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Le grand Pan

Au sortir du golfe de Corinthe, quand le vaisseau, doublant la pointe d'Etolie, oriente sa voile vers les golfes heureux de la mer Ionienne où les îles, frémissantes de lumière, se pâment dans la volupté du flot, une magie du ciel et de la mer nous emporte éblouis dans une extase aiguë de vivre. Le soir vient. Le soleil, dans une transparence d'or pâle, descend derrière le rocher bleu d'Ithaque soudainement assombri, rosit les pointes des Echinades, enflamme la mer de laves brûlantes, apaise l'horizon de mourantes couleurs, enchante l'air et l'eau du mystère des clartés.

Qui ne s'enivrerait de la jouissance d'être, de concentrer en soi tant de joies répandues? Et puis le paroxysme de plaisir, toujours montant, bientôt atteint jusqu'aux confins du spasme dou-

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loureux, inquiète l'âme oppressée, angoisse Fat lente (l'on ne sait quoi dans ce cadre de miracle.

Telles furent peut-être, les sensations confuse de certains Grecs sur le navire de commerce qui faisait route, il y a dix-neuf cents ans, du Péloponèse à la côte d'Italie. En vue des Echinades, avec la nuit le vent tomba. Un reste de brise porta lentement la lourde nef au delà de Leucade, à travers la morne solitude du champ de bataille d'Actium, jusqu'aux îJes Paxos allongeant sur l'écume blanche l'échiné rocailleuse de deux monstres affrontés en fantastique combat.

Comme un soleil bleu de la nuit, la lune, évocatrice des fantômes, baignait de limpide clarté les formes étranges des choses — baies enflammées de vapeurs sulfureuses, constructions chimériques des continents tourmentés — peuplait de féeries tout ce décor de rêve. L'œil stupéfait s'ouvrait aux merveilleux aspects, et, dans l'inquiétant silence de l'univers visible, l'âme anxieuse attendait de l'inconnu le coup d'éclat du prodige.

Non que l'esprit des matelots, sans doute, fût très vivement saisi de ces spectacles. Mais à bord, que de personnages divers, que d'âmes étrangement mêlées en des contacts d'où se pouvait dégager le mystère des contagions nerveuses. Grecs des îles ou des continents divers, Ioniens, Hellénisants d'Asie, Phéniciens, Syriens, émigrés de la Grande Grèce, Latins, Africains du Nil ou de la Libye,

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des mondes confondus sur quelques planches entre le ciel et Peau, sans défense commune contre les illusions de la nuit, les hallucinations, les suggestions des cerveaux hante's de chimères.

Des ballots de marchandises, de nombreux passagers encombraient le pont, raconte Plutarque. Dans le désordre d'une promiscuité excitatrice d'émotions vives autant que passagères, le souper s'achevait. De rares matelots dormaient au hasard. La plupart buvaient depuis le tomber du soleil, et les vins capiteux de l'Hellade désarmaient d'avance les esprits contre les fantasmagories survenantes, les préparaient aux désordres de l'alcool.

Appuyé sur le bastingage, un certain Epithersès, grammairien, de qui nous tenons indirectement l'aventure, songeait. Quelles préoccupations assaillaient cet esprit vaguement informé? De « cette mer où s'étaient croisées depuis mille ans toutes les civilisations, toutes les idées1 ? » De l'empire du monde qui, un demi-siècle passé, se décidait tragiquement en ce lieu par la fuite de Cléopàtre entraînant Antoine affolé? D'Ulysse jeté par le flot sur le sablonneux rivage de la Schérie des Phéaciens, bleuissant à l'horizon? De Poséidon irrité? D'Athéna protectrice? Des Dieux qui s'en allaient, de ceux qu'on attendait et qui paraissaient lents à venir?

(1) RenaD. Les Apôtres.

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Quel claquement de voile, quelle cognée de bûcheron sous la lune détermina soudain dans ces âmes de nocturnes buveurs, diversement remuées par l'inquiétude des temps, le phénomène de l'illusion collective? On ne sait.

De Paxos, un coup sourd répercuté par l'écho semblait appeler quelqu'un. « J'entends mon nom » dit le pilote égyptien Thamous : et tous aussitôt l'entendirent avec lui. Trois fois interpellé, l'homme finalement répondit.

Alors : « Quand tu seras à la hauteur de Palodès, répliqua la voix — « devenue soudainement plus puissante » par la sensibilité surexcitée des auditeurs — annonce que le Grand Pan est mort».

Thamous, du moins entendit ces paroles, ou quelque chose d'approchant. Il les eut à peine répétées, avec l'autorité d'une conviction qui s'impose, que chacun s'empressa d'interpréter de même les sons plus ou moins confusément perçus. Matelots et passagers, suggestionnés d'ensemble, se trouvèrent subitement avoir entendu même mots, même phrase.

La stupéfaction, l'effroi, paralysant toute critique, livraient toute pensée, sans recours, aux puissances de volonté surgies du hasard. On ne discutait pas . On admirait. Le fait, dans l'égarement commun, était tenu pour acquis.

Etrange mission du pilote Thamous ! Surprenant message d'un être surnaturel à d'autres,

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par l'entremise d'un homme bizarrement choisi. Fallait-il exécuter l'ordre des Puissances invisibles ? Ou ne s'exposait-on pas, en y obéissant, à quelque affreux péril? On discuta fort là-dessus, tandis que le vaisseau lentement rangeait la côte déchirée de Corcyre, à jamais illustrée par le jeune sourire de la blanche Nausicaa.

Enfin, on atteignit l'anse de Palodès, à l'endroit de l'étroit passage où la pointe avancée de l'île repousse le flot dans le cirque de rochers du continent. Thamous, alors, du haut de la poupe, jeta la lamentable nouvelle : « Le Grand Pan est mort » / Et les échos des montagnes répercutèrent les paroles annonciatrices en voix multipliées, sinistrement confuses, terrifiant les âmes comme de gémissements, de lamentations, de cris de surprise et de douleur.

Innombrables sont les aventures de miracle depuis que l'homme a commencé de peupler le monde. Le plus grand prodige peut-être qu'il y ait en celle-ci, c'est qu'elle a traversé l'histoire. Epithersès avait un fils rhéteur à Rome qui, vraisemblablement, colporta la merveille, et l'affaire fit tant de bruit que Tibère César, qui n'avait pas encore quitté Rome pour Gaprée (1), manda Thamous pour écouter son récit.

L'Egyptien raconta-t-il que son nom, porté

(1) An 2G.

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jadis par un roi de Thèbes aux cent portes, était le nom chananéen d'Adonis, Dieu solaire de la Syrie, de la Phénicie, dont les femmes de Byblos, de Jérusalem (1), de Chypre, d'Athènes, pleuraient la mort avec des chants funèbres? Dit-il en combien de lieux divers le cri : « Tkamous est mort », l'avait frappé comme un sinistre présage, dont toute émotion violente évoquait en lui le souvenir? Parla- t-il de Pan (pour les Pélasges, Dieu solaire aussi) que son récent séjour dans le Péloponèse venait de lui révéler comme maître des cœurs aux montagnes d'Arcadie, honoré dans les antres comme ïhamous qu'on pleurait, dit Saint Jérôme, dans la grotte même où naquit Jésus? Expliqua-t-il quel rapprochement se lit dans son esprit, et comment l'hallucination de Paxos, par inconsciente association, lui suggéra la clameur de mort au moment même où l'astre du jour — Pan ou Thamous — venait de s'abîmer dans les flots?

Non, sans doute, le pilote incapable d'une telle psychologie, ne dit rien de ces choses. Loin d'atténuer la merveille, -il ne pouvait que l'amplifier en toute candeur d'âme, et l'événement se trouva bientôt admis au rang des faits historiques par le monde romain où le recueillit Plutarque.

L'état d'esprit de ce temps n'était peut-être pas,

(1) Il y avait là (à la porte du Temple^ des femmes assises qui pleuraient Thammouz. (Ezéchiel, VIII, 14.)

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à beaucoup d'égards, très différent du nôtre. L'hellénisme irréparablement atteint, comme le christianisme actuel, agonisait péniblement. Les jours d'angoisse étaient venus

où la terre étonnée . Portait comme un fardeau l'écroulement des cieux.

A travers les ruines des mythes effondrés, la haute philosophie, l'indifférence, les plus basses superstitions, d'une marche inégale envahissaient les âmes. Lucrèce avait parlé, Sénèque méditait, ïhraséas agissait. Les stoïciens portaient la pensée aux plus hauts sommets d'où se découvre le monde. Tacite, Epictète allaient paraître. Apollonius de Tyanc, Christ païen, entraînait les foules avides de miracles. Jésus de Nazareth grandissait en haillons sur les routes de Judée.

L'esprit public,trop faible pour l'aliment de forte vérité, se repaissait, comme toujours, de chimères. Aux nobles spéculations de l'élite répondait la dégradante crédulité de la foule. L'histoire a noté qu'une réaction religieuse éclata dès l'avènement de Tibère, en terreur de la liberté de penser des temps de César et d'Auguste — suprême flambée des croyances qui s'en vont. Le divin Tibère écoutait au Sénat les députés de onze villes d'Asie se disputant la gloire de lui élever un temple. Caligula, silencieux, attendait l'heure de proclamer sa propre divinité, et de faire entrer son che-

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val Incitatus dans le collège de ses prêtres. « Tout ne pliait pas, dit Renan, il y avait des sages; mais, trop souvent, ils n'avaient d'autre ressource que de mourir ». Le cirque s'emplissait de cris et de sang, comme notre Paris moderne aux jours des grandes répressions de classe. « L'aristocratie romaine périra faute de pitié ». Une pensée finissait, une religion, une société se mouraient.

Pour l'imagination perdue dans l'étendue sans fin, l'affirmation menteuse d'une boussole affolée semble encore un recours. Cette illusion même manquait. Comme la terre des mythologies hindoues, portée sur la croupe d'un monstre reposant lui-même sur quelque autre bête sans support, l'esprit. demeurait absurdement suspendu dans le vide. On était prêt à tout accepter, surtout l'invraisemblable, à tout croire, surtout l'impossible. De là le retentissement jusqu'à Rome de l'aventure prodigieuse de Thamous, et le rapport demandé par Tibère César — dieu vivant du temple de Smyrne — sur la mort du dieu d'Arcadie, le Grand Pan.

Car c'était bien le divin Chèvre-pieds du Ménale et du Lycée dont les échos de Palodès avaient pleuré la mort en gémissements confus, au lugubre annoncement de Thamous.

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On en douta d'abord dans le désarroi des hommes et des dieux. L'épithète inusitée de grand dérouta sans doute les esprits, car aucun voyageur ayant touché le Péloponèse ne pouvait ignorer le Dieu des bergers d'Arcadie. << Les hommes éclairés que Tibère avait en grand nombre autour de lui », dit Plutarque, eurent bientôt fait de reconnaître le fils d'Hermès, le Pan que Théocrite, que Virgile, qu'Ovide avaient chanté, dans l'être mystérieux dont la mort inattendue se révélait au monde avec tant d'éclat.

Oui, c'était Pan, lui-même, le dieu rustique des campagnes arcadiennes, l'ami velu des bergers, protecteur des troupeaux, lascif guetteur de nymphes, amant de la jeune Echo, poursuivant déçu de Syrinx, qui se console en faisant chanter ses roseaux : énigmatique forme, enjambant étrangement de la bête à la divinité, comme pour unir la simplicité de l'une à la bonté de l'autre sans passer par l'humaine traîtrise.

Pan, dieu des pâtres, à la superbe chevelure inculte, à qui sont échus les monts couverts de neige, et les cimes des montagnes, et les sentiers rocailleux.

Il marche çà et là parmi les halliers épais. Tantôt un paisible ruisseau l'attire, tantôt il remonte au milieu des âpres rochers, et,, du haut d'un pic extrême, il contemple ses brebis.

Souvent il court sur les chaînes de montagnes chenues, souvent il côtoie le pied des collines, et tue les bètes fauves que découvre sa vue perçante.

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Quelquefois, seul, sur le soir, au retour de la chasse, excité par la douce Muse, il chante en jouant du chalumeau. Et l'oiseau qui, dans la saison fleurie du printemps, fait entendre les sons les plus doux, lorsque dans le feuillage il répand ses notes plaintives, ne le surpasserait pas en mélodie.

Alors, les nymphes Orestiades le suivent d'un pied furtif vers la fontaine profonde, et à sa voix mêlent leurs voix sonores. L'écho leur répond autour du sommet des montagnes, dans la molle prairie où le crocus et la jacinthe aux suaves parfums confondent leurs fleurs avec l'herbe touffue, tandis que le dieu, le dos couvert d'une rougeoyante peau de lynx, agitant les pieds, entre ça et là dans le chœur, fier en son âme de ces jeux retentissants (1).

Silence, grotte ombragée de chênes ! Silence, fontaines qui jaillissez du rocher! Silence, brebis qui bêlez près de vos petits! Pan lui-même, sur sa flûte harmonieuse, chante, ayant mis ses lèvres humides à ses pipeaux assemblés. Autour de lui d'un pied léger, dansent en chœur les nymphes des eaux et les nymphes des bois (2).

Tel était Pan, dans l'heureuse Arcadie féconde en Divinités champêtres. Tel je l'ai voulu chercher, moi-même, en dépit de Thamous, près des antiques sources dolentes, ou dans les sentiers rocailleux des âpres collines de l'Alphée. Parfois un trépignement de pieds fourchus, au-dessus de ma tête, faisait dévaler jusqu'à moi, à grand bruit de pierres roulantes, la troupe des galets ocreuxque l'étroit ravin renvoyait au fleuve dans un nuage de poussière. Une brise chuchotait dans les arbris-

(1) Hymne Homérique.

(2) Platon. Anthologie.

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seaux fleuris, dans les touffes odorantes ! Qui donc égrenait de rochers en rochers les noies grêles du chalumeau que la toujours fidèle Echo dispersait en sonores cascades, comme d'une lointaine harmonie d'eau tombante? Qui donc mettait la terre en joyeuse rumeur, sinon le pipeur hirsute, à la barbe terreuse, lèvres charnues, nez ouvert, yeux fauves, qui surgissait tout à coup d'une toison de chèvre, au détour du sentier, parmi son tumultueux troupeau?

Debout sur ses rochers, l'iEgipan à l'ironique sourire, défiant toute question vaine, égayé peutêtre en son âme de la mystification de Paxos, semblait me prendre à témoin que l'impénétrable gardien des mystères d'Arcadie, le Grand Pan du Ciel et de la Terre, immuable, a vaincu le Destin, maître de Zeus.

Et vraiment, ce fut le sort de Pan de triompherr dans les siècles, de toutes les puissances de mort.

L'aventure est miraculeuse.

Pan voit remonter ses origines jusqu'aux sources mêmes de l'humanité religieuse. Suprême fierté pour un dieu de pouvoir mesurer son antiquité à celle des sociétés humaines. Nos dieux modernes, quoique nés de l'homme aussi, sont de divine roture en comparaison de la haute lignée des grands ancêtres sortis des cavernes primitives.

De l'antiquité la plus lointaine, Pan fut le dieu solaire des Pélasges préhelléniques. « A l'origine,

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Pan, maître radieux de la lumière bienfaisante, était la divinité suprême(l). » Avec Sélènè, son amante lunaire, aussi loin que peut remonter le souvenir des hommes, il régnait sur FArcadie pélasgique — identifié avec son peuple jusqu'à faire dénommer Panie (Hispanie), la terre des Pélasges (2). Au pied du mont Lycée, Lycosoura est « la plus ancienne ville qu'il y ait au monde, la première que le soleil ait vue », dit Pausanias. Adoré dans les cavernes sombres, Pan exerçait un souverain empire. Tout comme les plus puissants dieux, il exauçait la prière des bons, faisait sentir sa colère aux méchants, rendait des oracles.

Détrôné par le Zeus phénicien du Mont Lycée, les deux enceintes sacrées demeurèrent côte à côte, et le dieu pélasgique, à Mégalopolis, garda sa statue dans le sanctuaire de l'usurpateur sémitique, où la vit Pausanias.

Enfin, quand le Zeus hellénique d'Olympie est vainqueur à la fois du Zeus pélasgique de Dodone et du Zeus lycéen venu d'Asie, Pan réclame sa place dans le Panthéon de l'Hellade, et s'y installe en intrus de marque, gardant éternellement en lui le reflet des splendeurs passées.

C'est que le dieu déchu avait merveilleusement

(1) M. Victor Béran] dans son excellent livre : De l'origine des cultes des Arcadiens, a accumulé à l'appui de cette thèse, un ensemble de faits qui paraissent constituer une preuve décisive.

