FORD RGRRVAENP DE M'E AU L'N°'E S
avait repris en compagnie de M. de Galais les longues promenades qu’elle aimait. Mais ce jour-là, le vieillard se trouvant fatigué et moi-même libre, elle me demanda de l’accompagner malgré le temps menaçant. À plus d’une demi-lieue des Sablonnières, en longeant l’étang, l’orage, la pluie, la grêle nous surprirent. Sous le hangar où nous nous étions abrités contre l’averse interminable, le vent nous glaçait, debout l’un près de l’autre, pensifs, devant le paysage noirci. Je la revois, dans sa douce robe sévère, toute pâlie, toute tourmentée.
— Il faut rentrer, disait-elle. Nous sommes partis depuis si longtemps. Qu’a-t-il pu se passer ?
Mais, à mon étonnement, lorsqu'il nous fut possible enfin de quitter notre abri, la jeune femme, au lieu de revenir vers les Sablonnières, continua son chemin et me demanda de la suivre. Nous arrivâmes, après avoir longtemps marché, devant une maison que je ne connaissais pas, isolée au bord d’un chemin défoncé qui devait aller vers Préveranges. C'était une petite maison bourgeoise, couverte en ardoises, et que rien ne distinguait du type usuel dans ce pays, sinon son éloignement et son isolement.
À voir Yvonne de Galais on eût dit que cette maison nous appartenait et que nous l’avions abandonnée durant un long voyage. Elle ouvrit, en se penchant, une petite grille, et se hâta d’inspecter avec inquiétude le lieu solitaire. Une grande cour herbeuse, où des enfants avaient dû venir jouer pendant les longues et lentes soirées de la fin de l’hiver, était ravinée par
LE GRAN D M E A VU PEN FES | | re à l’orage. Un cerceau trempait dans une flaque d’eau. Dans les jardinets où les enfants avaient semé des fleurs et des pois, la grande pluie n’avait laissé que des trainées de gravier blanc. Et enfin nous découvrimes, blottie contre le seuil d’une des portes mouillées, toute une couvée de poussins transpercée par l’averse. Presque tous étaient morts sous les ailes raidies et les plumes fripées de la mère. | À ce spectacle pitoyable, la jeune femme eut un cri | étouffé. Elle se pencha, et, sans souci de l’eau ni dela boue, triant les poussins vivants d’entre les morts, elle les mit dans un pan de son manteau. Puis nous | entrâmes dans la maison dont elle avait la clef. Quatre | portes ouvraient sur un étroit couloir où le vent | s’engouffra en siffant. Yvonne de Galais ouvrit la première à notre droite et me fit pénétrer dans une chambre sombre, où je distinguai, après un moment | d’hésitation, une grande glace et un petit lit recouvert, à la mode campagnarde, d’un édredon de soie rouge. Quant à elle, après avoir cherché un instant dans le reste de l’appartement, elle revint, portant la couvée malade dans une corbeille garnie de duvet, qu’elle glissa précieusement sous l’édredon. Et, tandis qu’un rayon de soleil languissant, le premier et le dernier de la journée, faisait plus pâles nos visages et plus obscure la tombée de la nuit, nous étions là, debout, glacés et tourmentés, dans la maison étrange. D’instant en instant, elle allait regarder dans le nid fiévreux, enlever un nouveau poussin mort pour
APP ACERAANS D ME AU L N E:5 Pempêcher de faire mourir les autres. Et chaque fois il nous semblait que quelque chose comme un grand vent par les carreaux cassés du grenier, comme un chagrin mystérieux d’enfants inconnus, se lamentait silencieusement.
