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LA STATUE DE NEWTON

Deux de nos conseillers municipaux, MM. Vorbe et Pierre Baudin, proposent d'élever une statue à Isaac Newton sur l'une des places de Paris.

Notre ville s'honorerait grandement et donnerait une consécration matérielle à la faculté d'universelle généralisation qui caractérise l'esprit français, en offrant aux grands hommes de partout et de toujours l'hospitalité de la France. La Grèce, bienveillante et large, ne croyait point déplaire aux habitants de l'Olympe en faisant accueil aux divinités étrangères. Pausanias, débarquant dans l'Attique, y signale d'abord des autels aux dieux inconnus. On ne peut pas pousser plus loin la compréhension hospitalière.

Les seize siècles qui se sont écoulés depuis ce

temps, ont, en dépit des gouvernants de l'humanité abouti à replacer dans l'homme les attributs de volonté dirigeante qu'il n'avait aperçus dans le ciel que par la réflexion de son image sur le miroir changeant de l'immense voûte bleue. C'est donc aux hommes jadis divinisés, aujourd'hui retrempés dans le noble limon de la terre, aux hommes dont l'action fut de bienfaisance sur leurs compatriotes planétaires, que doivent s'adresser aujourd'hui les hommages qui si longtemps se sont perdus et se perdent encore dans le vide infini des cieux.

Quelles formes pourront prendre plus tard ces manifestations de gratitude, je ne sais. La Grèce avait ses temples, ses statues, ses images, ses inscriptions sur le marbre ou le roc informe. La noire tempête qui souffla de Judée coucha sur le sol une telle moisson d'art que la terre jamais n'en a porté d'égale! Miracle ! pourtant. Le souvenir des grands hommes qui furent, survit à leurs statues mutilées, et l'Hellade trahie par le marbre et l'airain, où elle avait mis sa pensée, se voit sauvée par de poudreuses feuilles méthodiquement noircies qui porteront sa gloire jusqu'aux limites des temps de la terre.

Ressaisissant l'antique tradition, nous taillons la pierre et nous fondons le bronze à notre tour. Fixons-y de la vie fugitive, s'il est en notre pouvoir. Instituons, pour l'édification de tous, cette sorte de survivance matérielle qui n'est que l'emblème du souvenir héréditaire. Mais sachons que c'est pour nous-mêmes, cette œuvre de gratitude égoïste, et n'oublions pas, avant d'entailler le marbre en l'honneur de Newton, que l'homme de Cambridge s'est d'abord élevé à luimême la plus belle et la plus durable statue.

C'est donc pour notre France, prompte à l'exprès-

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sion la plus haute des plus hauts sentiments de l'homme, , pour notre Paris anxieux de se dire et de se faire l'orateur de l'humanité, que je souhaiterais de voir aux carrefours où se mêle et se fond l'aimable diversité de notre race, nos pierres clamer la gloire des héros de tout l'esprit humain.

Shakespeare, l'un des plus grands cerveaux qui furent, a déjà déjà droit de cité. Voici venir Newton. Accueillons-le en Souverain de la pensée.

L'homme qui, par la loi de l'attraction universelle et de la gravitation des mondes, a formulé la généralisation la plus puissante de l'esprit humain, est l'honneur de sa race, et peut revendiquer le droit à l'hospitalité des peuples de la terre. Paris, en l'invitant à prendre place à son foyer, ne le grandit pas, mais se magnifie lui-même jusqu'à se constituer résidence olympienne des hommes divins qui dominent l'humanité vulgaire. L'idée d'inaugurer par Newton cette grande assemblée de marbre, me paraît heureuse.

