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CHEZ LES ANGLAIS

Les Anglais dont je veux parler ne sont point, comme on pourrait le croire, les enfants de la perfide Albion. Il s'agit tout simplement des habitants d'Angles, petit bourg situé à l'extrême limite du Bocage, au point précis où la mer en se retirant a découvert l'immense plaine verdoyante du Marais vendéen.

Edmond de Goncourt veut qu'on fasse l'histoire de tout ce qui n'a pas d'histoire. A ce titre, le village d'Angles mérite toute notre attention. C'est un incohérent assemblage de maisons basses, blanchies à la chaux, parfumées de fleurs et de fumier, dont les carrefours s'animent matin et soir d'un peuple de bons travailleurs. L'élevage est l'industrie du pays. Les chevaux d'Angles ont remporté plus d'un succès au concours hippique et sur les hippodromes. Tout le bétail est au Marais. Rien à noter dans la traversée du paisible village, sinon la triste église muette, étrangement surmontée de la bêle d'Angles, sorte d'ours de pierre des premiers âges gothiques, qui

dévore la beauté des filles. C'est par celle légende que

Y Anglais railleur explique la rudesse d 'attraits de

Y Anglaise.

Quand je vous aurai montré, au pied du clocher, le bon sellier-cabaretier Loubet, souriant en sceptique dans sa moustache noire à la Bête de Y Apocalypse transpercée du paratonnerre, quand je vous aurai dit que l'administration des haras de la République interdit à ses palefreniers le cabaret de Loubet parce que l'excellent homme ne fait point mystère de ses opinions républicaines, que pourrai-je ajouter encore? Vous ménerai-je dans les faubourgs? Car Angles se vante d'un faubourg qui, par antiphrase, s'appelle la Ville d'Angles. Sur un petit monticule qui s'avance en pointe vers le Marais, se dressent une douzaine de maisons dominées de trois grands moulins pointus aux fines ailes de lattes imbriquées. Nous avons le moulin tricolore qui est républicain, le moulin blanc et bleu qui est royaliste, et le moulin gris qui n'est rien du tout. Loubet prétend que le meunier moud son grain pour le sac enfariné des ralliés.

Nous aurions tout vu, maintenant, si je n'avais l'intention, dès longtemps arrêtée, de vous conduire chez le percepteur du lieu pour vous faire admirer, suivant le précepte de de Goncourt, l'homme qui n'a pas d'histoire et ne veut pas en avoir. Une grande .cour fleurie, une aimable gouvernante vous invitent à franchir le seuil hospitalier. Une vaste pièce frottée, cirée, astiquée, ornée de choses luisantes vous montre un petit homme grisonnant qui fait flamber deux prunelles résolues sous de noires broussailles sourcillères. La moustache blanchit, les tempes se dégarnissent, mais le bon Vendéen demeure vif, alerte, d'acte prompt, de parole décidée. Le précep-

tur est un pète-sec, disent les Anglais, pour qui cette louange paraît superlative. Sec ou non, regardez cet homme et sachez que vous avez devant vous l'oiseau rare, un être heureux, dans les conditions de bonheur que peut dispenser la vie.

Le percepteur nous arrive du Bocage. Son père, bon légitimiste, était marchand de bois à Saint-Michel- Mont-Mercure, l'un des principaux sommets des collines vendéennes d'où l'on découvre à vingt-cinq lieues de là la cathédrale de Nantes. Il y a certainement du chouan dans ses aïeux. Un frère est mort curé de la Roche-sur Ton. Un autre est conseiller général républicain. Le percepteur, comme sa ville natale, a fraternellement marié les cultes divers. L'idée ne lui vint point de chicaner la France sur ses dieux, ses rois, ses révolutions. S'il arriva graduellement à se débarrasser des opinions reçues pour se faire une pensée républicaine, il fut de tout temps bon démocrate, ami des petits, compatissant à tout ce qui lutte et souffre.