(2) Plutarque, Dénomination des fleuves cl des montagnes.

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retrouvé sur la terre l'hospitalité disputée du ciel ingrat qu'il emplissait autrefois de sa gloire. Gomment l'aurait-on pu chasser de ces hauts lieux où le pâtre, grimpant après ses chèvres, le rencontrait, l'invoquait, l'aimait pour tous les hiens qu'épandaient aux vallées, les sourcesjaillissantes, propices aux bois ombreux, aux vignes, aux moissons, aux prairies, aux troupeaux, éternelle parure de la terre nourricière ?

Recueilli par des pasteurs, le dieu se fit pasteur à son tour, veillant sur ses bergeries arcadiennes, comme l'hellénique Hélios sur ses gras troupeaux d'Italie dont les compagnons d'Ulysse follement osèrent se repaître. Berger divin, vêtu des dépouilles du bouc, cachant sous la fauve toison l'éclat du feu céleste qui ne s'éteindra pas. Mais l'Arcadien, pieux entre tous les peuples, ne s'y peut pas tromper. Ce dieu ami, ce dieu familier qu'une fatalité joyeusement acceptée a fait descendre jusqu'à lui, il continue de l'honorer, de l'aimer, de l'invoquer à l'égal des divinités les plus hautes.

Et le bon chèvre-pieds se plaît en ses campagnes de la verdoyante Arcadic. Il continue d'habiter ses plaisantes hauteurs avec leurs bois sacrés, pleins de myslères, au Lycée près du sanctuaire de Zeus où toute créature perdait son ombre (1), au Cyllène, la montagne d'Hermès, au

(1) Pausanias, Voyage de l'Arcadie. Voir l'explication laborieuse de Bérard.

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Ménale où les pâtres l'entendaient jouer de la flûte, à l'Akakésion où une lampe, attestant le mythe solaire, brûlait perpétuellement en son honneur, non loin d'un autel commun à tous les Dieux, au Parthénion entre Argos et Tégée, aux sources de l'Erymanthe. aux portes de Mégalopolis et de Lycosoura.

Mais s'il voit d'un œil ami, ces autels, ces statues que l'Arcadie lui prodigue, il dédaigne, en philosophe, la magnificence des temples (1) et les pompeux sacrifices. « A d'autres, les acropoles », s'écrie-t-il fièrement dans une épigramme de Théétète. Le bois vaguement sculpté, la pierre à peine dégrossie, l'humble stèle à l'inscription rustique suffisent à sa joie.

Je suis une divinité des champs. Pourquoi me faites-vous des libations avec des coupes d'or?,Comment m'ofîrez-vous des vins d'Italie? Pourquoi attacher à un autel de pierre de superbes taureaux? Abstenez-vous de tout cela. De tels sacrifices ne sont pas de mon goût. Je suis Pan, l'hôte des montagnes, dont on taille la statue dans un bloc de bois. Je me contente de la chair d'agneau et du vin doux de l'endroit (2).

Ainsi s'exprimait le bon Pan par la voix d'un

(1) « Sélènè, la déesse lunaire, était primitivement la compagne de Pan. Avec lui, elle était adorée dans les cavernes alors que la dévotion n'avait point encore élevé de temples aux dieux » (V. Bérard. De l origine des cultes arcadiens). C'est sans doute à titre de Dieu primitif, demeuré toujours fidèle à ses origines, que Pan se contenta des antres et des pierres grossières, sans jamais se laisser séduire par la somptuosité des édifices religieux.

(2) Apollonidas de Smyrne, Anthologie de Planude.

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contemporain de Thamous. Point d'orgueilleuses hécatombes. Les prémices du troupeau, du champ ou de la vigne (1), le rayon de miel, l'appareil de chasse et de pêche, les dépouilles pendant aux branches, voilà les offrandes qui plaisent à Pan.

En revanche le dieu veille sur les récoltes (2), protège les sources (3), fait accueil aux voyageurs (4), leur offrant la juste hospitalité de la terre fertile en fruits, qu'il voudrait commune à tous. Dieu de la fécondité généreuse, dieu des énergies

(1) « Des grappes de raisin mûr, des tranches de grenade, de la pulpe blonde de pommes de pin, des amandes qui craignent d'être mordues, un rayon de miel, douce ambroisie, une pile de gâteaux sacrés, des gousses d'ail parfumées, de grosses poires qui excitent la soif des buveurs, telles sont les humbles offrandes que, à Pan, fier de sa houlette... consacre Philoxénide. » (Crinagoras. Anthologie.)

(2j « Moi, Pan, du haut de la vigie où l'on m'a placé, je surveille cette vigne aux beaux pampres verts. Que si, passant, tu désires une grappe pourprée, prends-la, je ne la reproche pas à ton estomac satisfait. Mais si seulement tu me touches d'uue main cupide et voleuse, aussitôt tu recevras sur ta nuque un violent coup de mon bâton noueux. ». (Maccius. Anthologie.)

(3) « Sur le bord de cette belle source, à côté des nymphes, Simon m'a placé, moi, Pan, aux pieds de chèvre — Pourquoi? — Je le dirai. Autant que tu désires, bois à cette source, et puises-y pour y remplir ton urne. Mais n'y lave pas tes pieds, souillant le cristal des eaux, et bravant ma colère... » (Nicarque. Anthologie.)

(4) « Ici, étendu sur l'herbe verte de #la prairie, voyageur, repose tes membres épuisés par une marche rude. Le zéphir qui agite les pins te rafraîchira de son haleine, la cigale te charmera par ses chants, et aussi le berger qui, sur la montagne, près d'une source, module sur la flûte son air de midi, s'étanl dérobé sous un épais platane aux chaleurs du Sirius dévorant. Et demain, tu passeras la forêt. Grois-eç le bon conseil que Pan te donne. » (Anonyme. Anthologie.)

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vitales de la nature, dieu simple, immodeste et charmant, dieu plein de rires et de chansons, que les tranquilles joies des prairies, des bois, des monts, semblaient protéger à jamais contre ces révolutions du ciel qui jonchent de dieux morts la route de l'Humanité changeante.

Mais sous ses boucles emmêlées, le dieu rieur, ami des nymphes, cachait une humeur batailleuse, un cœur de soldat. Dès les temps des premières légendes, Pan s'était signalé par sa vaillance, en maintes rencontres fameuses. Il avait aidé Zeus dans sa guerre contre les Titans, et secouru cet Olympe qui ne lui fut jamais hospitalier. Quand les dieux, en leur fureur, se combattaient à coups de montagnes, Pan, de son terrible cri, fit tressaillir le cœur indompté des Géants. Pan, encore, accompagna Dionysos dans l'Inde, semant en tous lieux l'effroi par ses clameurs sauvages, tfier, plus tard, de son titre d'ancien soldat de l'expédition légendaire.

Comment fût-il demeuré paisible pasteur de chèvres, quand le Perse accouru du fond de l'Asie rangea son innombrable armée dans la plaine de Marathon, où se jouait le sort d'Athènes, et, par la cité d'Athéna, de l'Hellade? L'hémérodome Phidippidès, envoyé à Sparte pour solliciter du secours, en avait rapporté une réponse favorable, mais vaine par la superstition lacédémonienne qui ne permettait pas au renfort de se mettre en

marche avant la pleine lune. Athènes, aidée d'une troupe de Platée, supporta le choc. Mais Pan fut de la bataille.

Hérodote rapporte que Phidippidès, revenant de son inutile voyage, s'entendit subitement appeler à haute voix par son nom (comme Thamous à Paxos), près du mont Parthénion, non loin de Tégée. C'était Pan, qui l'avisa d'annoncer aux Athéniens qu'il serait prochainement avec eux. Et quelques jours après, il se jetait dans la mêlée, soufflant la terreur panique aux Barbares (1), eomme le montre encore un masque de terre cuite du musée d'Athènes.

Le dieu philosophe qui, sur le mont Lycée, s'était laissé traîtreusement pousser du coude par le Zeus sémitique, n'avait pu supporter l'idée de livrer son Hellade aux hommes de l'Asie (2). Peutêtre savait-il le grand mystère, ce défenseur obstiné des cultes helléniques de la vie en ses multiples formes? Peut-être pressentait-il l'éclatante revanche de la destinée ?

(1) Comparez avec l'intervention des divinités d'Eleusis, dix ans plus tard, à la bataille de Salamine (Plutarque, Vie de Thémis~ tocle, et Hérodote vm-65). Les dieux, depuis Homère, n'en étaient pas encore venus à se désintéresser des batailles de l'Hellade.

(2) Deux cents ans après Marathon, Pan accourait encore au secours de la Grèce, menacée cette fois dans Delphes par les hommes du Nord. Les Gaulois sacrilèges, frappés des éclats de la foudre, n'échappèrent aux rochers croulants du Parnasse que pour se disperser affolés sous les cris terrifiants du*bon soldat de l'Hellade.

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La revanche vint de l'Hellade, en effet, et par quel détour imprévu ! Athènes reconnaissante consacra au dieu Pan, ami des antres, une grotte de l'Acropole, aujourd'hui dévastée de ses images. Une course annuelle de porteurs de flambeaux fut instituée en son honneur, semblable à celle par laquelle l'Arcadie pélasgique fêtait son dieu solaire. Pan accueillit ces honneurs avec l'orgueilleuse modestie du soldat victorieux : « Le champ de Marathon inondé du sang des Mèdes, nous a été attribué en partage, s'écrie-t-il fièrement. Aussi Miltiade m'a élevé cette statue comme à son compa gnon de guerre, comme au vainqueur des Perses, en récompense d'une assistance spontanée (1). »

Le droit de cité dans Athènes fut une gloire sans doute, mais une de ces gloires qui ne vont pas sans quelque déformation de la personnalité primitive. Dépaysé dans l'Agora railleuse, le dieu que l'Arcadie mettait au premier rang, ne fut plus qu'un de ces rustiques égarés aux carrefours des villes, guignés de cent yeux goguenards, un de ces modestes compagnons qu'on aime, mais dont on n'a pas l'idée de s'enorgueillir au dehors.

Relégué dans la grotte obscure de l'éblouissante Acropole qu'Athéna Poliade emplissait de son triomphe, le dieu d'aspect rude et de cœur bon,

(1) Théétète. Anthologie de Planude.

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n'en conquît pas moins rapidement le monde hellénique par sa bonhomie, sa familiarité avec les humbles de la terre, et le plaisant franc parler dont il s'attribua le privilège. Aux sources, aux champs, parmi les rochers et les bois, le divin paysan fut partout abondant en joyeux propos, en gestes obscènes, trop bon compagnon pour inspirer la crainte ou même imposer le respect. Aristophane, qui ne ménageait pas Athéna, Théocrite lui-même (1), prirent avec lui de ces libertés extrêmes dont les dieux, en ces heureux temps, ne s'offensaient point.

Doucement porté par la mer amie — vraie patrie des Grecs, selon Louis Ménard — Pan gagna les îles, aborda aux rivages d'Asie, marchant à la rencontre des divinités jalouses. L'Egypte, la Trinacrie, le virent arriver partout où le voyageurhellénique apportait, avec la limpide harmonie de sa langue, le sourire humain de ses dieux.

L'Ttalie pélasgique, attendant le mot d'ordre de la Grèce, connaissait le dieu Pan d'une antiquité lointaine. La transcription du Pan Lycéen en Pan Lnpercus (Lapas, loup) révèle le dieu latin bien postérieur au temps où le Lycée, montagne de

(1) «... Si tu m'exauces, cher Pan, puissent les enfants d'Arcadie ne point te fustiger, avec des scilles, les flancs et les épaules, quand les viandes du sacrifice sont insuffisantes. Mais si tu refuses, puisses-tu- déchirer de tes propres ongles ton corps entamé par les scilles. Puisses-tu dormir sur des orties, etc. » (Théocrite. Les Thalysies, Idylle Vil.)

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la lumière (Lukè), devint la montagne du loup (Lufcos), par l'inconscient calembour des pasteurs. Les Lupercales, fêtes primitives de Pan, tombées en désuétude, rétablies par Auguste, faisaient encore la joie de Rome trois ou quatre siècles après Thamous. Tibère ne pouvait ignorer l'antre Lupercal du Palatin où se voyait, parmi des débris pélasgiques, la statue de Pan vêtu d'une peau de bouc. L'enquête impériale, nécessairement ne porta donc, que sur l'identification du Grand Pan avec le Pan Lupercal.

A vrai dire, les hommes éclairés qui entouraient César, comme dit Plutarque, ne se mirent pas en frais d'imagination pour rechercher la généalogie du dieu mort. Ils ne firent d'autre effort que de consulter Hérodote qui disait Pan fils d'Hermès et de Pénélope.

L'hymne homérique, que j'ai déjà cité, adopte une autre légende :

Le bienveillant Hermès vint dans l'Arcadie aux nombreuses sources, où est son bois sacré du Cyllène.

La langueur du désir, étant survenue, abondait en son âme pour qu'il s'unît à la nymphe Dryopé (1). Et il accomplit cette union florissante.

La nymphe enfanta dans sa demeure le fils chéri d'Hermès, au premier aspect, prodigieux, dieu aux pieds de chèvre, à deux cornes, épris des danses bruyantes, et riant doucement. Elle fit un bond et s'enfuit, la nourrice-

(1) Fille de Dryops (V homme des bois) dont Hermès gardai les troupeaux.

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abandonna l'enfant, car elle fut saisie de crainte, en voyant ce visage rude et barbu.

Aussitôt le bienveillant Hermès le recueillit dans ses mains, et, en son âme,, il fut comblé de joie. 11 se hâta de se rendre au séjour des Immortels, ayant enveloppé l'enfant dans la peau velue d'un lièvre de montagne.

Il s'assit auprès de Zeus et des autres Immortels, et il leur montra son fils. Tous les dieux en leur âme furent charmés, et surtout Dionysos. Ils lui donnèrent le nom de Pan (TOUT), parce qu'il les avait tous réjouis.

Que dire de cette folle étymologie? Elle accuse l'embarras que l'étrange nom ne cessa de causer aux Grecs. D'Athènes, le culte du divin rustique avait gagné le continent, les îles et l'Asie, faisant retentir tout le monde hellénique de ce mot Pan, dont l'explication piquait vainement la curiosité des philosophes. Les Grecs, dont les recherches étymologiques n'allaient pas au delà des laborieuses fantaisies du Cratyle (1), ne pouvaient voir dans le nom du dieu autre chose que le mot Tout qui s'imposait comme identique, à l'accentuation près.

Cette ambitieuse appellation d'une divinité si modeste était faite pour surprendre. On en rit. De faire dériver le nom du dieu des pasteurs du radical qui signifie paître, l'idée n'en vint à personne. De savoir si le dieu venait des Pélasges, s'il était une personnification primitive du soleil,

(t) Voyez notamment la ridicule étymologie de Pan.

xxn LE GRAND PAN

ou si le sanscrit dénonce Pan jouant de la syrinx comme le vent dans les roseaux (1), la question ne pouvait pas môme se poser. On accepta donc sans conteste la seule signification qui s'offrit.

Mais s'il fut universellement admis que Pan s'appelait Tout, l'idée ne s'ensuivit en aucune façon qu'il fût le dieu représentatif de l'ensemble du monde. Rien ne le prouve mieux que la bizarre interprétation de l'hymne homérique. Une autre version, confirmée par une épigramme de l'anthologie, faisait de Pan le fils de Pénélope (2) et de tous les prétendants festoyant au palais d'Ulysse. La commune paternité s'attestait par le nom de l'enfant. Que d'ingéniosité dépensée pour trouver la clef du mot mystérieux, et comme on est loin de l'idée d'en faire la divinisation de l'univers des choses.

Le pas fut franchi pourtant, mais combien de siècles plus tard (3). Après les fantaisistes étymologies de la légende, les philosophes, aidés des poètes — divins menteurs — auront finalement la gloire de la métamorphose du chèvre-pieds

(1) Max Mùller, Essai silr la mythologie comparée.

(2) Certains ont supposé la confusion d'une nymphe arcadienne du même nom (Pénélope, celle qui tisse) avec la mère de Télémaque. Voir Preller, Griechische Mythologie.

(3) Platon, dans le Timée, parlant du Grand Tout, le désigne par le mot courant, saus qu'il y ait de confusion possible avec Pan, car la phrase amène le génitif, ce qui ne permet pas la méprise. Aristote appelle le Grand Tout, YEntier (Holon). Rien de Pan. Voir Alfred Maury, Histoire des religions de la Grèce antique, t. 111, p. 312.