— C'était ici, me dit enfin ma compagne, la maison
de Frantz quand il était petit. Il avait voulu une maison pour lui tout seul, loin de tout le monde, dans laquelle il pût aller jouer, s’amuser et vivre quand cela lui plaitait Mon père avait trouvé cette fantaisie si extraotdinaire, si drôle, qu’il n’avait pas refusé. Et quand cela lui plaisait, un jeudi, un dimanche, n’importe quand, Frantz partait habiter dans sa maison comme un homme. Les enfants des fermes d’alentour venaient jouer avec lui, l’aider à faire son ménage, travailler dans le jardin. C'était un jeu merveilleux ! Et le soir venu, il n’avait pas peur de coucher tout seul. Quant à nous, nous Padmirions tellement que nous ne pensions pas même à être inquiets.
» Maintenant et depuis longtemps, poursuivit-elle avec un soupir, la maison est vide. M. de Galais frappé par l’âge et le chagrin n’a jamais rien fait pour retrouver
-ni rappeler mon frère. Et que pourrait-il tenter ?
» Moi je passe ici bien souvent. Les petits paysans des environs viennent jouer dans la cour comme autrefois. Et je me plais à imaginer que ce sont les anciens amis de Frantz; que lui-même est encore un enfant et qu’il va revenir bientôt avec la fiancée qu’il s’était choisie.
» Ces enfants-là me connaissent bien. Je joue avec eux. Cette couvée de petits poulets était à nous...»
Tout ce grand chagrin dont elle n'avait jamais rien dit, ce grand regret d’avoir perdu son frère si fou, si charmant. et si admiré, il avait fallu cette averse et cette débâcle enfantine pour qu’elle me les confit. Et je l’écoutais sans rien répondre, le cœur tout-gonflé de sanglots….
Les portes et la grille refermées, les poussins remis dans la cabane en planches qu’il y avait derrière la maïison, elle reprit tristement mon bras et je la reconduisis.
Des semaines, des mois passèrent. Epoque passée |. Bonheur perdu ! De celle qui avait été la fée, la princesse et l’amour mystérieux de toute notre adolescence, c’est à moi qu'il était échu de prendre le bras et de dire ce qu'il fallait pour adoucir son chagrin, tandis que mon compagnon avait fui. De cette époque, de ces conversations, le soir, après la classe que je faisais sur la côte de Saint-Benoist-des-Champs, de ces promenades où la seule chose dont il eût fallu parler était la seule sur laquelle nous étions décidés à nous taire, que pourrais-je dire à présent? Je n'ai pas gardé d’autre souvenir que celui à demi effacé déjà, d’un beau visage amaigri, de deux yeux dont les paupières s’abaissent lentement tandis qu’ils me regardent, comme pour déjà ne plus voir qu’un monde intérieur.
Et je suis demeuré son compagnon fidèle — compagnon d’une attente dont nous ne parlions pas —
durant tout un printemps et tout un été comme il n’y
en aura jamais plus. Plusieurs fois, nous retournâmes, l’après-midi, à la maison de Frantz. Elle ouvrait les portes pour donner de l’air, pour que rien ne fût moisi quand le jeune ménage reviendrait. Elle s’occupait de la volaille à demi sauvage qui gitait dans la basse-cour. Et, le jeudi ou le dimanche, nous encouragions les jeux des petits campagnards d’alentour, dont les cris et les rires, dans le site solitaire, faisaient paraître plus déserte et plus vide encore la petite maison abandonnée.
Da + ot
DÉGRAND MEAULNES
jeunesse était finie et le bonheur manqué; moi aussi j'attendais la rentrée aux Sablonnières et le retour d’Augustin, qui peut-être ne reviendrait jamais.
Il y avait cependant une nouvelle heureuse que j'annonçai à Millie, lorsqu’elle se décida à m’interroger sur la nouvelle mariée. Je redoutais ses questions, sa façon à la fois très innocente et très maligne de vous plonger soudain dans l’embarras, en mettant le doigt sur votre pensée la plus secrète. Je coupai court à tout, en annonçant que la jeune femme de mon ami Meaulnes
- serait mère au mois d'octobre.
