que ce fût Meaulnes. Ce petit voyage en voiture à âne serait devenu un événement plus important. Il le désirait aussi, mais il affectait de se taire dédaigneusement. Tous les grands élèves s’étaient assis comme lui sut la table, à revers, les pieds sur le banc, ainsi que nous faisions dans les moments de grand répit et de réjouissance. Coffin, sa blouse relevée et roulée autour de la ceinture, embrassait la colonne de fer qui soutenait la poutre de la classe et commençait de grimper en signe d’allégresse. Mais M. Seurel refroidit tout le monde en disant:

— Âllons! Ce sera Mouchebœuf.

Et chacun regagna sa place en silence.

À quatre heures, dans la grande cour glacée, ravinée pat la pluie, je me trouvai seul avec Meaulnes. Tous deux, sans rien dire, nous regardions le bourg luisant que séchait la bourrasque. Bientôt, le petit Coffin, en capuchon, un morceau de pain à la main, sortit |

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