LE GRAND PAN xxin

d'Arcaclie en l'universelle Puissance de tout ce qui vit, de tout ce qui est. Par la magique vertu de son nom inexpliqué, le dieu familier de la terre vivante va se magnifier jusqu'aux proportions de l'Univers, éclater en force souveraine du monde, embrasser tout, animer tout, être tout.

C'est un jeu de mots qui lui fera cette fortune, une méprise, un de ces inconscients calembours (1) où le mirage du verbe nous peut abuser jusqu'à réaliser l'illusion de l'esprit, Le phénomène humain, par le mot transfiguré, vivifié, aboutit au divin, dans toutes les mythologies (2).

(1) Ainsi le mythe de Deucalion et de Pyrrha transformant des pierres en hommes est né d'un calembour sur les deux mots Laos et Laas. (Max Millier. Mythologie comparée, p. lô.)

Ainsi Kronos (Saturne) dont le radical a le sens de faire, a fini par s'identifier avec Chronos, le Temps, qui signifie celui qui ravit toutes choses.

Ainsi YAgni des Védas ([guis, le feu.) s'est trouvé confondu avec YAgneau mystique du christianisme, resplendissant de rayons d'or sur la chasuble du prêtre. « La Cité sainte n'a pas besoin du soleil ni de la lune. Cest l'agneau qui est son flambeau (Apocalypse, 21,23). » Voir Emile Burnouf. Science des religions,^. 2o7 et suivantes.

« Lorsque Jésus-Christ montait le calvaire, une femme essuya son visage couvert de sueur et de sang. Les traits du Sauveur marquèrent leur empreinte sur le linge qui fut exposé plus tard à la vénération des fidèles sous le nom de Vera Icon, le vrai portrait. Le peuple, par une transposition de lettres appela ce portrait Veronica, et on donna le nom de Véronique à la femme qui avait recueilli cette précieuse relique. » (René Ménard, Histoire des Beaux-Arts, moyen âge, p. 37.)

Sur le calembour dans les étymologies populaires, voir Max Muller et Victor Bérard.

(2) Toutes les fois qu'un mot quelconque, après avoir été d'abord employé métaphoriquement, est employé sans que l'on ait une conception claire des degrés par lesquels il a passé de la signification originelle à son. sens métaphorique, il y a dan-

xxiv LE GRAND PAN

Voilà Pan dieu total, sinon unique. En lui vase formuler le panthéisme primitif des Orphiques. Car c'est clans l'hymne orphique, de date comparativement récente (1), que Pan nous apparaît enfin comme « l'ensemble du monde... principe universel, générateur de toutes choses ». En voici une belle traduction que je dois à l'obligeance de mon ami le philosophe Louis Ménard, païen mystique et fin lettré :

Parfums de Pan

J'appelle le puissant Pan, l'ensemble du monde, le ciel, la mer, la terre, reine universelle, et le feu immortel, car ce sont là les membres de Pan.

Viens, bienheureux danseur, courant en cercle, trônant

ger de mythologie. Toutes les fois que ces degrés sont oubliés et remplacés par des degrés artificiels nous avons de la mythologie ou, si je puis m'exprimer ainsi, nous avons une maladie du langage, que ce langage traite d'intérêts religieux ou d'intérêts profanes. 'Max Millier. Nouvelles leçons sur la science du langage, p. 79). La mythologie étant une maladie ou un désordre du langage, peut affecter toutes les parties de la vie intellectuelle de l'homme. 11 est vrai que les idées religieuses sont les plus sujettes de toutes à l'affection mythologique, parce qu'elles s'élèvent au-dessus des régions de notre expérience et que, par conséquent, il est de leur nature même d'avoir à se contenter d'expressions métaphoriques, {ld., p. 147-148). L'histoire de la religion est, en un sens, une histoire du langage, {ld., p. 161.)

(1) Les écrit» cycliques de l'Orphisme colligés, arrangés, et au besoin fabriqués par le poète Onomacrite d'Athènes, sous les Pisistratides, ne présentent aucune garantie d'authenticité dans la forme sinon dans le fond. Quelques fragments originaux s'y trouvent sans doute mêlés, mais comment les découvrir? Les hymnes sont d'une époque bien postérieure encore, quelques-uns de deux ou trois siècles peut-être après Jésus-Christ. 11 faut y voir une œuvre alexandrine, suprême effort du génie grec sur les antiques conceptions de l'Asie.

LE GRAND PAN xxv

avet les heures, pasteur des chèvres (tempêtes) (1) frénétique, inspiré, modérateur des astres, qui règles l'harmonie du monde au son de ta musique joyeuse, qui amènes les visions et frappes de terreur les mortels, qui te plais près des sources où paissent les chèvres et les bœufs, vigilant chasseur, ami d'Echo, dansant avec les nymphes, principe universel, générateur de toutes choses, démon aux mille noms, prince du monde, nourricier, porte-lumière, Paian fertile en fruits, ami des cavernes, aux lourdes colères, vrai Zeus armé de cornes.

Car sur toi s'appuie la plaine infinie de la terre, à loi sont soumis les courants profonds de la mer infatigable, et l'océan qui enveloppe la terre de ses eaux, et l'élément de l'air qui nourrit et anime les vivants, et, dans les hauteurs, l'éclat du feu léger.

Ces divines choses marchent sous tes lois, tu transformes toutes les natures selon tes providences, tu pais la race humaine dans le monde sans bornes.

Donc, bienheureux, frénétique, inspiré, descends vers nos saintes libations, donne-nous l'heureuse initiation de la vie, et envoie l'aiguillon panique aux limites de la terre.

L'inouïe métamorphose est maintenant accomplie. En ce Pan transfiguré, une nouvelle conception du monde se précise. Tous les phénomènes planétaires enchaînés d'une harmonie vivante, émanations diverses d'une identique énergie, se résument en une existence totale, le Pan universel qui contient toute vie.

Les dieux de l'IIellade, primitivement conçus —

(1) Du commun radical bondir. Le mot : les bondissantes, peut également s'entendre des chèvres et des tempêtes. Les nuées des Védas sont des troupeaux de vaches. Métaphores de peuples pasteurs.

in

xxvi LE GRAND PAN .

ainsi que les dieux Védiques — chacun comme souverain (1), avaient fini par s'ordonner dans la hiérarchie de l'Olympe. Zeus, le ciel brillant, embrassant, comprenant toutes choses, parut d'abord comme l'incarnation suprême du monde. Ainsi le chantait un poète orphique :

Zeus a été le premier, Zeus est le dernier, Zeus est le maître de la foudre ;

Zeus est la tête, Zeus est le centre, c'est de Zeus que toutes choses sont faites;

...Tout gît dans le grand corps de Zeus.

Mais tant de grandeur est éphémère. Déjà Zeus a trop vécu. L'homme, sous ses dieux, les use de son âme inquiète.

Sur Zeus et sur toutes les divinités de l'Hellade, Pan, si complètement dégagé des vanités célestes, n'a qu'un avantage, mais décisif : le jeu de mots commandé par son nom. De là sa suprématie finale, qui fera de lui l'incarnation du Paganisme grec au regard du Christianisme naissant.

Par le miracle humain dune voix, d'un son mal interprété, le mot qui sembla désigner l'ensemble

(1) « Toute une doctrine correspondant au panthéisme orphique s'attache à chacune des divinités grecques. Les différents dieux invoqués, Apollon, Hadès, Poséidon, Kronos, Héraclès, Pan, Héphaistos, Adonis, Eros, Némésis, les Nymphes, les Euménides, les Moires, etc., ne sont que des formes de la Divinité universelle.» (Alfred Maury. Histoire des religions de la Grèce antique, t. III, p. 329-330). Max Mùller fait la même remarque pour les dieux des Védas [Science du langage, p. 146).

LE GRAND PAN xxvn

du monde finit par le représenter en effet. Frappé du clair regard du monstrueux Satyre dont Victor Hugo a chanté la métamorphose, le grand Olympien s'évanouit en transparente vapeur, laissant la trace fugitive d'un nom dans les fastes des Dieux morts.

Zeus n'est plus. C'est Pan qui est maintenant. L'antique dieu solaire, source première de vie universelle, réduit à l'obscurité des cavernes d'Arcadie, apparaît tout à coup — sa Passion subie — plus grand, plus radieux, plus complètement divin que ne l'avait connu le monde. L'homme qui l'oublia le rappelle maintenant, et lui fait de sa propre inconscience un triomphe.

Le cycle parcouru, Pan revient à son origine de générateur, de dispensateur de toute existence. Mais combien changé pour avoir touché la terre! La gloire de l'astre radieux qui nous verse l'être n'est que l'éclair d'une étincelle dans la fureur des monstrueux incendies qui embrasent l'espace de leurs éternelles clartés. Ce n'est plus seulement un soleil, c'est tous les soleils du ciel, avec l'universel déchaînement de vie qui leur fait cortège, que Pan se trouve incarner désormais. La phonétique humaine a fait de lui le Grand Tout, tout ce qui est, et tout ce qui sera. Non le Dieu extérieur au monde, l'agitant de sa volonté. Le Dieu total, identique aux éléments qui en manifestent l'apparence, l'Etre Infini, le Grand Pan sans

xx vin LE GKAND PAN

forme et sans mesure, en qui sont, avec la Terre mère des Hommes et des Dieux, les cieux après les cieux partout fleuris de champs d'étoiles.

Mais ce Pan prodigieux, Seigneur de la Matière, à peine est-il conçu, proclamé, célébré en des poèmes où l'esprit grec a clarifié l'antique pensée de l'Asie, à peine apparaît-il comme l'aboutissant du paganisme heureux qui fit communier les hommes et les dieux dans les joies de la Terre, que l'écho de Palodès a retenti des gémissements de l'Hellade au lamentable annoncement de sa mort.

L'exilé des montagnes d'Arcadie n'a pas plus tôt surgi, de miracle, dans la splendeur du panthéisme rajeunissant de l'Asie, qu'un autre dieu, asiatique aussi — Jahvé farouche et Christ rédempteur — va s'emparer de l'Occident pour y faire triompher, dans des siècles de désespérance, le rêve stupéfiant du Ciel sur la vivante réalité de la terre, honnie, condamnée, vouée aux anathèmes du conquérant sémite de l'esprit aryen (1).

(1) « Hérodote ramenait toute l'histoire à une lutte éternelle de l'Europe contre l'Asie, de l'Hellène contre le Barbare. C'est bien ainsi qu'il faut nous représenter l'histoire religieuse des Grecs. C'est une lutte éternelle entre le Barbare religieux et l'Hellène philosophe, entre l'Asie crédule et l'Europe raisonneuse. L'Asie jette sans trêve sur la Grèce de nouvelles religions. Comme les

I vagues de la marée montante, nous les voyons de siècle en siècle survenir les unes derrière les autres en gagnant toujours du terrain malgré la résistance de l'esprit hellénique. Hérodote f n'avait pas prévu que le dernier mot, pour longtemps du moins, resterait à l'Asie. » (V. Bérard. De l 'origine des cultes arcadiens, p. 364.)

LE GKAND PAN xxix

Le paganisme va mourir. Le Grand Pan est mort. C'est que Jésus est né!

Les nouveaux temps sont venus. L'Olympe s'écroule. Les grands Dieux que Pan défendit aux premiers jours, avec Pan mort, succombent, et ce que n'avaient pu faire les Géants, fils du Ciel et de la Terre, un vagabond de Galilée, un rêveur à l'extatique sourire, d'un mot, d'un geste, l'accomplit.

L'Ilellade, par qui nous fûmes enfantés, succombe dans l'effrayant désastre. L'Asie victorieuse enfin de la raison humaine nous donne son Christ qui va nous posséder, nous modeler, nous faire. Paul s'embarque à Séleucie pour la conquête des âmes, prêchant le mépris de la terre, annonçant le royaume de Dieu qui va venir.

Loin du monde périssable, le regard des chrétiens. Ces malheureux qui se croient immortels, comme dit Lucien, ne peuvent pas comprendre la leçon des dieux qu'ils voient mourir. Répudiant la terre et ses joies, ses luttes, ses nobles souffrances pour l'avenir humain, ils vont, perdus dans leur rêve d'égoïste au delà, à la compression de toute faculté de vivre, à l'arrêt de tout effort de devenir. C'est le contraire aspect des choses. A la vie pour vivre, va succéder la vie

xxx LE GRAND PAN

pour mourir, à la pleine floraison de l'être, l'anéantissement de l'homme d'ici-bas au profit d'une paradisation future .

Le Juif schismatique ose porter son dieu rêveur jusqu'au foyer de l'antique raison. Un fabricant de paillassons surgi du grouillement d'en bas, un de ces fanatiques débordants qui, de la foule obscure, décident souverainement des destinées humaines, aborde, en messager d'une parole nouvelle, aux rivages sacres de THellade épuisée de siècles de pensée. Philippes, Amphipolis, Thessalonique, Athènes, Corinthe, le verront, l'entendront, non comprenant, non compris.

Renan, suivant les traces de l'apôtre, nous a laissé de l'arrivée à Philippes un tableau enchanteur. Hélas! ce paysage de verdoyantes cultures dominées du Pangée, où se complut notre chrétien déchristianisé, c'est ce qu'il a vu — lui — non l'apôtre. Ne cherchons pas quelque chose de Paul dans ce qui lui fut précisément un livre fermé. Tous ces aspects de la terre heureuse, ces eaux vives, ces bois, ces fleurs caressées des abeilles, ces buffles dans les roseaux, que faisaient-ils sinon de plaider pour l'homme et pour la terre, de dire les joies de l'effort humain, de les faire éclater en magnifique apothéose? Ce sont tes membres, 6 Pan, comme dit le chanteur orphique, dont tu tentais vainement la vue de l'insensible! Qu'importe la Nature perfidement tentatrice? Qu'im-

LE GRAND PAN xxxi

portent ces plaines fertiles, ces montagnes lumineuses, témoins tragiques de Brutus expirant?

Si le messager du Christ eût été frappé de ces spectacles, il n'eût pu qu'en exprimer son dégoût, son horreur. Pourquoi s'acharner sur le sol rebelle? « Les oiseaux de l'air ne sèment ni ne moissonnent, ni n'amassent rien dans les greniers; le Père céleste les nourrit... Les lis des champs ne travaillent ni ne filent, ils éclipsent Salomon dans sa gloire. Car ce sont les païens qui recherchent toutes ces choses... Cherchez le royaume de Dieu, et tout vous sera donné par surcroît. » Pourquoi s'attarder aux joies de la terre, quand le mépris de ce qui est d'un jour assure l'éternelle félicité dans le ciel?

Quelques semaines plus tard, au sortir d'Ain-" phipolis, Paul et Silas rencontraient le tombeau d'Euripide. Ignorant sans doute jusqu'au nom même du mort, ils passaient sans détourner la tête, insoucieux de la pensée contre laquelle ils s'acharnaient sans la connaître.

Enfin, l'Attique vit débarquer l'apôtre. La Grèce, vivante encore dans son blanc peuple de marbre, étincelait en vain de lumière divine aux yeux du Juif halluciné. Les Romains pillards, dévastateurs de Corinthe, commençaient de dépeupler Delphes, Olympie, déjà souillées de statues impériales. Le temple de la déesse Rome, le,, temple d'Auguste, une cohue de figures romaines,

xxxii LE GKAND PAN

profanaient le Parthénon d'un voisinage sacrilège. Athènes avait fleuri, comme cité sans doute ne fleurira jamais (1). La grande mort était sur elle. Pourtant, sur l'Acropole d'or flambant dans le ciel bleu, Athéna Poliade, parée, pour le supplice, d'un cortège de dieux comme le génie humain n'en a, depuis ces temps, ni conçu, ni créé, attendait immobile, dans sa beauté sereine, le bourreau qui venait.

Qu'est-ce que le sombre Sémite pouvait comprendre d'une telle floraison d'âme, lui, dont le Livre proscrit toute image des choses (2). L'Hellade, divinisant la nature, lui était aussi étrangère, aussi ennemie que la nature elle-même.

Tant de merveilles, dit Renan, touchèrent peu l'apôtre. Il vit les seules choses parfaites qui aient jamais existé, qui

(i) « Athènes n'a pas eu une gloire, ni même un plaisir, qui n'ait été pour l'avenir un bienfait, et qui ne nous demeure comme un immortel héritage. » Ernest Havel (Le Christianisme et ses origines, t. 1, p. 50.)

(2) Tu ne te feras point d'image taillée, ni aucune ressemblance des choses qui sont là-haut dans les cieux, ni ici- bas sur la terre, ni dans les eaux sous la terre: tu ne te prosterneras point devant elles et tu ne les serviras point. (Exode XX, 4, 5.) Vous ne vous ferez point d'idoles, et vous ne dresserez point d'image taillée, ni de statue, et vous ne mettrez point d'image figurée dans votre pays, pour vous prosterner devant elle; car je suis l'Eternel, votre Dieu. (Lévitique XXVI. 1.)