Il débuta dans le commerce, fréquentant l'antique foire de Beaucaire, courant jusqu'en Algérie. Et puis tout à coup l'homme s'arrêta, fatigué du monde qu'il trouvait trop compliqué, et le voilà à vingt-cinq ans percepteur à Angles. Il y est depuis trente-cinq années, et vous avez en sa personne le fonctionnairephénix qui ne demande point d'avancement, et n'accepterait aucun changement si avantageux qu'il fût. Que ferait-il de la fortune? Ses ressources correspondent exactement à ses désirs : c'est là tout le secret. Sa retraite lui permettra de finir sa vie à Angles. Il n'a pas d'autre horizon.

Le bonheur que la main n'atteint pas n'est qu'un rêve.

On lui envoie des livres de Paris. Il chasse. Il parcourt sa circonscription, où chaque pierre lui est amie, au grand trot d'un petit arabe rené court, qui rue comme pas un. Il a de bonnes amitiés. Que voulez-vous de plus? Il fait le bien, ai-je besoin de le dire, tout en se donnant beaucoup de peine pour le cacher. En trente-cinq ans, il n'y a jamais eu un seul contribuable poursuivi dans la circonscription d'Angles. Combien de fois le percepteur a-t-il fait l'avance de l'impôt sur ses deniers personnels? On l'a remboursé, presque toujours. Il met son point d'honneur à ne pas embêter les contribuables, et le petit cultivateur gêné sait que toutes les facilités lui seront fournies pour acquitter sa dette envers l'État. « C'est ma manière de faire aimer la République », dit le percepteur. Les petites gens l'apprécient fort.

Quand il n'est pas en tournée, le percepteur est à la chasse. Chasse de bocage, chasse de marais. Bon fusil, mais trop vif. Le chasseur un jour, tirant une caille, tua son meilleur chien. Le meurtrier ne manque pas une occasion de faire l'oraison funèbre de la victime. Avec le bon Francis , le soldat de Coulmiers, camarade plutôt que domestique, l'homme partait au lever du soleil suivi d'un grand flandrin de chien dénommé M'entends-tu? M'entends-tu n'entendait point, semblet-il, car il avait pour habitude de piquer tout droit devant lui sans s'inquiéter du chasseur. Quand il avait disparu, on se mettait en quête du chien, et l'on finissait généralement par le découvrir à l'arrêt, au coin d'un buisson, avec un lièvre au bout du nez.

Aux jours d'ouverture, j'ai vu de beaux tableaux sur le gazon de la fontaine autour de laquelle la troupe fusillante se réunissait, sur le coup de midi, pour un repas de Gamache. C'étaient les grands jours d'Angles,

les suprêmes joies du percepteur. Grand dîner, le soir, égayé de fantastiques chansons. Un beau tapage. Vous en souvenez-vous , Gustave Geffroy , Louis Mullem?

En automne passage de bécasses dans les dunes. Quelquefois trente oiseaux dans le carnier. Chaque bécasse avait son histoire où le percepteur se bafouait de verve. A l'entendre on eût cru que c'était le gibier qui avait mis le chasseur à mort.

En hiver, vanneaux et pluviers accourent au marais en troupes noires, et derrière eux toute la sauva gine, canards, oies, cygnes même. Sur son petit bateau plat qui glisse sans bruit, le maréchin s'engage, à la nuit, dans le dédale de ses canaux, l'oreille aux écoutes, la main sur la détente, chuchotant tout à coup : c'est là. Et puis une soudaine clameur, un crépitement d'ailes claquantes, des coups de fusil au hasard, des oiseaux qui tombent du ciel noir et se débattent lourdement dans l'eau. Ecoutez le percepteur, lui seul n'a jamais rien tué. Mais, sachez qu'il se vante.