À part moi, je me rappelai le jour où Yvonne de Galais m'avait fait comprendre cette grande nouvelle. Il y avait eu un silence; de ma part, un léger embarras de jeune homme. Et j'avais dit tout de suite, inconsidérément, pour le dissiper — songeant trop tard à tout le drame que je remuais ainsi:
— Vous devez être bien heureuse ?
Mais elle, sans arrière-pensée, sans regret, ni remords, ni rancune, elle avait répondu avec un beau sourire de bonheur:
— Oui, bien heureuse.
Durant cette dernière semaine des vacances, qui est en général la plus belle et la plus romantique, semaine de grandes pluies, semaine où l’on commence à allumer les feux, et que je passais d’ordinaire’à chasser dans les sapins noirs.et mouillés du Vieux-Nançay, je fis mes préparatifs pour rentrer directement à Saint-Benoist-
PAP GR A ND. MCE AUU LINE S
le garçon boucher qui siffle en allant à la pompe, le café illuminé, la joyeuse voiturée avec sa carapace de parapluies ouverts qui arrivait avant la fin des vacances, chez l’oncle Florentin Et je me disais tristement: Qu'importe tout ce bonheur, puisque Meaulnes, mon compagnon, ne peut pas y être, ni sa jeune femme...
C’est alors que, levant la tête, je la vis à deux pas de moi. Ses souliers, dans le sable, faisaient un bruit léger que j'avais confondu avec celui des gouttes d’eau de la haie. Elle avait sur la tête et les épaules un grand fichu de laine noire, et la pluie fine poudrait ‘sur son front ses cheveux. Sans doute, de sa chambre, m'avait-elle aperçu par la fenêtre qui donnait sur le jardin. Et elle venait vers moi. Ainsi ma mère, autrefois, s’inquiétait et me cherchait pour me dire: «Il faut rentrer », mais ayant pris goût à cette promenade sous la pluie et dans la nuit, elle disait seulement avec douceur: « Tu vas prendre froid!» et restait en ma compagnie à causer longuement.
Yvonne de Galais me tendit une main brûlante et, renonçant à me faire entrer aux Sablonnières, elle s’assit sur le banc moussu et vert-de-grisé, du côté
: le moins mouillé, tandis que debout, appuyé du genou à ce même banc, je me penchais vers elle pour l’entendre.
Elle me gronda d’abord amicalement pour avoir ainsi écourté mes vacances :
— Il fallait bien, répondis-je, que je vinsse au plus tôt pour vous tenir compagnie.
pir, je suis seule encore. Augustin n’est pas revenu... Prenant ce soupir pour un regret, un reproche étouffé, je commençais à dire lentement:
— Tant de folies dans une si noble tête! Peutrêtre le goût des aventures plus fort que tout.
Mais la jeune femme m'interrompit. Et ce fut en ce lieu, ce soir-là, que pour la première et la dernière fois, elle me parla de Meaulnes.
— Ne parlez pas ainsi, dit-elle doucement, François Seurel, mon ami. Il n’y à que nous — il n’y a que moi de coupable. Songez à ce que nous avons fait.
» Nous lui avons dit : «Voici le bonheur, voici ce que …
» tu as cherché pendant toute ta jeunesse, voici la jeune » fille qui était à la fin de tes rêves !»
» Comment celui que nous poussionis ainsi par les épaules n’aurait-il pas été saisi d’hésitation, puis de crainte, puis d’épouvante, et n’aurait-il pas cédé à la. tentation de s’enfuir !» ,
— Yvonne, dis-je tout bas, vous saviez bien que vous étiez ce bonheur-là, cette jeune fille-là.
— Ah! soupira-t-elle. Comment ai-je pu un instant avoir cette pensée orgueilleuse. C’est cette pensée-là qui est cause de tout.
» Je vous disais: «Peut-être que je ne puis rien » faire pour lui. » Et au fond de moi, je pensais: « Puisqu’il m’a tant cherchée et puisque je l’aime il faudra bien que je fasse son bonheur. » Mais quand je-l’ai vu près de moi, avec toute sa fièvre, son inquiétude, son