Hérodote observe que les Perses, adorateurs des astres, n'ayant ni temples, ni autels, ni images, prenaient en pitié la religion des Grecs. C'est, en effet, l'anthropomorphisme qui fut vainqueur à Marathon et à Platée.

« Xerxès, dit un historien des Parsis, avait une telle haine de Y idolâtrie qu'il détruisait tous les temples des Dieux de la Grèce. » (Dosabhai Framji Karaka. Eistory of Parsis.) On sait quel fut le sort de l'Acropole après la prise d'Athènes.

LE GRAND PAN xxxm

existeront jamais, les Propylées, ce chef-d'œuvre de noblesse, le Partliénon, qui écrase toute autre grandeur que la sienne, le lemple de la Victoire sans ailes, digne des batailles qu'il consacra, l'Erechtéion, prodige d'élégance et de finesse, les Errhéphores, ces divines jeunes filles, au port si plein de grâce.

]1 vit tout cela, et sa foi ne fut pas ébranlée ; il ne tressaillit pas. Les préjugés du Juif iconoclaste, insensible aux beautés plastiques, l'aveuglèrent ; il prit ces incomparables images pour des idoles : « Son esprit, dit son biographe, s'aigrissait en lui-même, quand il voyait la ville remplie d'idoles. » Ab ! belles et chastes images, vrais dieux et vraies déesses, tremblez, voici celui qui lèvera contre vous le marteau. Le mot fatal est prononcé : vous êtes des idoles; l'erreur de ce laid petit Juif sera votre arrêt de mort.

Le voilà devant le rocher de l'Aréopage, au pied de la colline sainte, couronnée de la suprême citadelle des dieux. Il va parler. Ce sont des Grecs qui l'écoutent. Mais en quel état d'âme? Quelles croyances? Quelles pensées? Un désordre agité, bourdonnant dans le vide, une confusion des cultes de tous pays (1), le doute universel en forme d'adorations de hasard, le désenchantement expiatoire du génie, dans l'irréparable défaite des hommes et des dieux.

Le mal venait de loin. Aristophane avait égayé la Grèce de l'Olympe, et l'impunité du railleur dénonçait l'impuissance d'en haut. Lacharès avait pu voler l'or de la statue d'Athéna. Démétrius

(1, « De tout l'Orient ouvert, les dieux se jetaient sur la Grèce. » — V. Bérard.

xxxiv LE GRAND PAN

Poliorcète installait ses courtisanes dans l'opisthodome du Parthénon. Aristion laissait éteindre la lampe immortelle, et bafouait la prêtresse de la Déesse protectrice.

Que croire, où se reprendre en cet effondrement de tout ? L'Hellénisme, sans dogmes ni livres sacrés, sans traditions sacerdotales, n'avait de vertu que par l'âme vivante, et l'âme n'était plus. Ainsi que de nos jours, la foi, ruinée, se mimait encore en des gestes appris d'où le sentiment, la pensée avaient disparu. Moins l'homme se donnait vraiment, plus il se répandait en manifestations bruyantes de duperie pour lui-même autant que pour autrui.

La mutuelle tolérance qui fut des Grecs, accrue de l'obscur sentiment d'un monde qui finissait, d'un inconnu qui s'élaborait, accordait provisoirement tous les contraires. Athènes demeurée païenne par ses traditions de vie et de gloire, mais minée clans tous les fondements de sa pensée, chancelait sous le flot toujours montant des nouveaux mythes de l'Asie.

Plusieurs siècles avant le Christ, le Bouddhisme avait tenté la conquête de la Grèce (1). Des rois de Bactriane, hellènes de race, comme Agathoclès et Ménandre, s'étaient convertis à la religion d'amour et d'universelle charité. Jusqu'au pied

(1) Voir l'article de M. Sylvain Lévi : Le Bouddhisme et les Grecs, dans la Revue de V histoire des religions, tome XXIII.

LE GRAND PAN xxxv

de l'Acropole une lente infiltration amena la parole de Çakya-Mouni. Peu de temps avant la naissance du Christ, Athènes vit un Sarmane (1) rassasié des joies de l'existence, monter sur un bûcher pour y finir sa vie « suivant la coutume de sa patrie », dit l'épitaphe que copièrent Strabon et Plutarque.

« Si le Bouddhisnie n'arriva point à triompher, dit M. Sylvain Lévi, s'il disparut de l'Occident sans y laisser presque aucun souvenir, la politique et la géographie seules sont responsables de son insuccès. » La raison ne paraît pas déterminante quand on lit le récit du voyage du Chinois Hiouen- Thsang dans l'Inde — six cents ans après Jésus- Christ — à la recherche des livres sacrés du Bouddhisme. Si le monde grec avait produit, en temps opportun, un esprit de cette trempe, les obstacles de la politique et de la géographie eussent compté pour bien peu de chose. L'Occident peut-être eût rejoint l'Orient dans l'acceptation de la grande doctrine altruiste, et l'inévitable révolution de cet âge se fût accomplie dans d'autres conditions de sentiments et de pensée.

Mais l'événement n'eut pas lieu, et ce fut Paul, porteur de la parole de Judée — pénétrée ellemême des prédications de Çakya — qui vint délier l'hellénisme au pied du rocher d'Athéna.

(1) Moine bouddhiste.

xxxvi LE GRAND PAN

Il parla, le Juif redoutable. Il dit la résurrection des morts, et comment la vie n'avait plus d'autre but que de mourir. L'idée cent cinquante ans plus tard excitait encore la verve de Lucien. C'était, en dépit des boutades de quelques philosophes, le renversement des idées de la Grèce, le bouleversement de toutes choses. La vie devenait comme une mort passagère, la mort était l'entrée dans la vie éternelle.

Que pouvaient penser des Grecs de ce paradoxe de déraison, eux les fils de la grande lignée qui conçut et réalisa, dans la plus belle ampleur, la pensée de la vie pour vivre? « Nous t'écouterons une autre fois », dirent les plus polis.

Un monde qui meurt, un monde qui va naître. Une prédication — à ce point dédaignée que Plutarque, dans la première moitié du 11e siècle, ignora Jésus — appelée pourtant à conquérir les hommes, mais pour un résultat combien différent des rêves du prédicateur.

Accueilli par l'indifférence ou le sarcasme, l'apôtre jeta la graine au vent qui prit charge de la moisson. Une folie passe, avait pensé l'Aréopage. Le monde depuis deux mille ans regarde passer cette folie.

La recherche du royaume de Dieu, le mépris de la terre, de ses beautés, de ses joies, de sa puissance sur elle-même par l'homme sorti de

LE GRAND PAN xxxvn

son sein, la haine d'un idéal de vie vivante, le dégoût de l'action d'ici-bas, de l'enfantement -douloureux de formes meilleures, voilà ce qui triomphe, voilà ce que l'Occident appellera la vie désormais. On ne va plus vivre qu'en vue de la mort.

'La voix de Paxos'a dit vrai. Le Grand Pan est mort : et l'homme de l'Hellade avec lui.

La grande nuit se fait. Avec la conversion de Constantin , malgré la suprême résistance de Julien, le christianisme, devenu pouvoir politique, s'empare des civilisations helléniques, les submerge d'un renouveau d'Asie, déchaîne l'exécrable fureur d'un fanatisme de sauvages contre les Olympiens de marbre, impassibles, souriant au destin. Une frénésie de dévastation précipite la barbare cohue contre l'auguste- peuplé des dieux, candidement confiants clans la force immuable de Féternelle beauté. Surs d'eux-mêmes, fiers en leur âme de l'idéal réalisé, les divins Immortels opposent à la stupide barbarie qui monte, le front pur ai serein d'une destinée supérieure.

Vainement. L'arrêt fatal est prononcé. Le grand Julien,

Assez haut sur son trône et sur sa volonté Pour arrêter du doigt tout un siècle au passage,

xxxvin LE GRAND PAN

parle de tolérance et de liberté. Pensées et paroles perdues! Dans son obstination, il imposa pour toute contrainte aux chrétiens, comme dit Gibbon, de les empêcher de tourmenter ceux qu'ils qualifiaient d'idolâtres. Ce régime de commune liberté, proclamé par l'édit d'universelle tolérance, ne fut pour les sectaires qu'un sujet de scandale et d'horreur.

Les iconoclastes continuèrent de se livrer aux actes de violence autorisés par le précédent règne. Antioche bafoua l'empereur. L'autel de Cybèle à Pessinunte fut renversé, presque sous les yeux de Julien. A Gésarée, le temple de la Fortune, le seul qu'on y eut laissé aux païens, fut détruit par une émeute populaire. Le clergé, dépouillé des privilèges accordés par Constantin, poussait aux pires violences. George, primat d'Egypte, présidant au pillage des temples, s'écriait d'une voix tonnante : « Jusques à quand laissera-t-on subsister ces sépulcres? » Le merveilleux temple de Daphné près d'Antioche fut brûlé, avec la statue d'Apollon, par l'intercession de Saint Babylas. Et Julien vit honorer comme martyrs les fanatiques punis comme incendiaires.

L'entraînement de la lutte, il est vrai, l'égara jusqu'à lui faire interdire aux chrétiens l'enseignement des arts de la grammaire et de la rhétorique. A ceux qui protestent, il jette ce cri de bataille où se peint toute son âme : « Votre Saint

LE GRAND PAN xxxix

Paul qui vous défend de toucher aux viandes immolées, ne vous a-t-il pas défendu aussi de goûter des lettres grecques, ne fût-ce que pour éviter de scandaliser la conscience du prochain? ... « C'est à nous qu'appartient Tart de la rhétorique, cest à nous seuls, qui adorons les Dieux de l'Hellade, qu'il appartient iï helléniser . Pour vous qui n'avez que la rusticité en partage, et dont toute la sagesse consiste à dire : croyez, qu'avez-vous à faire de nos sciences et de nos arts (1)? » Ce fut la dernière protestation de la Grèce expirante.

Le bourreau Théodose va porter le coup suprême aux vaincus. Le massacreur infâme, à qui Ambroise fut obligé de refuser l'entrée du lieu saint, ne pouvait se laisser fléchir par d'immo-

(1) Tertullien n'avait-il pas dit : « Nous n'avons plus besoin de curiosité après Jésus-Christ, ni d'investigations après l'évangile? » N'était-ce pas la même idée que soutenait Julien écrivant : « Puisque les chrétiens prétendent ne trouver dans nos auteurs qu'impiété et folie, qu'ils se bornent à expliquer dans leurs églises leur Saint Mathieu et leur Saint Luc. »

Cependant il s'efforçait de maintenir, à tous autres égards, son régime de tolérance :

« J'ai ordonné dans mon humanité et ma clémence, qu'on n'exerçât aucune violence contre les Ga'iléens, qu'on ne les traînât point de force dans les temples et qu'on ne les contraignît d'aucune manière à agir contre leur persuasion. Ces) par les discours, par les exhortations, par la compassion, no par les supplices et les mauvais traitements, qu'il fautrameneï les hommes égarés. »

Combien vite furent oubliées, par les successeurs chrétiens de l'empereur philosophe, cette noble réponse à l'ôdit de son prédécesseur Constance (Milan, 19 février 356), portant la peine de mort contre quiconque serait convaincu d'avoir participé à des sacrifices ou adoré des idoles.

xl LE GRAND PAN

biles statues. « Après la réaction païenne de Julien, les chrétiens, dit Gibbon, regardèrent leur victoire comme précaire et peu sûre, tant que leurs adversaires auraient la permission de subsister... Ils enflammèrent le zèle cfes empereurs, eï-lous les temples du monde romain furent détruits soixante ans après la conversion de Constantin (1 ). »

(1) Théodose chargea, par une commission spéciale, d'abord Cynégius, préfet du prétoire d'Orient, et ensuite le? comtes Jovius et--Gaudentius, deux officiers d'un rang distingué dans l'empire d'Occident, de fermer les tempies, de s'emparer de tous les instruments de l'idolâtrie, et de les détruire, d'abolir les privilèges des prêtres et de confisquer les terres consacrées au profit de l'empereur, de l'Église catholique ou de l'armée.

... On récompensa par des privilèges municipaux et par des dons considérables tes villes qui signalaient leur zèle^par la destruction volontaire de leurs temples. (Gibbon, Chute de l'Empire romain.)

L'an 398, Jean, évéque de Constantinople, ayant appris qu'il y avait des habitants de Phénicie, qui étaient encore adonnés au culte des idoles, assembla des Solitaires tout remplis de zèle pour la gloire de Dieu, et les envoya démolir les temples en vertu des lettres de l'empereur qu'il leur avait mises entre les mains, pour autoriser leur action. H ne tira point du trésor public les deniers nécessaires pour payer les ouvriers ; mais il persuada à des dames de piété de fournir libéralement. à cette dépense. (ïhéodoret, Hist. ecclés.)

Sans cesse on surprenait les païens dans les temples, offrant furtivement des sacrifices. Dans leurs jours de fêtes, où ils étaient plus exactement surveillés, ils ne laissaient pas de se réunir auprès des sanctuaires ou à l'ombre des arbres con-* sacrés. Là, ils égorgeaient un bœuf, ou un agneau, en faisaient rôtir la chair, et, coudiés sur le gazon, la mangeaient ensemble, toul en brûlant des parfums et chantant des hymnes en l'honneur des Dieux. Il n'y avait là, disaient-ils aux agents de l'empereur, ni libation, ni offrandes, ni gâteaux de farine et de sel, ni autel pour recevoir le sang des victimes, rien en un mot de ce qui constituait les véritables sacrifices. Or, tout ce que l'empereur n'avait pas défendu devait demeurer permis.

Mais les évêques ne se payaient pas de semblables raisons. Partout, où ils jugeaient que la loi*avait été violée, s&us pré-

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Jupiter mis aux voix dans le Sénat de Rome, sur la proposition de l'empereur, y fut désastreusement battu, et Théodose, « traîna publiquement les Dieux de l'antiquité attachés aux roues de son char ». Son fils, le lâche Honorius, renouvelant pour la quatrième fois l'édit qui ordonne de briser les statues, est obligé d'ajouter : « S'il en reste dans les temples » .

texte de prévenir des infractions nouvelles, et sans attendre "le signal, sans même demander le consentement de l'autorité, ils faisaient démolir les édifices dans l'intérieur ou le voisinage desquels ces réunions sacrilèges avaient eu lieu ; ils soutenaient qu'il n'y avait que ce moyen de faire cesser les rites prohibés ; qu'aussi longtemps que les temples resteraient debout, les païens seraient tentés d'y entrer pour offrir des sacrifices.

- Mais les plus acharnés à cette guerre des Titans, comme l'appelait Eunape, c'étaient les moines, dont les noirs essaims parcouraient les provinces, toujours prêts à se mettre à la tête des expéditions pieuses et au service des évêques les plus entreprenants. Suivis de la populace, soutenus par des bandes de gladiateurs, et au besoin par des corps de troupes que les proconsuls mettaient à leur disposition, ils allaient, armés de pierres, de leviers et de marteaux, renverser les statues, démolir les autels, raser les sanctuaires, maltraitant les prêtres qui osaient en prendre la défense, et s'emparant des trésors et des objets précieux qui y étaient renfermés.

Quelquefois même, si nous en croyons Libanius et Zosime, sous prétexte de ravir à l'idolâtrie toutes ses ressources, ils étendaient leur rapacité sur les terrains contigus aux temples, pillaient les récoltes dont ils étaient couverts, « dérobant ainsi le bien et détruisant l'espérance des cultivateurs ». (E. Ghastel, Histoire de la destruction du paganisme.)

« Martin, évoque de Tours, parcourait la Gaule à la tête de ses moines, et détruisait les idoles, les temples et les arbres consacrés dans toute l'étendue de son vaste diocèser; et le lecteur de sa vie peut juger s'il dut ses succès à la puissance des miracles ou à celle du glaive temporel. En Syrie, l'évêque Marcellus que Tlfëodoret surnomme le pieux et le divin, résolut de raser tous les temples du diocèse d'Apamée. Celui de Jupiter

iv. "

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Qui racontera ce grand désastre? Qui dira l'épopée de mort? A peine les gémissements des vaincus, perdus dans les clameurs de triomphe, sont-ils arrivés jusqu'à nous. Julien, pour avoir tenté l'effort d'une suprême bataille, nous est venu chargé de l'exécration des vainqueurs, flétri d'un nom odieux.

