‹ Le grand menteur [microforme]Chapitre 3 sur 21 · MDN EE A LOC SCC SUCER AS SUR CR PR EEE · texte numérisé non relu

MDN EE A LOC SCC SUCER AS SUR CR PR EEE

« Allons, adieu! Encore une fois, ne suivez pas mon exemple et cessez de boire ».

Combien de milliers d'’ivrognes et d’alcooliques, qui sont aujourd’hui dans le cimetière, diraient eux aussi : « Ne buvez pas, cessez de boire », si Dieu leur permettait de revenir sur la terre même pour un seul instant !

Est-il un apéritif ?

L'alcool est-il un apéritif, autrement dit ouvre-t-il ou donne-t-il de l’appétit ?

Quel est celui d’entre nous qui, invité à diner ou à prendre un repas quelconque chez un parent, un ami, n’a pas reçu l'invitation, avant de se mettre à table, de prendre un petit coup d’appétit? L’habitude, je devrais plutôt dire le préjugé du coup d'appétit chez le Canadienfrançais est tellement enracinée que, pour un grand nombre, s'ils ne le prennent, ils s’imaginent qu'ils ne mangeront pas. Je dinais, il y a quelques années dans une maison de campagne, où il n’y avait aucune boisson spiritueuse, avec un ami qui avait d'ordinaire un appétit vorace. Une heure avant le repas mon ami fit le tour du village pour se procurer son fameux coup d’appétit. Il revint bredouille à la maison de pension.

C'était une paroisse exemplaire. Personne dans tout le village, qui comprenait une vingtaine de maisons, ne gardait de boisson. Mon ami se mit donc à table sans prendre son apéritif, Il ingurgita d’abord une bonne assiettée de soupe, puis il mangea tout un poulet et termina son dîner par un pâté aux bluets comme savent en faire nos bonnes ménagères canadiennes. Vous pouvez voir d'ici quel dîner il aurait fait s’il avait pris son coup d’appétit !

Badinage à part, je ne crois pas qu’il y ait

dans notre pays de préjugé plus répandu et plus indéracinable que celui du coup d’appétit. Et pourtant les auteurs sont unanimes à affirmer que l’alcool est surtout nuisible et dangereux quand on le prend à jeun. Ceux qui en prennent avant leur déjeuner ne tardent pas à en ressentir les pernicieux effets. En peu d'années, ils perdent complètement l’appétit et ne sentent plus le besoin de manger. Pourquoi ? Parce que l'estomac, qui est l’organe que Dieu a chargé de recevoir la nourriture dont le corps a besoin, est paralysé, brûlé pour ainsi dire par l'alcool. Non seulement les habitués du coup d’appétit ne sentent plus le besoin de manger mais ils viennent bientôt à ressentir une répugnance extrême à prendre toute nourriture. L'estomac, qui est un organe excessivement capricieux lorsqu'il est malade, réclame alors des EXCITANTS. Le coup d’appétit est suivi d’un autre, puis d’un troisième, d’un quatrième et l’appétit ne vient pas plus. On augmente la dose jusqu’à ce qu’on devienne alcoolisé. On ne se fait pas d’idée du grand nombre de nos compatriotes qui sont devenus ivrognes, alcooliques, à la suite du traître coup d’appétit. Si nos médecins pouvaient se coaliser et ouvrir, une bonne fois, les yeux des buveurs modérés sur les dangers ©- coup d’appétit, ils arrêteraient nombre c 3 citoyens qui, selon l’expression bien juste du docteur Coste, s’alcoolisent sans le vouloir et sans le savoir.

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L'ouvrage qu’on fabrique ici

Je traduis de l’anglais de Charles Garett le trait typique qui suit :

Un flegmatique Anglais passe dans une rue de Manchester, Angleterre, devant une buvette, rendez-vous habituel des buveurs de gin. Il aperçoit un misérable ivre-mort sur le seuil de l'établissement. Le malheureux après avoir dépensé tout son argent dans la buvette a été mis dehors.

L’Anglais, froidement, traverse la rue et entre chez un épicier.

— Auriez-vous la bonté, dit-il, de me donner une grande feuille de papier blanc.

— Pourquoi faire ? De quoi s'agit-il ?

— Vous aller voir tout de suite.

