I. Vue du Kremlin en
l’Empereur Alexandre I-er. Les murailles, trop minces, des étages supérieurs, furent revêtues intérieurement de grosses planches. Les poutres et les plafonds en bois donnaient passage à des quantités de tuyaux de cheminée pour les innombrables poêles du palais et des cuisines. Après un examen détaillé des plafonds et des toits, on se persuada de l’impossibilité qu’il y avait à répondre de la sécurité du palais, en ce qui regardait les incendies. Il est probable que c’est cette dernière conjoncture qui décida l’Empereur à faire bâtir un nouveau Palais, plus solide et plus conforme à la grandeur de la première capitale.»
«Le lendemain même, l’Empereur indiqua sur les plans qui Lui furent présentés les changements qu’il désirait, et ce qu’il y avait à faire de nouveau. Il commanda en même temps de faire un nouveau plan sur Ses indications. Je donnai l’ordre au jeune aide-architecte Guérâssimov, dont j’avais remarqué le talent lors de la réfection du palais du Térem, de dessiner sous mes yeux un plan, selon les paroles et les indications de Sa Majesté. Je présentai ce plan au Ministre de la Cour Impériale, le prince sérénissime Pierre Mikhâïlovitch Volkonski pour qu’il fût soumis à l’examen Impérial. Après les modifications qu’indiquait Sa Majesté, les plans m’étaient retournés pour qu’il en fût fourni de nouveaux. Sa Majesté revit à plusieurs reprises les plans du Nouveau Palais et je garde même quelques dessins corrigés de sa main comme un précieux souvenir des indications de l’Architecte-Souverain.»
«En décembre 1838, je partis pour St.-Pétersbourg, afin de présenter le projet à l’approbation de l’Empereur. Sa Majesté, après examen, fut satisfaite du plan général, conforme à Ses idées et à Ses intentions, sauf quelques points de moin-
dre importance, tels que les formes des coupoles, etc. L’incendie survenu au Palais d’Hiver de St-Pétersbourg attira l’attention de l’Empereur sur les précautions à prendre pour épargner un semblable sort au nouveau palais. Il donna l’ordre de faire des voûtes très solides, des solives en fer, de daller tous les corridors et les vestibules, et d’organiser le chauffage à l’air chaud, d’après le système du général Amôssov; en un mot, de prendre toutes les précautions pour la sécurité et la solidité du nouveau bâtiment. Ce fut la cause du changement total du premier devis et de la façon même de construire. On constata d’ailleurs ensuite que les anciens fondements ne répondaient pas aux dimensions et à la masse colossales du nouveau Palais projeté. Tous les plans du premier projet qui n’étaient pas encore passés sous les yeux du véritable Architecte, furent approuvés de la main même de l’Empereur, et leur exécution, sous la direction immédiate de Monsieur le Ministre de la Cour, fut placée sous mes ordres.
«Ayant devant moi un objet aussi sérieux, qui demandait un architecte habile et expérimenté, et ayant entendu parler de Ton, qui, alors, commençait à avoir la réputation d’un architecte de talent et très bon constructeur, je priai Monsieur le Ministre de la Cour de demander à l’Empereur de le nommer architecte principal pour la construction du Nouveau Palais de Moscou. Sa Majesté ne consentit d’abord qu’à nommer Ton architecte consultant, mais, à la persuasion du prince Volkônski, Ton fut nommé architecte principal, avec spécification d’une responsabilité particulière en ce qui concernait la solidité des fondements, les voûtes, et l’installation d’un mode de chauffage, garanti sans danger.
«Sa Majesté l’Empereur entra personnellement dans presque tous les détails, et, du commencement des travaux jusqu’à la fin, tout se fit sur les décisions de Sa Majesté Impériale.»
Outre l’architecte principal Ton, d’autres architectes prirent part aux travaux. Ce furent le professeur d’architecture Th. Richter, MM. Tchitchagov, Guérâssimov, Bâkirév, et des aidesarchitectes, l’académicien Stegemann, MM. Ivanov, Lioubîmtsév, Gôrskiï, Vodeau, Troûbnikov, Dmîtriév, Delsalle et les deux Stavrôvski.
Les décorations de l’intérieur ont été composées pour la plupart par Ton lui-même. Les dessins de détail des salles principales furent faits par I. Kaminski. M. Tchitchagov, connu pour son goût distingué, s’occupa des dessins pour les décorations intérieures, l’ameublement, les portes, etc.
Les ornements sur pierre blanche, furent faits par Campioni L La serrurerie, remarquable notamment par des serrures extrêmement compliquées, est l’œuvre de Soloviov. Les toits et les coupoles1 2 furent établis sous la surveillance du « major de la porte », Ilïine. Le professeur Pérévôchtchikov surveilla l’installation des paratonnerres construits par Neubauer. L’horloge de la coupole fut faite par les frères Boutenops, avec les cloches hollandaises provenant de l’horloge qui se trouvait sur la tour de la Trinité.
La construction du palais a coûté près de 12 millions de
1. Seuls les murs du Grand Palais sont en briques. Quant aux colonnes, corniches, chambranles de fenêtres et de portes, ils sont en pierre de taille blanche. [Pierre calcaire exploitée près du village de Miatchkovo, gouvernement de Moscou.]
2. Par crainte d’incendie le toit fut fait sans aucun bois, ce qui demanda 109,000 poudes de fer et 15,000 poudes de fonte. [Le poude vaut 16 kos 38].
roubles. La première pierre fut posée le 30 juin 1838, (Vieux style) et, le 3 Avril 1 849, le palais fut solennellement inauguré en présence de l’Empereur et de toute la famille Impériale.
A l’occasion de cette inauguration, l’Empereur gratifia le prince Volkônski, Ministre de la Cour Impériale, et quelques autres personnes qui prirent part à la construction du Palais, de médalles d’or enrichies de diamants, et il leur dit:
«Mon Palais du Kremlin, belle œuvre d’architecture, sera un nouvel ornement pour Ma chère vieille capitale, d’autant plus qu’il s’harmonise entièrement avec les bâtiments qui l’entourent, et qui nous sont sacrés, autant par les souvenirs séculaires qui s’y attachent, que par les grands faits de notre histoire nationale.»
Voici en quels termes le métropolite de Moscou, Philarète, expliqua la signification du nouveau Palais dans le sermon qu’il prononça le 9 Avril 1849. Ce fut à la bénédiction de l’inscription, apposée sur une plaque de marbre dans la salle St-Georges, en souvenir de la fondation du régiment de Préobrajénski:
«Les Souverains, comme les particuliers, se font bâtir des maisons pour avoir une demeure tranquille, agréable, correspondant à leur rang et conforme aux exigences de leur vie sociale. Mais cela n’a pas suffi à notre Tsar, qui n’aime pas à vivre une vie séparée, mais veut vivre en complète unité avec son peuple et son empire. Il daigna vouloir que sa demeure symbolisât le Tsar et l’Empire et fût une Table de commandement ou un Livre de pierre, où l’on pût lire la grandeur présente, le souvenir vénéré du passé, et un exemple pour l’avenir.»