était si solidement construit qu'il résista d'abord à toutes les attaques. Ce temple, situé sur. une éminence, avait quatre' façades, soutenues chacune par des colonnes massives de quinze pieds de circonférence, et toutes les pierres qui les composaient étaient fortement engrenées ensemble avec du fer et du plomb. On le fit miner et ce superbe édifice s'écroula dès que le feu eut consumé les étançons au moyen desquels on avait creusé sous ses fondements. Les difficultés de cette entreprise sont décrites sous l'allégorie d'un démon qui, ne pouvant pas en empêcher le succès, tâchait du moins de le retarder. Fier de cette victoire, Marcellus se mit lui-même en campagne pour triompher des démons, suivi d'une foule nombreuse de soldats et de gladiateurs sous l'étendard de l'évêque, et il attaqua successivement les villages et les temples répandus dans l'étendue du diocèse d'Apamée.

« Les moines qui sortaient en foule du désert secondaient

puissamment ces pieuses entreprises et leur zèle ressemblait

beaucoup à la fureur ou plutôt à la férocité Le goût, la

prudence ou peut-être la vénalité de quelque gouverneur de province sauva un petit nombre de temples. Celui de Vénus à Carthage formait une enceinte d'environ deux milles de circonférence. On en fit une église, et une consécration semblable a conservé le magnifique Panthéon de Rome. » (Gibbon, Chute de l'Empire romain.)

« Le temple d'Edesse... paraît avoir été un des premiers exposé aux dévastations des moines. C'est ce beau temple, sur les frontières de la Perse, dont Libanais déplora surtout la ruine- Pendant que Théodose était éloigné de l'Orient, un nouveau gouverneur d'Osroène, dont l'épouse était dévouée à Eulogius, et qui lui-même espérait avoir part aux dépouilles du temple, se munit, à ce qu'on assure, d'un faux rescrit de l'empereur, et, à la tête d'une troupe confuse de moines et de soldats, détruisit de fond en comble ce superbe édifice, qui n'avait d'égal en richesse que le temple de Sérapis à Alexandrie. » (E. Chastel, Histoire de la destruction du paganisme.)

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Jamais si vaste tragédie ne couvrit ainsi d'ensemble tout un monde de son horreur. Dans l'empire démesuré de Rome, du Capitole aux confins des terres civilisées, masses, haches d'armes, épieux, marteaux, tout est bon pour l'immense massacre qui va joncher le solde colonnes brisées, de corps meurtris, déchirés, de membres épars, de formes mutilées. Ce qui sera sauvé du fer, périra dans l'incendie. Ce qu'aura épargné le feu, le tremblement de terre l'achèvera, comme les temples de Delphes et d'Olympie, ou la guerre, comme le Parthénon.

« Hélas ! écrivait Libanius, voici qu'on se précipite sur les monuments de notre piété. On mine leurs fondements, on sape leurs murailles, on défonce leurs toits, il ne reste plus aux prêtres qu'à se taire ou à mourir. Les bandes noires sillonnent la contrée, bondissent contre les maisons des Dieux; la campagne sans temples est comme le printemps sans fleurs. »

Dans le chaos des ruines fumantes, parmi les débris des autels, les Grands Dieux qui osaient se survivre, maintenant affreux de blessures béantes, gisent dans l'insolente splendeur de ce ciel qui rayonna de leur vie. D'autres, ignominieux captifs dans la ville asiatique de Constantin(l), dépouillés de leurs attributs souverains,

(1) « Constantin envoya de tous côtés des agents qui faisaient la visite des temples, saisissaient les offrandes et les

XLiv LE GRAND PAN

orneront aux carrefours; au cirque, sotis les huées de la tourbe, le triomphe du vainqueur. Le Zeus de Phidias (1), l'Apollon de Delphes, Pan luimême, le Pan vainqueur du Mède, traînés en esclavage, souillés, bafoués d'une plèbe stupide (2) ! Et puis quand la paix de la mort s'étendra sur la plaine, les barbares, accourus comme vautours à l'odeur des batailles, s'acharneront en brutes

revenus des uns, dépouillaient les autres de leurs ornements, étaient à ceux-ci leurs colonnades, à ceux-là leurs statues les plus renommées, enlevaient, pour les convertir en monnaie, les plaques d"or et ,dargent dont les idoles étaient recouvertes, et envoyaient toutes ces dépouilles" à Constantinople. » (Eusèbe, Vie de Constantin.)

« Les statues d'or et d'argent furent fondues pour être converties en monnaies. Celles qui n'étaient que de cuivre, mais qui étaient bien travaillées, furent portées à Constantinople, où elles servent encore d'ornement dans les places publiques, dans l'hippodrome, et dans le palais. Ce fut là le sort de la statue d'Apollon par laquelle la prêtresse rendait ses oracles, de celles des Muses qui furent tirées de l'Hélicon, des trépieds de Delphes, de la statue si fameuse de Pan que Pausanias, lacédémonien, et les villes de Grèce consacrèrent après la victoir-e remportée sur les JMèdes. On ôta les portes et la couverture des temples, qui, étant négligés de la sorte, tombèrent pour la plupart en ruines. On démolit entièrement celui d'Esculape qui était à Egide, ville de CiliGie, et celui de Vénus qui était à Aphaca, proche du mont Liban et du fleuve Adonis. Ces deux temples étaient très fameux et fort fré/mentés par les anciens. » (Sozomène, Hist. ecclés.)

(1) En 39 i, Théodose supprima les Jeux Olympiques, et fit » transporter le Zeus de Phidias à Constantinople où il périt quatre-vïngts ans plus tard dans un incendie.

(2) Théophile, évêque d'Alexandrie, bâtissant une église sur les ruines d'un temple de Dionysos, trouva, dans les caveaux, des statues d'autres dieux, et les fit promener par dérision dans les rues de la ville sous les insultes de la populace. Ce fut Get événement qui provoqua l'émeute d'où sortit la destruction <}u Sérapénm, et de la bibliothèque contenue dans les annexes du Temple.

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sur les lamentables vestiges de l'Olympe. Pour un peu de chaux, dont se cimentera l'informe abri de pierre, les plus précieux legs du génie, divins fragments de la plus -belle vie disparue, seront calcinés aux brasiers où, dans un triomphant holocauste de barbarie, s'abîmeront les faces radieuses que voulait l'éternité.

L'homme qui créa cesvies surhumaines les reprend en haine de la pensée dont se fera sa gloire. Plus humaine aux divins morts que l'humanité même, la Terre, mère des hommes et des dieux, lentement couvre de son linceul ami, garde en ses pieuses sépultures, de vagues restes d'immortalité pour les résurrections de l'avenir.

Dans cet universel désastre du Ciel et de la Terre, la destruction du Sérapéum d'Alexandrie par l'évêque Théophile eut jusqu'aux confins du monde romain le retentissement de l'irréparable. Evagrius, préfet de la province, n'osant obéir aux injonctions de l'ardent évêque, demanda des ordres à l'empereur. Théodose, en réponse, ordonna de détruire tous les temples d'Alexandrie, dernier foyer de l'Hellénisme, et chargea Théophile luimême de l'exécution de la sentence, en commandant au préfet de lui prêter l'appui de ses soldats.

Aussitôt l'évêque se précipite dans le Sérapéum à la tête d'une troupe en armes, et, sous sa direction, parmi les cris et les gémissements

xlvi LE GRAND PAN

des païens, l'œuvre de dévastation s'accomplit (1). L'ordre est donné d'abattre le colosse, qui de ses deux bras atteignait les murs opposés du temple. Les chrétiens eux-mêmes en frémirent d'effroi, car c'était une opinion répandue, que si quelqu'un osait porter la main sur Sérapis, la terre s'ouvrirait, le monde retournerait au chaos (2).

(1) Voir Socrate, Histoire de l'Eglise, liv. V, chap. xvt; Sozomène, Histoire de VEglise, liv. VII, chap. xv; Théodoret, Histoire de VEglise. liv. V, chap. xxn.

Le temple, bâti sur, un assemblage de voûtes, dominait la ville. La plate-forme était bordée d'édifices magnifiques parmi lesquels la célèbre bibliothèque.

« Après avoir traversé l'enceinte on trouvait un vaste portique qui régnait autour d'une place carrée, au milieu de laquelle s'élevait le bâtiment du temple soutenu sur des colonnes du marbre le plus précieux. Il était spacieux et magnifique. Les murailles étaient revêtues en dedans, de lames d'or, d'argent et de cuivre. Ammien Marcellin ne trouve dans l'univers, que le temple de Jupiter Capitolin qui pût égaler en splendeur et en majesté ce superbe édifice. » (Lebeau, Histoire du Bas-Empire.)

Après son expédition contre le Sérapéum, Théophile fit immédiatement raser tous les temples de Ganope près d'Alexandrie.

(2) Les Romains, pillant admirativement la Grèce, ou saccageant, pour un motif de lucre, les temples des pays où les conduisaient leurs victoires, n'avaient que trop souvent donné l'exemple de ces attentats. Partout de pieuses légendes protégeaient les divines images, menaçaient de mille maux le sacrilège. En vain !

Au cours de l'expédition de Marc-Antoine contre les Parthes, la statue d'or massif de la déesse Anaïtis fut enlevée d'un temple d'Arménie. Pline raconte (Hist.nalur., XXXIII, 24) qu'Auguste, soupant chez un vétéran de Bologne, lui demanda « s'il était vrai que le premier qui avait mis la main sur la statue de la divinité avait expiré, frappé de cécité et de paralysie. Le vétéran répondit qu'Auguste soupait justement de la jambe de la déesse; qu'il avait, lui, porté le premier coup, et que toute sa fortune venait de ce butin ».

Ainsi Rome, portant une main impie sur les divinités étrangères, préparait les' voies aux destructeurs de ses Dieux.

LE GRAND PAN xlvii

Cependant un soldat, gravissant une échelle, frappe le dieu de sa hache d'armes. Un grand cri s'élève de la foule, étonnée que la terre et le ciel demeurent. Le soldat redouble ses coups, met en pièces le bois de la statue, d'où s'échappent des troupes de rats. La tête du dieu roule sur le pavé. Le tronc, les membres sont triomphalement traînés par la ville au milieu des huées, brûlés dans l'amphithéâtre. Cendres et fumée, c'est un Dieu qui a vécu.

Sur les ruines du temple une église s'éleva, dédiée à Saint Jean-Baptiste, en attendant l'écroulement futur de cette nouvelle éternité d'un jour.

Hélas! ce n'était pas assez de l'anéantissement du temple de Sérapis. La fureur dévastatrice de l'évêque Théophile devait entraîner l'une des pires catastrophes de l'histoire humaine, la destruction de la bibliothèque merveilleuse où s'accumulait le magnifique effort de la pensée antique.

Pour reconstituer l'ancienne bibliothèque des Ptolémées, consumée lorsque César s'empara d'Alexandrie, Antoine avait donné la collection entière de Pergame à Cléopâtre : 200,000 volumes environ. C'est contre ce trésor que s'acharna la rage des chrétiens de Théophile. « Yingt ans après, dit Gibbon, les casiers vides excitaient encore les regrets et l'indignation des spectateurs dont les préjugés n'obscurcissaient pas tout à fait le bon sens. Quoique bigot et ama-

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teur de controverse, Ordse en paraît un* peu honteux (1). » Rien ne peut prévaloir contre le témoignage de Fami de Saint Augustin, qui a vu. L'incendie, attribué à Amrou, lieutenant du calife Omar, à 2&4; ans dé là — s'il est authentique en dépit des contestations — na pu détruire qu'une bibliothèque chrétienne, instituée on ne sait comment ni*par qui. C'est doncen vain qu'on, a tenté de détourner sur les Arabes le crime des chrétiens.

L'anéantissement de la pensée n'était d'ailleurs

que la fin logique de la destruction des formes d'art. L'absolu est inexorable. Il veut tout l'homme, et, par l'homme conquis, l'humanité tout entière. Quand il surgit de toute sa puissance, l'énorme

(1) Voici le- passage en question : «... Aujourd'hui encore, il existe dans certains temples des armoires à livres que nous avons vues de nos yeux, et qui, lors du pillage de ces temples, ont été vidées par des hommes de notre parti et de notre temps, à ce ([ne l'on rapporte — et c'est la vérité ».

Le distingué professeur à qui je, dois cette très scrupuleuse traduction, a bien voulu accompagner son envoi d'un savant commentaire, d'où je détache le passage suivant : « Exinanita doit signifier vidées, et non pas détruites, si Orose les a vues l'an 415 après Jésus-Christ, c'est-à-dire, environ vingtcinq ans après la destruction du Sérapéum et le pillage des temples par les chrétiens. Les armaria librorum devaient provenir de la bibliothèque du Sérapéum. Ces temples conservés étaient-ils convertis en églises? Que faisaient-là ces armaria? Questions sans réponses. Nostris hominibus signifie-t-il les chrétiens? La chose étant de notoriété publique, Orose a dû risquer l'aveu, avec ce sous-entendu que les chrétiens ont pris les livres, mais ne les ont pas détruits (?) ».

L'événement n'a que trop montré la valeur des sous-entendus d'Orose.

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faucheur de libre vie mentale ne pouvait que déchaîner la mort dans le champ d'exubérante floraison où s'épanouit, sans révélation d'en haut, l'humanité divinisée de l'Hellade.

Comment tuer les dieux nés de l'homme, si l'on ne détruisait la pensée même qui les avait conçus? Il fallait que les morts fussent anéantis dans ce qu'ils avaient laissé de leur âme aux générations survenues. C'était l'esprit qu'on pour: suivait dans ces marbres inanimés. Toute manifestation d'humanité, condamnée, doit s'abîmer en l'unique Dieu qui absorbe toute énergie, qui veut toute volonté de sa créature.

Car il ne faut pas s'y tromper. Ces dieux "révérés de l'antiquité ne sont autres que des démons (1) conjurés pour perdre l'homme en le défi) Toutes les professions, dit Gibbon, tous les métiers qui contribuaient à former ou à décorer les idoles, étaient déclarés infectés du poison de l'idolâtrie, sentence sévère, puisqu'elle dévouait aux tourments éternels cette portion si considérable de la société qui exerce les arts libéraux et mécaniques.

Si nous jetons les yeux sur les restes innombrables de l'antiquité, outre les images des dieux et les instruments sacrés de leur culte, nous voyons que les maisons, les habits et les meub'es des païen's devaient leurs plus riches ornements aux formes élégantes et aux fictions agréables consacrées par l'imagination des Grecs.

C'était aussi, d;ms celte source impure, que la musique, la peinture, l'éloquence et la poésie avaient puisé leur plus; grande beauté. Dan* le langage des pères de l'Église, Apollon et les Muses sont les organes de l'esprit infernal, Homère et Virgile en sont les principaux ministres; et cette mylhologie brillante qui anime, qui remplit les productions de leur génie est destinée à célébrer la gloire des démons.

L'exaltation de la foi, le mépris de tout art, la haine de toute pensée, voilà l'homme nouveau.

l LE GKAND PAN

tournant de Celui qui réclame ses hommages. Ces esprits infernaux prennent le nom de Jupiter, de Vénus, d'Apollon, d'Esculape. Ils le confessent eux mêmes, allègue Tertullien, quand ils sont tourmentés par des exorcistes chrétiens. Avec les philosophes, ces animaux glorieux, ils sont voués aux flammes éternelles, par la bonté du Dieu des

pères de l'Eglise.

Ecoutez l'homme, qui proscrit une tragédie d'Euripide au même titre qu'un combat de gladiateurs :

0, combien j'admirerai, combien je rirai, combien je me réjouirai, combien je triompherai lorsque je contemplerai tant de superbes monarques et de dieux imaginaires poussant d'affreux gémissements dans le plus profond de

l'abîme tant de sages philosophes rugissant au milieu

des flammes, avec les disciples qu'ils ont séduits, tant de poètes célèbres, tremblant devant le tribunal non de Minos, mais de Jésus-Chriit (l), etc., etc..

Quel Grec eût jamais pu proférer de telles paroles de folie, ressentir cette fureur de haine où s'annonce le meurtrier délire de l'Inquisition? Oui, c'est bien un monde nouveau qui commence, un monde judéo-chrétien, haïsseur des représentations de l'esprit, trop éperdument briseur d'idoles, pour jamais pardonner à toute œuvre où l'homme a cherché l'expression des mouve-

(1) Tertullien. De spectaculis.

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ments de son âme. Par l'implacable destruction de la pensée hellénique, réputée démoniaque en ses multiples formes, l'Église préludait logique- \ ment aux bûchers qui devaient consumer tant de penseurs, tant de livres, sans réussir à tuer l'homme pensant.