Une fois en possession de son papier, l’Anglais se fait donner une plume et de l’encre, et il écrit en gros caractères: 4 Spécimen de l’ouvrage qu'on fabrique ici». Puis, il revient attacher la pancarte sur le dos de l’ivrogne.

En quelques minutes, un ressemblement se forme, et le buvetier, entendant du bruit et des éclats de rire, sort pour se rendre compte de ce qui se passe, Aussitôt qu’il voit l'inscription, il s’écrie furieux :

—Qui a fait cela ?

—De quoi parlez-vous, répond l'Anglais toujours flegmatique ? S'il s’agit de l'inscription, c'est moi qui l’ai faite ; mais si vous parlez de

l'état où se trouve cet homme, vous ne nierez Pas que c’est vous. Ce matin, ce malheureux n'était pas ivre quand il est parti de chez lui pour aller à sa besogne ; il n'était pas ivre, non plus, quand il est entré dans votre buvette, et il est maintenant ce que nous voyons tous.

Et il continue d’une voix forte :

— N'est-ce pas un spécimen du triste ouvrage que l’on fabrique dans votre misérable sentine ? N’avez-vous pas honte de ruiner la santé, la raison et le sens moral de ces malheureux ouvriers, afin de vous enrichir à leurs dépens ?

Le buvetier se hâte de s’enfermer dans sa boutique, sous les huées ironiques de la foule indignée.

Les citoyens assez énergiques pour agir comme cet Anglais sont assez rares. Mais n'est-il pas vrai que dans nos villes canadiennes, s’il se trouvait de ces citoyens vengeurs, ils auraient assez souvent l’occasion de renouveler l'exploit de l'Anglais de Manchester ?

La première et peut-être l’unique ambition du buveti -, qu’il soit de Manchester, de Québec, ou d'ailleurs, est de faire de l’argent. Une

fois que le buveur a laissé sur son comptoir toute sa paye de la semaine, il le met à la porte sans plus s'occuper de lui.

am TÉ c Le bourreau des bourreaux

Celui qui écrirait l’histoire vraie des familles de buveurs, dit un tract de tempérance, ferait voir du même coup combien dignes de la potence sont les malheureux qui, par la parole, le métier, l'exemple, l'influence, multiplient le nombre des victimes de l’ivrognerie. Combien coupables ceux qui se croisent les bras et n’empêchent pas ces hideux ravages !

« Le premier chapitre de cette sombre histoire, qu’on devrait intituler : Histoire d’une légion de martyrs, pourrait dénoncer la plaie hideuse et scandaleuse des ménages séparés, qui cachent souvent tant de misères et occasionnent tant d’abominables dessous.

« Un deuxième chapitre étalerait d’abord les hontes et les souffrances personnelles du buveur, puis les conséquences de sa dégradante passion chez les siens : déchéances, avilissements, dégradations, ivrogneries, instincts criminels ; ce serait un peu, du moins, l’histoire de nos prisons et de nos bagnes.

« Un troisième petit chapitre révélerait le secret de la banqueroute de tant de fortunes familiales, grandes et petites, englouties par l’insatiable bourreau.

« Dans un quatrième, il conviendrait de peindre l’inqualifiable misère de ces familles, où, pour ne pas mourir de faim avec ses enfants, l'épouse, la pauvre mère doit se con-umer dans

un travail inconnu aux esclaves de la Rome

Palenne.

« Un cinquième chapitre expliquerait les crimes qui déshonorent et ensanglantent tant de foyers de buveurs,

«€ Un sixième chapitre serait bien rempli par l'énumération des maladies étranges qui désolent maintes familles : l'hystérie, l’épilepsie, l’inplacable tuberculose, les difformités, l’idiotie, la folie.

« Un septième chapitre prouvant que la boisson est la cause réelle du plus grand nombre de morts subites et foudroyantes, serait, certes, d'un grand intérêt.

« Un dernier chapitre établirait la proportion effrayante des décès causés par ia boisson, soit vingt pour cent : chiffre réel, officiel !

« Combien d’autres chapitres trouveraient naturellement leur place dans cette histoire (et chaque chapitre fournirait matière à un gros

livre) puisqu’en vérité la boisson est un océan de malheurs, le bourreau des bourreaux ».

La buvette

On devrait lire sur sa porte :

Passant ne franchis pas le seuil Car, de ce lieu-ci l’on emporte Que déshonneur, misère et deuil,

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