‹ Le grand Meaulnes (volume 2)Chapitre 62 sur 106 · PCR AIN D M E AU L NES · texte numérisé non relu

PCR AIN D M E AU L NES

repas sur le poêle et nous nous tiendrions toute la journée dans la grande salle du Cours.

Au premier instant — j'étais si jeune encore — je considérai cette nouveauté comme une fête.

Morne fête |... Toute la chaleur du poêle était prise par la lessive et il faisait grand froid. Dans la cour, tombait interminablement et mollement une petite pluie d’hiver. C’est là pourtant que dès neuf heures du matin, dévoré d’ennui, je retrouvai le grand Meaulnes. Par les barreaux du grand portail, où nous appuyions silencieusement nos têtes, nous regardâmes, au haut

du bourg, sur les Quatre-Routes, le cortège d’un enter- 8» ; 8

rement venu du fond de la campagne. Le cercueil, amené dans une charrette à bœufs, était déchargé et posé sur une dalle, au pied de la grande croix où le boucher avait aperçu naguère les sentinelles du bohémien ! Où était-il maintenant, le jeune capitaine qui si bien menait l’abordage 7. Le curé et les chantres vinrent comme c'était l’usage au-devant du cercueil posé là, et les tristes chants arrivaient jusqu’à nous. Ce serait là, nous le savions, le seul spectacle de la journée, qui s’écoulerait tout entière comme une eau jaunie dans un caniveau.

— Et maintenant, dit Meaulnes soudain, je vais pré parer mon bagage. Apprends-le, Seurel: j'ai écrit à ma mère jeudi dernier, pour lui demander de finir mes études à Paris. C’est aujourd’hui que je pars.

Il continuait à regarder vers le bourg, les mains appuyées aux barreaux, à la hauteur de sa tête. Inutile

de demander si sa mère, qui était riche et lui passait toutes ses volontés, lui avait passé celle-là. Inutile aussi de demander pourquoi soudainement il désirait s’en aller à Paris !.…

Mais il y avait en lui, certainement, le regret et la crainte de quitter ce cher pays de Sainte-Agathe d’où il était parti pour son aventure. Quant à moi, je sentais monter une désolation violente que je n’avais pas sentie d’abord.

— Pâques approche! dit-il pour m'expliquer, avec un soupit.

— Dès que tu l’auras trouvée là-bas, tu m'écriras, n'est-ce pas ? demandai-je.

— C’est promis, bien sûr. N’es-tu pas mon compagnon et mon frère 7...

Et il me posa la main sur l'épaule.

Peu à peu je comprenais que c’était bien fini puisqu’il voulait terminer ses études à Paris; jamais plus je n’aurais avec moi mon grand camarade.

Il n’y avait d’espoir, pour nous réunir, qu’en cette maison de Paris où devait se retrouver la trace de l’aventure perdue. Mais de voir Meaulnes lui-même si triste, quel pauvre espoir c'était là pour moi!

Mes parents furent avertis: M. Seurel se montra très étonné, mais se rendit bien vite aux raisons d’Augustin; Millie, femme d’intérieur, se désola surtout à la pensée que la mère de Meaulnes verrait notre maison dans un désordre inaccoutumé... La malle, hélas ! fut bientôt faite. Nous cherchâmes sous l’escalier

ET

RSC SRAASNSD ES M E A U L N°E S

comme tout le monde. Meaulnes parti, je n’étais plus son compagnon d’aventures, le frère de ce chasseur de pistes ; je redevenais un gamin du bourg pareil aux autres. Et cela était facile et je n’avais qu’à suivre pour cela mon inclination la plus naturelle.

Le cadet des Roy passa dans la rue boueuse, faisant tourner au bout d’une ficelle, puis lâchant en lair trois marrons attachés qui retombèrent dans la cour. Mon désœuvrement était si grand que je pris plaisir à lui relancer deux ou trois fois ses marrons de l’autre côté du mur.

Soudain je le vis abandonner ce jeu puéril pour courir vers un tombereau qui venait par le chemin de la Vieille-Planche. Il eut vite fait de grimper par derrière sans même que la voiture s’arrêtât. Je reconnaissais le petit tombereau de Delouche et son cheval. Jasmin conduisait; le gros Boujardon était debout. Ils revenaient du pré.

— Viens avec nous, François! cria Jasmin, qui devait savoir déjà que Meaulnes était parti.

Ma foi ! sans avertir personne, j’escaladai la voiture cahotante et me tins comme les autres, debout, appuyé contre un des montants du tombereau. Il nous conduisit chez la veuve Delouche.

Nous sommes maintenant dans l’arrière-boutique, chez la bonne femme qui est en même temps épicière et auberpiste. Un rayon de soleil blanc glisse à travers la fenêtre basse sur les boîtes en fer-blanc et sur les

tonneaux de vinaigre. Le gros Boujardon s’asseoit sur Pappui de la fenêtre et, tourné vers nous, avec un gros tire d’homme pâteux, il mange des biscuits à la cuiller. À la portée de la main, sur un tonneau, la boîte est ouverte et entamée. Le petit Roy pousse des cris de plaisir. Une sorte d’intimité de mauvais aloi s’est établie entre nous. Jasmin et Boujardon seront maintenant mes camarades, je le vois. Le cours de ma vie a changé tout d’un coup. Il me semble que Meaulnes est parti depuis très longtemps et que son aventure est une vieille histoire triste, mais finie.