C'est que l'esprit des dieux morts leur survit. Dans la lutte acharnée du Sémite, contempteur d'images, contre l'Hellénisme évocateur de beauté, fabricateur de dieux, à travers des fortunes diverses, l'art de la forme tangible doit finalement triompher de l'idéalisme subtilisé jusqu'à ne pouvoir se formuler aux yeux.

Le monde antique, à bout de forces, se laissa persuader d'abandonner ses dieux. Mais, pénétré jusqu'aux moelles de l'anthropomorphisme de l'Hellade, épris de nature divinisée, jamais il n'accepta de renoncer aux figures d'idéale réalité où son rêve se manifestait dans la joie de l'action à l'émerveillement humain. Plus d'Olympe, plus de jouissances de la terre. Soit. Puisque les Immortels ont accepté la mort, on les oubliera, on les reniera, on les achèvera par le fer et le feu. Mais si l'on accepte une mythologie nouvelle, si la souffrance est maintenant divinisée, si ia terreur de la mort succède à la félicité de vivre,

lu LE GRAND PAN

quelque chose demeure au plus profond de l'homme qui, l'idéal changé, se veut représenter encore, en dépit de la vie maudite, par des formes de vie.

C'est d'abord la plus étrange confusion des dieux en bataille, ainsi que des héros qui, des deux parts, leur font cortège. Des chrétiens cultivés admirent aux honneurs d'un culte intime telle de ces divinités proscrites, contre qui se déchaînait la rage des iconoclastes. Des païens virent dans le Christ un sujet de statue. Le désordre des temps brouillait, confondait tout dans les âmes troublées (1). - . '

Le gnosticisme, mi-païen, mi-chrétien, fut tout

(1) Constantin, qui se faisait accompagner dans ses expéditions par une chapelle mobile, souffrait qu'on lai donnât le titre de Souverain Pontife, qu'on lui dédiât le temple delà Concorde, au nom du peuple et du Sénat. Au revers de ses médailles frappées à Rome on lit encore : à Jupiter ou à Mars conservateur, à Hercule vainqueur, au Soleil invincible, au Génie du peuple romain.

Sous Jovien, Valentinien, Valens, Gratien, d'anciens coins de Julien encore utilisés montrent au revers de l'effigie de ces empereurs chrétiens une Isis, un Harpocrale. Théodose fit détruire toutes les monnaies antérieurement frappées. Mais pendant près de quatre cents ans, combien les destructeurs d'idoles ne durent-ils pas souffrir du contact odieux des empreintes païennes sur les monnaies. « Les scrupules des chrétiens, dit plaisamment Gibbon, étaient ici ba'ancés par une passion plus forte. »

Les devoirs de la bienséance à l'occasion du mariage et delà mort, les fêtes publiques depuis longtemps célébrées, comme aujourd'hui, sans trop de Fouci de leur signification primitive, étaient autant d'occasions où les chrétiens ne pouvaient que difficilement se soustraire à la fréquentation des dieux païens. Encore n'était-ce là que des compromissions imposées pai* les circonstances. Plus significatif était le cas des hommages indistiuctement rendus à la pensée païenne et au dogme nouveau.

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naturellement le véhicule de ce bizarre mélange. M. Raoul Rochette, dans un discours sur l'art du christianisme (1), attribue aux Gnostiques, avec les premières images du Christ, la renaissance d'Hellénisme — à peine les Grands Dieux morts — dans l'anthropomorphisme chrétien:

C'est pour l'usage des Gnostiques, et par la main de ces sectaires qui avaient entrepris, à diverses époques et sous mille formes. différentes, d'opérer une combinaison monstrueuse de quelques-uns des dogmes du christianisme et des superstitions païennes, que furent fabriquées d'abord de petites figures du Christ, dont ils rapportaient le premier modèle à Pilate lui-même par une supposition qui ne pouvait tromper que les plus ignorants de leurs adeptes. Ces statuettes se faisaient d'or ou d'argent ou d'autres matières à l'instar de celles de Pythagore, de Platon, d'Arislote et des autres sages de l'antiquité que les sectaires exposaient couronnées de fleurs, dans leurs conciliabules, et qu'ils honoraient toutes d'un même culte. Telle est, en effet, l'assertion positive de Saint Irénée confirmée, ou du moins reproduite par Saint Epiphane.

Cette superstition, qui admettait pareillement les images du Christ, était surtout en vogue chez les Gnostiques de la secte de Carpocrate ; et l'histoire a conservé le nom d'une femme, Marcellina, affiliée* à cette secte, pour la propagation de laquelle, elle s'était rendue du fond de l'Orient à Rome, et qui, dans l'espèce de petite église gnostique qu'elle y dirigeait, exposait à l'adoration de ses fidèles des images de Jésus, de Saint Paul, d'Homère et de Pythagore. Ce fait, qui repose sur le témoignage grave de Saint Augustin se trouve d'ailleurs parfaitement d'accord avec le trait si célèbre de l'empereur Alexandre Sévère, qui avait placé dans son laraire, entre les images des philosophes et des

(1) Voir Y Histoire des Beaux-Arts, de René Ménard.

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princes les plus révérés, les portraits du Christ et d'Abraham, avec ceux d'Orphée et d'Apollonius de Tyane, et qui leur rendait indistinctement un culte divin.

En sorte qu'on ne saurait douter que cette association bizarre n'ait eu lieu dans le sein de certaines écoles néoplatoniciennes comme de plusieurs sectes gnostiques, et de là on peut conclure que c'est par le fait de ces images fabriquées de mains gnostiques, que les chrétiens se laissèrent induire à les adopter pour leur propre usage à mesure que l'opinion de l'Eglise se relâcha de son ancienne aversion pour les monuments de l'idolâtrie.

En dehors de l'action des Gnostiques, les exemples ne sont pas rares des représentations de divinités païennes étrangement mêlées à ceJles du culte nouveau. Bas-reliefs ou tableaux chrétiens se voient profaner de figures mythologiques. Ne trouve-t-on pas parmi les peintures des catacombes de Home, dont un grand nombre est antérieur à Constantin, une fresque qui représente Mercure amenant devant le Christ les âmes pour être jugées?

L'Eglise, dès l'abord, expliqua, transforma ce qu'elle put des anciennes légendes, au profit des croyances nouvelles. C'est ainsi que les mythes de Psyché, d'Orphée, d'Aristée, apparaissent sur des monuments du christianisme primitif, établissant la transition de l'ancien Panthéon à la mythologie nouvelle. C'est ainsi que les peintures des catacombes, les bas-reliefs des sarcophages nous montrent l'image de Psyché comme le symbole de

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l'âme. De même pour Orphée que nous trouvons charmant les animaux dans deux fresques des catacombes, au centre de compositions de l'Ancien et du Nouveau Testament (1). Un bas-relief du Louvre, qui remonte peut-être au ne siècle de notre ère, a été interprété tour à tour, par les meilleurs juges, comme un Aristée portant un mouton sur ses épaules, ou comme un Bon Pasteur. Clarac a successivement défendu les deux opinions avec une égale abondance d'arguments et de preuves. Il ne serait pas très surprenant qu'il eût raison dans les deux cas, et que païens et chrétiens eussent tour à tour revendiqué, comme leur, la traditionnelle représentation du Criophore.

Les païens eux-mêmes, d'ailleurs, n'étaient point en reste avec les chrétiens. Eusèbe raconte la curieuse histoire d'une statue du Christ élevée à Césarée de Philippe par une femme que Jésus guérit d'un flux de sang (2), et qui sans se laisser toucher par la prédication de l'évangile, ne s'en crut pas moins tenue de témoigner sa reconnaissance du service rendu.

Puisque j'ai eu l'occasion de parler de cette ville, je ne crois pas devoir omettre une chose fort remarquable qui

(1) L'une d'elles remonterait au règne de Néron. Saint Augustin considérait Orphée, au même titre que les Sibylles, comme ayant prédit l'avènement du Dieu chrétien. Clément d'Alexandrie voyait dans le mythe d'Orphée charmant les bêtes féroces de sa lyre, l'image symbolique de l'IIomme-Dieu attirant à lui tous les cœurs par la seule vertu de sa parole.

(2) Evangile selon S. Marc, v. 25-34.

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s'y voit. La femme que le Sauveur guérit autrefois du flux de sang, en était. On y montre encore sa maison, et devant la porte un monument de sa guérison et de sa reconnaissance. C'est une colonne de pierre qui soutient deux statues de bronze. L'une est d'une femme qui prie à genoux et les mains étendues. L'autre est du Sauveur qui est debout, vêtu d'une longue robe, et qui tend la main à celie femme. A ses pieds croit une plante inconnue, qui s'élève jusques à la frange de sa robe et qui guérit de toute sorte de maladies. J'ai vu moi-même cette statue. Et il ne faut pas s'étonner, que les païens aient ainsi conservé la mémoire des bienfaits qu'ils avaient reçus du Sauveur. C'était leur coutume de laisser à la postérité ces marques de leur gratitude envers ceux qui les avaient obligés, et j'ai vu quantité de portraits du Sauveur, de Pierre et de Paul, qui se sont conservés de. la sorte jusques en notre temps (1).

Sous Julien, cette statue païenne, christianisée, fut t'occasion d'un miracle, en protestation précisément contre le paganisme renaissant (2).

Mais bientôt ce ne furent pas seulement les statues qui tirent des miracles. Sous Théodose le culte des saints,. des reliques, prit un développement, merveilleux, et ramena, sous des apparences nouvelles, le fétichisme et le polythéisme qu'on avait prétendu détruire. «" La monarchie du ciel, eonclut Gibbon, fut totalement défigurée par l'introduction d'une mythologie populaire qui tendait à rétablir le règne du polythéisme!... (3) »

(1) Histoire de l'Église, écrite par Eusèbe, évêque de Césarée* traduite par Cousin, président de la cour des Monnoyes, mlclxxv.

(2) Voir Sozomène. Hist. Ecclés.

(3) Gibbon, chap. xxvm.

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Les païens christianisés demeurèrent païens, en effet,, et, pour des légendes nouvelles, pour des noms, nouveaux de divinités ne purent modifier l'impérieux besoin de représentations anthropomorphiques des puissances bienfaisantes. En vain les premiers chrétiens s'étaient répandus en déclamations contre « les idolâtres qui se prosternaient devant l'ouvrage de leurs mains », remarquant qu' « il eût été plus naturel pour les statues de marbre ou d'airain de s'élancer de leur piédestal pour adorer la puissance de l'artiste ». En vain Lactance, qui parlait ainsi, s'écriera : « Images et religion sont deux termes incompatibles ». Le paganisme chrétien, dès l'origine, refait à son usage l'idole condamnée, détruite par les premières fureurs de la nouvelle foi, et le culte d'Asie, de plus en plus détourné de sa voie judaïque, conquérant le monde hellénique, se trouve conquis par sa conquête-.

Par la résistance de l'âme, immuable jusque dans lalourmente d'une des plus grandes révolutions de l'homme, l'adoration de Y image marcha de pair avec le mépris de l'idole. Aujourd'hui encore, le païen de l'Eglise, baisant dévotement ses fétiches, abonde en subtiles distinctions pour prouver qu'il n'est pas idolâtre. On excusait le culte des images sur ce qu'il était nécessaire « pour instruire les ignorants, pour exciter les dévots peu fervents, et se conformer aux préjugés

ltiii LE GRAND PAN

des païens qui avaient embrassé ou désiraient embrasser le Christianisme ».

Avant la fin du vie siècle, le culte des images était devenu, en dépit des protestations et des querelles, la règle du monde chrétien. Seulement, en haine de la sculpture grecque, l'effort esthétique s'était plus volontiers porté vers les arts du dessin et de ]a peinture. Naïve protestation de Y image contre Y idole.

Au vme siècle enfin, un renouveau d'esprit biblique déchaîna contre les images, la fureur des chrétiens d'Orient irrités de s'entendre qualifier {['idolâtres par les juifs et les musulmans (1). Un berger des montagnes de l'Isaurie, devenu l'empereur Léon III, entreprit de réformer l'Eglise suivant les idées qu'il avait puisées dans son commerce avec les peuples de la Bible et du Coran. Les images furent proscrites par éclit impérial. L'empereur chrétien fit briser par ses agents les statues du Christ et des apôtres répandues dans Constantinople. De nombreuses séditions s'en-

(1) « La servitude des Juifs affaiblissait leur zèle et donnait peu d'importance à leurs accusations. Mais les musulmans, qui régnaient à Damas et menaçaient Constantinople, avaient tout le poids qui est la suite des victoires. Les villes de la Syrie, de la Palestine et de l'Egypte, étaient munies des images de Jésus - Christ, de sa mère et des saints, et chacune de ces places avait l'espoir ou comptait avoir la promesse d'être défendue d'une manière miraculeuse. Les Arabes subjuguèrent en dix années ces villes et leurs Images, et, selon leur opinion, le Dieu des armées prononça un jugement décisif sur le mépris que devaient inspirer ces idoles muettes et inanimées. » (Gibbon, ch. xux.)

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suivirent. Dans une de ces émeutes, le peuple massacra les agents de Léon III au moment où ils tentaient d'arracher l'image du Christ placée au-dessus de la porte du palais dite porte d'airain.

Exaspéré, Grégoire II, parlant au nom de Rome hellénisée, proteste en faveur de l'anthropomorphisme chrétien, dans maintes épîtres à l'empereur iconoclaste (1). Le pape y fait soigneusement la distinction des images chrétiennes d'avec les idoles antiques. Ces idoles étaient des représentations imaginaires, des fantômes, des démons, à une époque où le vrai Dieu ne s'était pas encore manifesté sous sa forme visihle, tandis que les images chrétiennes sont les véritables formes de Jésus-Christ, de sa mère et des saints qui, par d'innombrables miracles, ont approuvé l'innocence et le mérite de ce culte relatif. En conséquence, un concile de trente-trois évoques se réunit à Rome pour excommunier tous ceux qui attaqueront le culte des images.

Constantin Y, fils de l'Isaurien, assemble alors le concile de Byzance qui prend le titre et le pouvoir de VIP concile général. Après une délibération de six mois, 338 évoques déclarent et signent à l'unanimité que tous les symboles visibles de

(1). « Tyran, vous nous attaquez d'une main charnelle et militaire. Désarmés et nus comme nous le sommes, nous ne pouvons qu'implorer Jésus-Christ, le prince de l'armée céleste, et le supplier de vous envoyer un diable qui détruise votre corps •et vous détermine à sauver votre âme. »

lx LE GRAND PAN

Jésus -Christ, cxcepié dans l'Eucharistie, sont blasphématoires et hérétiques, que le culte des images corrompt la foi chrétienne et rétablit un usage du paganisme, qu'il faul, en conséquence, anéantir ces nouveaux monuments de 'l'idolâtrie. Dernier effort du christianisme sémitisant. Irène (1) et Théodora, chargées de crimes et de débauches, auront la gloire de sauver le culte des images. Le ixc siècle verra la fin des Iconoclastes, et le catholicisme paganisé triomphera jusqu'à Luther.

L'anthropomorphisme hellénique s'est définitivement emparé du christianisme, et, malgré l'effort des Réformateurs, ne le lâchera plus. La forme tant maudite, productrice de sensations heureuses, puisque le Dieu abstrait n'a pu en détruire la joie dans notre âme affolée, va recréer pour nous l'idéal d'humaine beauté vivante, et faire surgir l'homme puissant, de la négation môme d'humanité.

Par l'interprétation plus ou moins consciente de la nature, l'esprit humain arrive progressiveà la compréhension, à la pénétration de ce monde extérieur avec lequel toute communion fut mariai) Aujourd'hui Sainte Irène.

LE GRAND PAN lxi

dite par l'inhumaine divinité qui fit de sa création un piège. Ainsi l'art, né des spectacles de la vie et du besoin d'en manifester l'émotion, devient l'introduction aux mouvements de vie supérieure dont il éclaire les voies. Ainsi l'explosion de vitalité de la Renaissance, aboutissant logique des parties' d'hellénisme demeurées-dans la religion judéochrétienne, atteste, à travers le moyen âge; l'effort permanent de l'homme en voie d'empiétement sur son Dieu qui décroît.

Moyen âge, Renaissance, ces mots, commodes pour les classifications de l'histoire, n'ont, à vrai dire, aucun sens objectif. Michelet remarque que le coup d'éclat de la Renaissance était prêt dès le xivc siècle avec Dante, dès le xmc siècle, avec Y Évangile éternel de Joachim de Flore, dès le xne siècle avec x^bailard. Combien il serait aisé de le montrer en puissance jusque dans la plus mortelle période du moyen âge, cherchant ses voies, s'essayant aux tâtonnements de l'art chrétien, préparateurs des libérations futures.