C'est par des raisons profondes, inutiles à reproduire ici, qu'Auguste Comte avait inscrit l'astronomie au premier degré de son échelle des sciences positives. Pour nous bien rappeler l'aboutissement utile de tout effort de connaissance, — fût-il de pure théorie — le grand penseur aimait à citer cette phrase de Condorcet : « Le matelot qu'une exacte observation de la longitude préserve du naufrage, doit la vie à une théorie conçue deux mille ans auparavant par des hommes de génie (Archimède, Apollonius), qui avaient en vue de simples spéculations géométriques. » S'il est vrai que les découvertes des plus grands génies se composent d'abord des efforts de savoir de tous ceux qui, avant eux, ont préparé l'idée pour

l'éclosion parfaite, si la connaissance supérieure ne se peut extraire que de l'amas confus de vérités et d'erreurs accumulé par l'incohérent labeur d'une multitude inconnue, si la gloire des grands esprits appa-' raît comme la synthèse triomphante des défaillances du passé, nous n'en éprouvons qu'une joie plus grande à honorer en eux toute l'humanité travaillante, base obscure mais nécessaire de ces hauts sommets lumineux.

Pour Newton, sans faire présentement état des travaux antérieurs qui lui permirent d'accomplir son œuvre, sans parler du Hollandais Huyghenset de l'Allemand Kepler dont souven t les noms se trouvent associés au sien, sans essayer de reconstituer ici le groupe des nobles chercheurs qui pourraient, qui devraient lui être adjoints, il faut çlire que sa loi d'universelle gravitation, accroissant prodigieusement dans l'infini la portée de l'esprit humain, a fait rayonner dans l'espace cosmique quelque chose de nous, jusqu'à des limites inconnues. Hipparque, Ptolémée lui-même, malgré son erreur fondamentale, Copernic, plus grand, Galilée, Newton, Laplace, voilà les principaux de ceux grâce à qui nous pouvons ébaucher un commencement de réponse à cette première question de l'homme étonné sous le ciel : « Où suis-je? »

Comment, dans son émerveillement d'être, de recevoir la sensation du monde, l'esprit naissant pouvait-il échapper à la fatalité de se croire le centre de l'univers? Toutes les légendes non écrites de l'homme le lui ont dit tout d'abord. Rêves, de réalités déformées, personnifications des phénomènes, hymnes de joie ou de douleur, prières pour détourner de sa faiblesse les éternelles menaces des énergies ambiantes, récits merveilleux attestant la vérité des fantasmagories

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d'où découlent les règles de conduite décrétées d'en haut : de toutes ces sensations, de toutes ces émotions, de toutes ces conceptions, l'être humain commençant tisse en dépit de lui-même la trame de ses bibles qui s'accordent à faire de lui le centre des choses, Tunique point de mire des dieux.

Purement subjectif, il ressent fortement en lui toute perception du monde. Toutes ses sensations convergent en un énorme moi, tressaillant, vibrant à toute chose — puisque toute chose est inconnue — emplissant les espaces de ses tourments, de ses appels, de ses objurgations, et recevant, par miracle,, du jeu des éléments, les réponses attendues. L'univers ne peut lui apparaître autrement que comme le cadre de ses destinées. Comment, sous Faction des volontés dont il est le point de rencontre, ne serait-il pas, lui, Homme,, le but unique et la raison d'être du monde, réduit à l'état de support? Pour quel autre, ce soleil, et cet astre des nuits, et ces étoiles palpitantes qui lui versent la vie et l'inondent de la joie d'être? Pour qui ces mers, ces fleuves et ces montagnes, ces fertiles vallées, ces forêts, ces proies qui s'offrent, bêtes sans défense ou fruits mûrs?

Réglant inconsciemment sa vie sur ce qui est, comment n'en arriverait-il pas à croire que ce qui est fut prémédité pour lui? Ainsi fait l'innocente bête, de la baleine au puceron, s'il lui est donné de se rendre compte de son univers. Le cétacé dit : « Le monde est une grande plaine mobile caressée d'une brise douce ou furibonde, tantôt noire et tantôt lumineuse, établie pour les délices de mon être. » « L'univers, pense le puceron fixé sur son rosier, est un mouvant cylindre de verdure où fut tout exprès rassemblé pour ma gourmandise un suc exquis que j'accumule au profit

d'un monstre noir, appelé fourmi, expert à me traire. » Telles seraient les rudimentaires pensées propres à ces âmes obscures. Telles devaient être, et telles furent les primitives conceptions des hommes, consignées en des livres divins, dont le fétichisme du passé impose encore le respect aux âmes attristées de remplacer l'engourdissante sérénité de la foi par le pénible labeur de connaître.