Le petit Roy a déniché, sous une planche, une bouteille de liqueur entamée. Delouche nous offre à chacun la goutte, mais il n’y a qu’un verre et nous buvons tous dans le même. On me sert le premier avec un peu de condescendance, comme si je n’étais pas habitué à ces mœurs de chasseurs et de paysans. Cela me gêne un peu. Et comme on vient à parler de Meaulnes, l’envie me prend, pour dissiper cette gêne et retrouver mon aplomb, de montrer que je connais son histoire et de la raconter un peu. En quoi cela pourrait-il lui nuire puisque tout est fini maintenant de ses aventures ici 7...

Est-ce que je raconte mal cette histoire? Elle ne produit pas l'effet que j'attendais.

Mes bons compagnons, en bons villageois que rien n’étonne, ne sont pas surpris pour si peu.

— C'était une noce, quoi | dit Boujardon.

DAPRICIR AONCD. M E À U:L N E $S

curieuse encore.

Le château? On trouverait certainement des gens du pays qui en ont entendu parler.

La jeune fille ? Meaulnes se mariera avec elle quand il aura fait son année de service.

— Il aurait dû, ajoute l’un d’eux, nous en parler et nous montrer son plan au lieu de confier cela à un bohémien !..

Empêtré dans mon insuccès, je veux profiter de l’occasion pour exciter leur curiosité: je me décide à expliquer qui était ce bohémien; d’où il venait; son étrange destinée. Boujardon et Delouche ne veulent rien entendre : « C’est celui-là qui à tout fait. C’est lui qui a rendu Meaulnes insociable. Meaulnes qui était un si brave camarade! C’est lui qui a organisé toutes ces sottises d’abordages et d’attaques nocturnes, après nous avoir tous embrigadés comme un bataillon scolaire. »

— Tu sais, dit Jasmin, en regardant Boujardon, et en secouant la tête à petits coups, j’ai rudement bien fait de le dénoncer aux gendarmes. En voilà un qui a fait du mal au pays et qui en aurait fait encore |...

Me voici presque de leur avis. Tout aurait sans doute autrement tourné si nous n’avions pas considéré l'affaire d’une façon si mystérieuse et si tragique. C’est l'influence de ce Frantz qui a tout perdu...

Mais soudain, tandis que je suis absorbé dans ces réflexions, il se fait du bruit dans la boutique. Jasmin

Delouche en a vu une, à Préveranges, qui était plus

LE : GR AN D M E MODERNE Re

Delouche cache rapidement son flacon de goutte derrière un tonneau; le gros Boujardon dégringole du haut de sa fenêtre, met le pied sur une bouteille vide et poussiéreuse qui roule, et manque deux fois de s’étaler. Le petit Roy les pousse par derrière, pour sortir plus vite, à demi suffoqué de rire.

Sans bien comprendre ce qui se passe, je m’enfuis avec eux, nous traversons la cour et nous grimpons par une échelle dans un grenier à foin. J'entends une voix de femme qui nous traite de propres-à-rien |...

— Je n’aurais pas cru qu’elle serait rentrée si tôt. dit Jasmin tout bas.

Je comprends, maintenant seulement, que nous étions là en fraude, à voler des gâteaux et de la liqueur. Je suis déçu comme ce naufragé qui croyait causer avec un homme et qui reconnut soudain que c'était un singe. Je ne songe plus qu’à quitter ce grenier, tant. ces aventures me déplaisent. D’ailleurs la nuit tombe... On me fait passer par derrière, traverser deux jardins, contourner une mare; je me retrouve dans la rue mouillée, boueuse, où se reflète la lueur du café Daniel. Je ne suis pas fier de ma soirée. Me voici aux Quatre- Routes. Malgré moi, tout d’un coup, je revois, au tournant, un visage dur et fraternel qui me sourit; un dernier signe de la main — et la voiture disparaît.

Un vent froid fait claquer ma blouse, pareil au vent de cet hiver qui était si tragique et si beau. Déjà tout me paraît moins facile. Dans la grande classe où l’on m'attend pour diner, de brusques courants d’air tra-

drait être fou pour espérer qu’un jour, entre un de ces rideaux tirés, le visage d’Yvonne de Galais puisse apparaître.

» C’est sur un boulevard. Il pleuvait un peu dans les arbres déjà verts. On entendait les cloches claires des tramways qui passaient indéfiniment.

» Pendant près de deux heures, je me suis promené de long’en large sous les fenêtres. II y a un marchand

de vins chez qui je me suis arrêté pour boire, de façon à n'être pas pris pour un bandit qui veut faire un mauvais coup. Puis j’ai repris ce guet sans espoir.

» La nuit est venue. Les fenêtres sont allumées un peu-partout mais non pas dans cette maison. Il n’y à certainement personne. Et pourtant Pâques approche.

» Au moment où j'allais partir, une jeune fille ou une jeune femme — je ne sais — est venue s’asseoir sur un des bancs mouillés de pluie. Elle était vêtue de noir avec une petite collerette blanche. Lorsque je suis parti, elle était encore là, immobile malgré le froid du soir, à attendre je ne sais quoi, je ne sais qui. Tu vois que Paris est plein de fous comme moi.

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