Après la grande invasion des Doriens, au xnc siècle avant notre ère, l'art Mycénien (1) disparut de ce qui devait être rileliade. Mais la

(1) .le n*i^norepas combien ce mot est encore vague. Un savant étranger vient précisément de publier un mémoire pour faire honneur à l'Asie des plus belles pièces mycéniennes du musée d'Athènes. Quoi qu'il doive résulter des discussions ultérieures, il demeure certain que l'invasion dorienne a subitement arrêté une floraison d'art commençante.

ixn LE GRAND PAN

barbarie ne fut pas plus tôt victorieuse, que l'art hellénique, sollicité des dieux, miraculeusement revécut en images divines. Art simple, ignorant et naïf, tout de sincérité, d'application inexpérimentée, d'effort gauche, étrange après les précisions raffinées de Mycènes et de Vaphio. C'est l'interprétation de la vie qui recommence — après les grandes traditions perdues — par la primitive observation de la nature, par le candide ^tonnement d'un œil épris de beauté devant le miracle des formes de vie.

Combien de fois l'art fut-il perdu et retrouvé depuis l'ours prodigieux qu'avec un éclat de silex un préhistorique bégayant grava d'admiration sur un os (1). Toujours le besoin de pénétrer la vie, de l'exprimer, d'en accroître l'émotion par un contact plus direct avec le mouvement des choses, conduit l'homme aux mômes recommencements d'art. Jusqu'à ce que, du dieu où il s'adore, l'homme finalement reprenne ce qu'il y avait mis d'humanité.

(1) Ce lointain ancêtre avait-il des Dieux? Il ne nous en a pas laissé de traces. Le fétichisme initial, sans doute, ne •comporte pas l'image d'objets informes. Tout l'art de l'homme naissant fut, semble- t-il, dépolir des pierres, diversement colorées en vue de ses usages, de les proportionner, de les arrondir en courbes élégantes, et plus tard de reproduire des animaux, des formes humaines. Ainsi, son premier effort — parfois remarquablement heureux — fut, d'instinct, vers la nature dont l'éloignera l'interprétation primitive des phénomènes du ciel, et des astres, et du feu, jusqu'au définitif retour de la connaissance !

LE GRAND PAN lxih

L'art mycénien tué, Fart hellénique s'affirme en primitifs essais, taille le bois, puis la pierre, coule le bronze, fait vivre des dieux rudimentaires, Athéna emprisonnée dans sa gaine, Apollon, Héraclès, grossièrement taillés, de qui doit naître un peuple de dieux comme la terre n'en a vu qu'une fois et n'en reverra plus. Taureaux, béliers des hécatombes, sacrificateurs et prêtresses, guerriers des combats légendaires, tumultueuse multitude en action, à la suite des dieux, s'empressent vers la vie.

Même cycle, quand, l'art hellénique détruit par la folie dévastatrice des chrétiens, l'art chrétien tout aussitôt s'essaye en incertaines ébauches. Le Dieu des Juifs, qui ne veut pas de représentations des choses, qui répudie toute figuration d'humanité, ne se fait accepter du monde hellénique qu'après s'être incarné dans le Fils de l'Homme, dont les images, d'abord sorties des mains païennes, vont partout répandre, en dépit de l'idée d'Asie, le culte de la forme humaine.

Et voilà que les légendes de la Bible et de l'Evangile, les héros du christianisme béatifiés, apportent à la foi même des traductions d'art par où le culte de la nature sera, dans les siècles, victorieux de la foi. La sainte famille, les martyrs, les saints de tous les temps débordent le monothéisme primitif. Le polythéisme renaît de l'art ressuscité multipliant aux yeux toutes ces formes humaines

lxiv LE GRAND PAN

d'action divine, les gestes de Dieu par ses élus. L'humanité, perdue en Dieu, se retrouve.

Avec les premières figures de L'hellénisme, suc-* cédant à la dévastation dorienne, les primitives formes de l'art chrétien présenteront de remarquables analogies. La commune sincérité de l'effort pour dire la vie, la naïve gaucherie des semblables attitudes où passe et repasse l'humanité en ses évolutions successives, attestent que l'homme croît en des recommencements de toujours.

M. Maxime Collignon parlant d'un buste de

Héra de l'Ecole samienne trouvé entre FErecthéion et le mur extérieur de l'Acropole, observe très justement que cette figure rigide et morne, qui appartenait certainement au même type que la Héra samienne du Louvre — - bien que d'une exécution probablement très antérieure — ne serait pas déplacée au portail de la cathédrale de Chartres ou de Reims (1). Le musée de l'Acropole fournit nombre d'autres pièces capables de suggérer des rapprochements analogues, depuis

(1) « Cette tête peut compter parmi les œuvres les plus imprévues de cet art primitif dont nous commençons seulement à entrevoir les aspects- si multiples. Un visage d'un ovale trop allongé, encadré par des bandeaux plats, des yeux petits à fleur de tête, un nez qui, suivant la juste expression de M. Lechat, « affecte la forme d'une pyramide triangulaire dont on aurait abattu d'uu rapide coup de lame l'angle extérieur », une bouche aux lèvres minces dont la coupure est arrêtée net de chaque côté par un sillon oblique, voilà les traits qui composent cette

LE GRAND PAN lxv

l'archaïsme primitif jusqu'aux grands morceaux de l'Acropole de Pisistrate. A côté des dieux figés, se déroule une procession d'adorateurs, d'ex-voto, d'animaux des légendes, lions, taureaux et serpents, où s'expriment tous les aspects de vie dont la manifestation apparaît aux portails de nos cathédrales gothiques.

« Nous donnons aux Dieux la forme humaine, disait Phidias, parce que nous n'en connaissons pas de plus helle. » L'art chrétien a beau condamner cette adoration de la forme, son Christ, ses apôtres, ses saints — étant hommes — sont en dépit d'eux-mêmes des déifications humaines, Ce Dieu supplicié, pleurant le sang, effondré, ces saints émaciês, hâves, décharnés, implorant la mort en haine de la vie, « ces vieilles statues dans les cathédcales du xe et du xie siècles, maigres, muettes et grimaçantes dans leur raideur contractée (-1) », par l'étude obligatoire de la vie conduiront l'art, d'étape en étape, aux Mona*Lisa, aux Laura de Dianti, aux Saskia, aussi sûrement que fleurira le primitif Xoanon en la Victoire déliant ses sandales.

Jusqu'à nos jours, les tableaux de sainteté se

figure rigide et morne que n'éclaire même pas la vagué ébauche d'un sourire. Par son caractère étrange ce marbre éveille invinciblement le souvenir des œuvres de notre vieil art français de la fin du xuc siècle, et, avec son visage froid, sa coiffure de sainte "gothique, la tète de l'Acropole ne serait pas trop déplacée au portail "de la cathédrale de Chartres et de Reims. » (Maxime Gollignon. Histoire de la sculpture grecque. {1) Michelet. Moyen âge.

lxvi LE GRAND PAN

perpétueront, mais, depuis combien de siècles, n'ayant plus de la religion que le titre. Emancipés par l'effort des primitifs, qui, en naïveté, paganisèrent, les artistes de la Renaissance n'eurent plus pour objectif que les spectacles qui se présentaient à leurs yeux. Le Royaume de Dieu que les apôtres croyaient voir de leur vivant, plus tard ajourné à l'an 1000, se trouve, dans l'universelle déception, renvoyé finalement à des temps indéterminés.

On ne peut plus vivre dans l'éternelle attente de la mort, et si la tragédie chrétienne continue de fournir les sujets, le franc anachronisme du Dieu et de ses compagnons fait des noces de Cana une fête d'humanité au point que l'Inquisition devra réprimander, menacer le peintre. Le portrait contemporain passe, du simple rang de donateur, aux personnages du premier plan. C'en est fait de la sincérité de la légende. L'homme, qui se sent vivre, envahit le domaine sacré du Dieu mort. Les grands massacres religieux s'achèvent. Les derniers bûchers vont s'éteindre. L'homme libéré, veut vivre, vivre toute sa vie.

Non pas l'homme seulement, mais, avec lui, par lui, toute la nature animée qui lui fait cortège. Après l'homme, premier objet de l'attention de l'homme, la bête et la plante se découvrent. A côté de l'artisan, ses auxiliaires, son labeur, les actes de sa vie, sculptés dans la pierre gothique,, montrent l'universelle observation en éveil.

LE GRAND PAN lxvii

A Notre-Dame de Paris, la décoration de la porte de la Vierge, au pied de la tour du Nord, comprend les signes du zodiaque, dont chacun s'accompagne de bas-reliefs où figurent les travaux populaires correspondant à chaque période de temps. La terre et la mer, et l'humanité, et la faune, et la flore, tous les modes de l'être y défilent, témoignant de l'émotion ressentie jusqu'au point de provoquer l'expression d'art.

Quelques mètres carrés sur l'immense page de pierre, voilà tout ce que l'âme du moyen âge a pu sauver de la divinité jalouse qui revendiquait tout acte, toute pensée. C'est peu, sans doute, et pourtant, c'est assez. Car ce germe d'humanité va grandir, ces bêtes vont pulluler, devenir troupeaux, ces moissons, ces bois vont envahir la terre, et le Dieu créateur, absent des cathédrales gothiques (1) où l'éclipsé *le Fils de l'Homme, devra se contenter d'un hommage de style, tandis que la nature, toute la nature retrouvée, ciel et terre, universelle vie des choses, couronnée de l'âme humaine tendue vers l'ordre terrestre de justice et de beauté, conquiert en l'homme pensant tout le domaine perdu par l'expirante divinité.

C'est ce qu'on a nommé la Renaissance, car l'homme, qu'on avait cru mort avec les dieux de

(1) La remarque est de Michelet

lxviii LE GRAND PAN

l'Hellade, sembla renaître tout à coup. Mais l'homme, malgré l'apparence, pas plus que la nature, ne procède par bonds. Tout phénomène fatalement résulte d'une suite de phénomènes antérieurs qui le déterminent et l'expliquent. La grande floraison du xvie siècle n'est que l'aboutissant d'un long enchaînement d'actes libérateurs, surgis des premières angoisses de l'écrasement divin. La Renaissance fut surtout conscience de la liberté reconquise — reconquise par Peffort prolongé des ancêtres. Si l'homme apparut nouveau, c'est que les derniers voiles déchirés, toute la connaissance humaine enfin se montra renouvelée.

Par la fragmentation de la force universelle que l'homme mose encore synthétiser qu'en la personnalisant, par l'impérieuse demande des représentations divines, l'Hellénisme a paganisé, humanisé la légende sémitique, et, son cycle accompli, semé le germe fécond d'une évolution décisive. Par les transitions insensibles de l'attention détournée du royaume de Dieu sur la nature en action, la conception des choses s'allège des à priori de la métaphysique, pour devenir d'observation, d'expérience; et l'art, interprétant l'univers (1), l'art devançant la science qui le pénètre,

(1) « Lorsque l'art, dit Viollet Le Duc, franchit les limites du cloître pour entrer dans l'atelier du laïque, celui-ci s'en saisit comme d'un moye'n d'exprimer ses aspirations longtemps con-

. LE- GRAND PAN lxix

va d'abord à l'antique pensée qui traduisit le monde en manifestations d'idéal. •

C'est pourquoi, le premier effort de la liberté reconquise, c'est le retour aux dieux libérateurs. Une folie les a détruits, la raison retrouvée les rappelle. Ils sont la tradition perdue, la représentation supérieure de l'idéal humain, en dehors duquel la vie n'est qu'un contresens, qu'une aberration, qu'un mensonge. m

En vain le hiératisme byzantin cherche à, réduire les images divines au rang des immobiles symboles de l'iVsie. L'Hellénisme de Rome, sauveur des images, vibre d'une émotion humaine, et veut invinciblement l'exprimer. L'Occident brise le moule où l'homme s'agite au plus profond de son Dieu. L'esprit délivré revient aux sources de joie de l'Hellade, préservatrice de vie humaine par l'humanité divinisée.

C'est la grande résurrection des dieux en qui vont renaître tous les mouvements humains de la vie. La terre ouvre ses entrailles bénies. Des troncs mutilés, des membres épars échappés aux fureurs de l'Evangile et du Coran, se rejoignent par miracle. Les Immortels échappés au massacre

tenues, ses désirs et ses espérances. L'art, dans la société des villes, devint, au milieu d'un état politique très imparfait, une sorte de liberté de la presse pour les intelligences toujours prêtes à réagir contre les abus de l'état féodal. La société vit dans l'art un registre ouvert où elle pouvait jeter hardiment ses pensées sous le manteau de la religion. »

lxx LE GKAND PAN

soudainement revivent. Des hypogées protecteurs la pensée antique surgit. Et, jusque dans les blessures affreuses qui seront l'éternelle honte de la barbarie vaincue, resplendit à nouveau sur la terre rajeunie l'humanité divine de l'Hellade ressuscitée.

Le Grand Pan est mort, avaient gémi, plus de mille ans passés, de Paxos à Palodès, les échos de la mer d'Ionie. Mensonge ! Qu'est-ce qu'un passager sommeil d'un millier de révolutions solaires pour qui porte en soi l'universelle force des choses, à travers l'espace de partout et le temps de toujours ? Que ne peux-tu revivre, à ton tour, ô Thamous, pour maudire la voix d'illusion décevante qui te fit jeter la parole d'erreur aux flots épouvantés, aux terres gémissantes de l'antique patrie des dieux qui ne peuvent mourir. Regarde autour de toi, et dis qui donc est mort maintenant. La voix de Paxos se tait quand sa révélation démentie la dénonce comme trompeuse. Il triomphait trop tôt l'éphémère dieu d'un jour, qui fit clamer aux carrefours du ciel la désolante mort du Grand Pan de l'Hellade.

Le Grand Pan revit. Il marche devant nous, dans sa puissance et dans sa beauté. Au contraire, de ce qui fut annoncé, ce sont les dieux du ciel, qui ressuscitent maintenant, pour s'entendre juger par les enfants de la terre. L'homme qui les avait proscrits, n'ayant pu les tuer, leur fait fête.

LE GRAND PAN lxxi

L'ancien culte renaît, épuré des rites grossiers. L'amour des formes divines de la vie triomphe de l'adoration de la mort, et l'art, sauvé par eux, reprend possession de ses dieux.

Alors, c'est un furieux tumulte d'art vers l'antiquité renaissante. Nicolas de Pise s'inspire des sarcophages païens; Dante môle audacieusement les mythologies de la Grèce et de la Judée ; Giotto fait cabrer des centaures dans Y Apothéose de Saint François d'Assise; Orcagna figure Minos et Cerbère dans X Enfer de Sainte-Marie-Nouvelle ; Mantegna peint le Parnasse ; le Pérugin se plaît aux œuvres païennes, comme le Combat de l Amour et de la Chasteté, où s'ébattent des œgipans sous le regard de Mercure. Le paganisme est vainqueur. Il ne reste plus qu'à attendre le résultat de son triomphe, et l'on n'attendra pas longtemps, car déjà Botticelli, le païen du Printemps y Raphaël, le Corrège, Titien, Michel-Ange développent le culte de la forme humaine, passent des dieux humains h l'homme étonné de lui-même, et le grand Léonard, génie d'art et de science, découvrant l'âme elle-même, l'exprime en ses subtilités, achève l'humanité retrouvée.

Le charme est rompu pour jamais. Le monde, voilé de divinité, surgit aux lumières de l'observation, de l'analyse. Roger Bacon, Gutenberg, Colomb, Copernic et Galilée, Vésale et Servet •ont révolutionné le ciel et la terre. « L'esprit hu-

lxxii LE GRAND PAN

mai a peut tout en se servant de la nature », écrit Roger Bacon. Et Ramus : « C'est devant nos yeux surtout que nous trouvons une matière physique, abondante et certaine. »

Le Royaume de Dieu recule dans les brumes du

rêve. Sous la lourde cognée du paysan saxon,

l'Eglise elle-même se déchire. La sensation de la

•terre recommence, et parmi tous les mouvements

de l'univers, le plus grand : la vie et sa pensée.

Vivez, a crié Rabelais. Fay ce que vouldras, dit la règle de Thélème. L'homme veut connaître, et l'Inquisition, dernier roidissement de l'Eglise, usera ses tortures, usera ses bourreaux contre l'esprit invaincu.

L'esprit c'est Pan, Y ensemble du mondi, comme dit l'hymne orphique, la force omniprésente, infinie, aux effets éternellement changeants, mode perceptible des choses, par qui l'univers agit sur nous et en nous.