Mais la loi de l'humanité est d'apprendre. A mesure que les énergies divines s'émoussent et se brisent par la longue épreuve des siècles, la jeune volonté de l'homme, lentement faite de ces débris, se trempe et s'affine au cours du temps qui passe. De la substance des Surhumains qui meurent se façonne l'âme de Y Humain qui devient. Celui-ci veut connaître. Méthodiquement les questions se posent, et l'imagination douloureuse voit — avec quelle horreur — critiquer, discuter ses rêves des premiers jours. Par l'analyse, l'observation, l'expérience, un nouvel esprit de l'homme se constitue, coexistant avec les anciennes formes de pensée qui, venues des siècles, ne seront usées que par les siècles.

Mais déjà l'homme a pu s'objectiver, et promenant son esprit dans l'espace, se regarder lui-même d'en haut. Comme il est petit, ce maître du monde, et sur quelle minuscule goutte de boue promène-t-il sa familiarité ridicule avec la force démesurée qu'il fragmente en mouvements misérables pour en faire un dieu digne de son infirmité !

Cependant, le cours des astres se révèle, leur distance, leur volume, leur poids, plus tard jusqu'à leur composition. Leurs révolutions se déroulent, leur histoire se fait. Copernic, déplace la Terre de son trône central, et, bouleversant audacieusement les

cieux, fait le Soleil souverain d'un peuple planétaire. Bon gré, mal gré, il faut que notre petit globe s'ordonne, et que déchu de la primitive splendeur qu'avait rêvée pour lui l'ingénuité de ses enfants, il se place à son rang entre Vénus et Mars, évoluant suivant la loi reçue de l'astre dominateur qui, de Mercure à Neptune, régit des mondes séparés par un abîme de plus de onze cent millions de lieues.

Galilée tressaillant a senti la terre tourner sous ses pieds, et le phénomène dont nous sommes affectés tout d'abord est précisément celui qui, nous ayant si longtemps échappé se trouve le plus violemment contesté par les sectaires dont la simplicité s'obstine à vouloir accommoder l'univers à l'enfantine cosmographie de Jahveh.

Tout le monde solaire, enfin, se met en marche vers d'autres cieux. Mais si loin qu'il s'élance, les lois de mécanique universelle déterminées par le génie de Newton le devancent, et nous apparaissent comme régissant au delà de notre petite assemblée planétaire cet immense univers visible qui n'est pas même une valeur appréciable dans notre conception de l'infini.

Qu'est-ce que l'existence humaine dans cette tragique vie des mondes dont Laplace, nous disant la naissance, nous permet d'entrevoir la mort comme une source universelle de vie sans fin? Rien et tout à la fois. Rien, si nous nous comparons. Tout, si l'être chétif qui ne peut qu'affronter les cieux de son regard promène superbement en lui une conception même incomplètement vérifiée de l'ensemble des choses.

L'homme ayant ainsi pris la juste mesure de sa faiblesse et de sa puissance, l'homme en voie de se connaître, comme la sagesse antique lui en faisait la

loi, peut avec sérénité désormais se retourner vers sa Terre, pour y parcourir, à son tour, la trajectoire d'évolution marquée par sa loi.

Progressivement libéré des terreurs primitives, affranchi de Terreur, qu'il poursuive sa route, dans sa liberté d'impérieuse raison, vers la plénitude idéale de son être en éternel enfantement d'une destinée meilleure.

Jalonner cette voie triomphale de stèles attestant le souvenir des bons ouvriers qui l'ont glorieusement -ouverte, déblayée, préparée pour les percées futures, n'est qu'un élémentaire devoir de gratitude et de justice: Isaac Newton nous honore plus qu'il n'est en notre pouvoir de l'honorer.

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