Le Dieu solaire en parut aux hommes de jadis la manifestation créatrice, et l'étonnementhumain, voyant en lui le Père, le saluait de son hommage ébloui dans les cieux. Plus tard l'énergie fécondante, identifiée avec la terre génératrice qui s'en est imprégnée, se manifeste en ces mille dieux humains, expressions multipliées des

LE GRAND PAN lxxjii

aspects mouvants de l'uni vers. Et puis la, vertu des divinités fragmentaires épuisée, la puissance totale se reconstitue en une abstraction personnifiée de l'univers, étrangement séparée de l'univers môme, jusqu'à ce que l'humain fabricateur, remettant son Dieu sur le chantier, l'achève, le complè-h. le fonde — force et substance, — délivré de personnalité limitative, dans le Tout universel. Grand Pan définitif — si ce mot peut être de l'homme — énergie incommensurable des choses, qui se retlète et se formule en l'esprit humain jugeant et vivant les lois du monde.

Ainsi se trouve agrandie la conception du poète orphique qui se llattait d'avoir déterminé Vensem ble du monde quand il énumérait « et le ciel et la mer, et la terre, reine universelle, et le feu immortel : car ce sont là tes membres, ô Pan» , et qui n'oublia dans l'univers que l'homme et sa pensée.

La science a porté le regard humain *aux deux extrémités du monde. Le même œil qui découvre l'inliniment petit dans l'obscure intimité des corps, pénètre au delà des espaces aperçus des ancêtres, pour y signaler des terres, des soleils évoluant suivant Ja loi prévue. Ce n'est rien encore . Car où le regard s'arrête, l'esprit passe, et, de son vol hardi conquiert l'infinité du temps et du lieu. Quelques surprises que nous préparent les âges futurs, Ja pensée déjà les devance, jetant son arche

YII

lxxiv LE GRAND PAN

immense d'hypothèse de l'atome inconnu aux astres invisibles d'un univers sans fin.

Quelle simplicité de croire que l'homme, déplacé du centre du monde, apparaîtrait moins grand. Plus l'univers immense le fait infime, plus cette intimité compréhensive, domine de mentalité conquérante toute la morne étendue de l'inconscience universelle. Qu'il soit le dernier terme de la fragmentaire conscience des choses, rien ne le prouve. Si reculée qu'elle nous paraisse, la limite de notre observation laisse un inconnu sans mesure par delà le plus puissant génie de la terre. Tous les dieux de tous les cultes et de toutes les philosophies auraient pu être, au même titre que ce qui est. Peut-être quelques-uns sont-ils, au delà des au delà — êtres prodigieux que nous ne saurions comprendre. Tout ce qu'il nous est permis de dire, c'est que la conscience totale apparaît comme contradictoire avec le fragment du Tout soumis à notre observation. Le Grand Pan ne se sait pas, ou plutôt il ne se sait qu'en nous.

Et nous, qui sommes de lui, nous, jadis stupéfiés devant la mystique personnification des fatalités éternelles, dégagés maintenant des folles terreurs, nous le sentons se mouvoir en nous, évoluer, s'accroître, s'exprimer d'une formule toujours plus vaste, toujours plus belle, toujours meilleure. C'est le Grand Pan qui, par nous, se fait, et grandit.

La conception totale dont l'homme est l'habi-

LE GKAND PAN lxxv

tacle, avec l'homme croît et monte vers une mentalité plus haute, éternelle aspirante à l'accroissement de toute vie : l'accroissement de vie individuelle en l'homme plus compréhensif, l'accroissement de vie associée en l'homme devenu fonction de l'évolution sociale. En ce sens, qu'est-ce que le Grand Pan qui s'agite en nous, sinon l'expression grandissante de l'énergie totale, la vie et ses évolutions, l'esprit lui-même, forme supérieure de vie, où se résume l'ordre harmonique du monde.

L'émotion du monde est l'introduction à la connaissance. Pour s'enquérir du mystère, d'abord il faut l'avoir senti. Plongés dans la nature, la pénétrant des racines emmêlées de notre être, nous la sentons vivre en nous, et, de la commune impulsion ressentie, nous vient le désir d'une communion plus profonde.

Depuis les furieux grouillements des organismes rudimentaires jusqu'aux plus hautes manifestations de l'esprit, toute vie, épanouissement de la matière inanimée, nous est cause de sensations admiratives, éveille en nous la passion d'une participation plus complète à Faction universelle, dont notre effort nous parait l'achèvement suhlime. L'immobile voûte bleue sillonnée de ses astres voyageurs, notre planète créatrice avec ses rocs, ses eaux, et la plante et la bêle enlacées en harmonie vivante, suscitent, par l'heureux

frémissement sous les caresses de lumière , un correspondant accord de nos vibrations sensitives, génératrices des joies de beauté. Comme l'inerte cristal, soudainement éveillé par une sonorité amie, s'émeut et vibre à l'unisson, manifestant l'intime sympathie des choses, ainsi exprimons-nous par des> formes d'identique harmonie l'émotion du monde physique et moral qui nous pousse à l'action, en quête d'émotions plus hautes.

C'est Ja philosophie des notes qui vont suivre, prises au hasard du jour. Une môme pensée va de la contemplation du ciel et de la terre à l'observation des 'multiples actes de vie, embrasse les spectacles de l'herbe et les manifestations de l'homme divers, dans l'obstiné labeur de l'évolution grandissante. Vue totale du monde, dans laquelle l'art et la science, confondus en des modes de connaître et de dire, nous offrent le spectacle de l'unité, de la continuité de l'univers (4), depuis la nébuleuse originaire jusqu'au

(1) « Les lois qui régissent les mouvements des étoiles de l'univers sidéral, dit fortement .Iules Soury, sont les mômes que manifestent ceux des dernières particules des corps organisés, dos atomes et des molécules, du protoplasma des plantes et des animaux. Car il n'y a pas deux mécaniques, une mécanique céleste et une mécanique cérébrale; deux chimies, une chimie organique et une chimie inorganique; deux physiologies, non plus que deux psychologies, l'une pour les hommes, l'autre pour les animaux. Partout éclate avec. l'infinité de la causalité, la continuité des phénomènes naturels... L'unité suprême de]a nature a sa plus haute expression dans l'unité de la science. » (Discours au banquet Bertlielot.)

LE GRAND PAN lxxvit

phénomène mental par lequel le Grand Tout prend conscience de lui-même.

Telle est ton œuvre, ôPan, en qui tu es, en qui tu le dis, d'une éternelle loi, toujours un, toujours changeant, toujours montant vers les âpres et mystérieux sommets dans les brumes de l'infini. A travers, l'éternelle nuit de l'espace, les mondes fécondés de l'éternelle lumière, enfanteurs de vie et de pensée, promènent ta clameur panique dans le tumulte ordonné des révolutions sidérales. CVst la voix des choses'en leurs accents divers, la parole de l'homme qui te bégaye, formulant l'identique énergie en ses mouvements continus, de l'atome planétaire aux soleils, dans le champ rétréci de notre vue comme dans les univers sans mesure qui se succèdent sans nombre, éternellement.

Telle est notre révélation de l'ordre souverain qu'un enchaînement d'universelle harmonie fait de joie pour l'esprit, frémissant au contact du monde qui se sent et s'-exprime en lui. Sensations, expressions toujours mouvantes, dont chacune marque un moment de l'univers, dans l'évolution de pensée vers la vie toujours plus vivante par la beauté toujours plus belle, par la bonté toujours meilleure.

Le besoin de dire l'émotion de l'heure fugitive, suscite l'analyse du monde, la science des conditions, des rapports, et la connaissance, agrandie,

vu.

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fraye la voie aux mouvements supérieurs. Ainsi l'ambition de beauté, qui fit les premiers rêves, voit son effort bientôt dépassé par les réalités d'une poésie de vérité plus belle que la plus miraculeuse fiction. Quel rêve religieux fut plus grand,, plus beau, plus secourable que la sensation, que la compréhension du monde, dans l'âme imparlai te et sublime?

Cependant nous voyons que les ataviques visionnaires des paradis de l'humanité primitive, accusent de désespérance la noble réalité du monde. Quoi, nous aspirons à vivre, au point de n'exiger rien moins de l'ordre universel que la vie éternelle, et le pessimisme de la connaissance ose nous montrer la vie comme aboutissant à la mort.

Optimisme , pessimisme , quel sens peuvent avoir ces mots qui supposent le monde fait en vue de notre fantaisie, et prétendent le juger suivant qu'il s'y adapte ou s'y oppose? Est-ce que tout l'effort de la raison cultivée n'est pas de substituer aux caprices de l'imagination ces deux termes : loi vérifiée ou contredite?

Le monde est. Nous découvrons sa règle si nous pouvons. Pourquoi? sinon pour nous accommoder à lui, sur son refus de s'accommoder à nous.

Sans doute, nous pouvons combattre une loi par d'autres, — c'est même tout l'effort de notre vie — mais que faisons-nous sinon d'affirmer ainsi notre dépendance? Il n'y a ni optimisme ni pessi-

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misme à constater le fait inéluctable. « 0 univers, tout ce qui te convient me convient », s'écrie Marc- Aurèle. Et Spinosa : « Rien ne se doit nommer parfait ou imparfait : tout se produit conformément à un ordre éternel de la nature. » Telle est la parole de raison. Le reste n'est que lamentation d'inconnaissance, atavisme d'incompréhension primitive.

Quel argument est-ce donc contre la constatation expérimentale du monde, de dire : le monde a lort, je l'aurais préféré d'autre sorte. N'est-ce pas plutôt l'homme qui erre en rapportant l'univers à l'individu au lieu de rapporter l'individu à l'univers? N'est-ce pas désordre organique, cas de pathologie, de s'user en lamentations sur les misères de la vie, et, pour mieux s'accrocher à l'espoir de félicités de rêve, de tuer en soi la plus réelle joie, la joie d'être, et de vivre, et d'agir?

L'homme sain accepte le monde avec ses conditions d'existence, auxquelles nul ne peut se soustraire, et, dépensant toutes ses énergies dans l'action, au lieu de médire de la vie, la fait meilleure et plus belle en prodiguant autour de lui tout ce qu'il peut de lui-même. La lutte pour l'évolution de l'être, c'est la loi dure qu'il adoucit par la loi compensatrice du secours à la faiblesse. Douleurs el joies qui se pénètrent et ne se peuvent déprendre. Douleur ennoblissante par la fierté du sacrifice, joie d'agir, joie de lutter pour soi, et, par le plein développement de soi, pour autrui, voilà ce qui

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rend la vie digne d'être vécue, voilà ce qui fait la beauté de l'effort de vie, payé de la douleur qui fait la beauté de la mort.

Vivre pour se garder, c'est bien. Vivre pour se donner, c'est mieux. Toute jouissance parfaite est de répandre de soi, de rentrer, par des communions de toute beure, dans le Pan universel dont, l'évolution ne nous a séparés que pour le faire, par nous, plus grand et meilleur. L'homme ainsi prend en mains les destinées de sa terre, et cédant à l'éternel désir de vibrer à l'unisson d'autrui, chercha*/ f perpétuellement le bonheur en de nouveaux contacts de son moi plus complet avec l'univers agrandi, couronne le Grand Pan d'un organisme social de justice et d'amour, que son rêve lui montre d'idéale beauté.

Dès lors quel autre emploi de nous-mêmes que d'organiser les félicités supérieures de l'être, de les multiplier, de les accroître par un développement toujours plus grand des énergies humaines au profit de l'harmonieuse évolution où s'accomplit l'univers? Vivre c'est espérer, c'est vouloir, c'est agir. Nous sommes, par l'action. Par l'action/ nous continuerons d'être, au delà de la mort. Le besoin de l'action, de la vie pour l'action, voilà ce qui éclaire notre voie obscure, ce qui nous pousse, le cœur ardent, aux réalisations d'avenir, ce qui nous meut dans la joie de faire, ce qui nous conduit noblement à la paix reposante, dans la

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victoire ou la défaite, sans regrets de la vie* vécue.

Pan nous commande. Il faut agir. L'action est le principe, l'action est le moyen, l'action est le but. L'action obstinée de tout l'homme au profit de tous, Faction désintéressée, supérieure aux puériles glorioles, aux rémunérations des rêves d'éternité, comme aux désespérances des batailles perdues ou de l'inéluctable mort, l'action en évolution d'idéal, unique force et totale vertu.

L'action de l'artiste, recevant le choc du monde en émotion de beauté ; vibrant de volupté féconde avec tout ce "qui vit, avec tout ce qui est; anxieux de nous rendre ses joies, de nous traduire l'harmonie de l'homme et du monde pour une plus profonde pénétration des choses, d'où jaillira l'action continuée vers desf jouissances accrues.

L'action du penseur, en voie de connaître; pesour de vérités et de mensonges ; aux prises avec l'univers qu'il interroge en de subtiles analyses et reconstitue en de hasardeuses synthèses; tout frémissant de l'enivrante ascension vers des mentalités toujours plus hautes ; isolé sur ses sommets, mais semeur d'idées pour l'élaboration lente des foules confuses*; lointain suggestionneur delémolivilé populaire; dominateur , des choses; vrai maître de l'homme et de ses dieux.

L'action du conducteur d'hommes, poussé par le tumulte humain; fout-puissant pour les évo-# cations d'atavisme meurtrier qui jettent les peu-

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pies aux tueries de la guerre; débile et vacillant pour les réalisations de liberté, de justice mal appropriées aux trop faibles, et redoutées des trop forts; alimentant, non sans péril, d'infimes parcelles de vérité, les multitudes avides de mensonges; orientant, avec la grâce des hasards, les nations inquiètes vers des destinées meilleures; vaincu parfois dans les cris de triomphe, ou vainqueur en dépit des huées; écrasé sous sa victoire, ou bafoué dans l'horreur des déroutes ; mais nyant tenté du moins, et fier de ses misères ou.. même de ses fautes pour le désintéressement do l'effort.

L'action du dompteur de matière, calculateur, artisan, laboureur, fouillant, fécondant le sol, adaptant aux besoins des hommes ce qu'il peut de la nature; entretenant, accroissant la vie; ennoblissant l'obscur labeur de souffrances diminuées, de joies suscitées; enfantant en d'inévitables douleurs une humanité plus puissante, plus douce et plus belle.

L'action de l'homme enfin, dont la vie, si douloureuse qu'on la suppose, s'est un jour embellie du don de soi dans l'amitié, dans l'amour, et qui, sur les champs de bataille, donne sa vie d'espérance, de devoir, sa vie d'amitié et d'amour, pour une cause jugée par lui supérieure à lui-même; l'action de l'homme qui veut se survivre à tout prix et se survit vraiment dans autrui, soit par

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l'acte direct imprimé sur le monde, soit par l'évolution de sa descendance — retentissement de son effort.

L'action, même abêtie, de l'être humain de somme, ayant vaguement conscience de l'œuvre bonne de sa patience obstinée, des sacrifices, des dévouements ignorés, qui fleuriront en l'épanouissement de vie venu des inconscientes profondeurs où la bête et l'herbe elles-mêmes, en des transmutations de miracle, préparent la pensée d'Homère, de Marc Aurèle, ou de Shakespeare.

L'action décisive de la goutte d'eau redoutable qui, avec l'autre et l'autre goutte d'eau, fait la mer; la manifestation d'énergie de l'atome qui, par l'atome associé, développe l'univers.

Le concours énorme de tout ce qui est, pour préparer tout ce qui sera; la carrière d'une chose démesurée qui s'accomplit par nous, — artisans du Pau prodigieux, construit de joies et de douleurs, de crimes et de dévouements, compensés en la magnificence du sacrifice de nous-mêmes qui nous fait plus grands que les dieux.

Pauvres dieux parfaits, incapables des sublimes douleurs, qui ne pouvez pas mourir, vous donner, saci ifier votre vie pour le bien de ce qui n'est pas vous ! Celui de vous qui se grandit jusqu'à concevoir une telle pensée dut, pour la réaliser, se faire homme, et tirer de son imperfection supérieure le moyen de dépasser les mornes dieux, condam-

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nés à ne jamais- tout rapporter qu'à eux-mêmes.

Quelle lumière a jailli de cet aveu de l'infériorité divine ! Le plus grand Dieu qui soit a besoin de l'Homme infime pour l'achèvement de son univers. La vie, dit un poète, c'^st de donner sa fleur, puis son fruit. Quoi de plus?

II* n'y a rien de plus vraiment, sinon de vouloir, sinon de faire la vie plus grande, pour donner la fleur plus belle, et le fruit meilleur. »

Quelle plus noble destinée pour le néant d'hier ? Surgir à la lumière, pour accroître, du sacrifice de soi, l'esprit eu voie de réaliser l'équation du monde, c'est l'acte le plus haut, envié des dieux mômes, privilège de l'Humain.

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