Combien différent le Marais du printemps que j'ai vu l'autre jour. Sous la grande plaine bleue du ciel, la grande plaine verte de la terre avec des voies lactées de fleurettes blanches où s'allument les semis d'étoiles d'or. Une belle eau claire égayée du jeune frai dans les nénuphars et les herbes serpentantes. Des chansons ailées qui tombent du ciel et se posent, avec l'alouette toute frémissante des hauts vols, dans les retraites de la terre amie. De grandes génisses blondes qui suivent le passant d'un œil étonné, des taureaux noirs hérissés, boueux, au regard mauvais, d'immobiles petits veaux qu'on dirait chevreuils ou jeunes cerfs mal empaillés.

Le percepteur me détaillait les joies de ce spectacle, tandis que l'arabe échevelé nous cahotait éperdument aux ornières de la chaussée, et m'indiquait du fouet la partie d'horizon où devait paître à cette heure sa parfaite génisse, Perle, dont il célébrait les merveilles. Heureux homme pour qui tout est joie.

Il se hâtait vers je ne sais quelle réunion de la société de secours mutuel dont il est la cheville ouvrière. Le matin même il avait reçu la cotisation d'un des plus riches propriétaires de la contrée. Cinq francs! Ce n'est pas trop pour uc homme qui a trente mille livres de rente et qui en épargne environ vingtsept. « Oui, avec cinq francs le cochon se croit en règle, ronchonnait le percepteur furieux. Et ça va à la messe. Je t'en donnerai, moi, du paradis. » Et l'arabe reçut un maître coup de fouet auquel il répliqua par une magnifique ruade. Canal à droite, canal à gauche, pas de garde-fous. Ce ne sont pas là des endroits pour faire du cirque. Le percepteur, riant, pestant, jurant, se gourmandait de sa main prompte.

— C'est plus fort que moi, criait-il. Toujours le premier mouvement. Comme dans mon duel.

— Vous avez eu un duel?

— Oui, comme témoin. J'étais à Angles depuis un mois. Un matin, je chassais le lièvre avec un ami. Nous enlendions non loin de là une autre meute qui donnait de la voix. Tout à coup nos chiens tombèrent en défaut. Au bout d'un temps mon ami retrouve la trace. 11 crie tayaut. Nos bassets sont loin. Ceux de notre voisin accourent. Les meutes s'embrouillent, les hommes se querellent, s'invectivent, et finalement s'appellent sur le pré. Comment refuser d'être témoin? C'était d'autant plus difficile qu'il n'y en avait qu'un

pour chaque adversaire. Je dénichai dans le bourg deux espèces de lardoires dépareillées tenant vaguement du sabre et de la lance, avec quelque chose au bout qui ressemblait à une garde. Je porte les objets chez le forgeron qui les met au feu, et les martèle, et les effile, et leur donne figure d'épées.

Le lendemain matin, — c'était un dimanche, — nos deux hommes s'alignent, au premier pré, pendant la messe, pour n'être pas dérangés. Mon client, qui était enragé, fond sur son ennemi, et du premier coup lui transperce la cuisse. Il crie : « Arrêtez! » Le témoin du blessé — qui était son beau-frère et son héritier — répond : « Non, non, continuez. »

« Eh bien! vous continuerez sans moi », m'écriai-je. Et me voilà courant vers le bourg malgré les cris des trois hommes qui me rappellent. Je me heurte au meunier. A moitié suffoqué, je lui dis qu'on se tue là-bas, qu'il faut empêcher un malheur. Le meunier perd la tête, se précipite dans l'église pour avertir la femme du blessé. Celle-ci pousse des cris, s'évanouit. Toutes les femmes sortent en tumulte avec mille clameurs. L'office est interrompu. Ce fut un esclandre effroyable.

Heureusement, quand il fallut panser le blessé, on s'aperçut que la cuisse n'était pas traversée. C'était seulement le pantalon. Quelle affaire !

A trois jours de là, je fus naturellement mandé chez mon receveur particulier pour être saboulé. « Monsieur le receveur, lui dis-je, je n'ai qu'une explication à vous donner : Je suis parti en flèche et revenu de même. »

C'est bien là, en effet, tout notre percepteur.

Pendant que la narration se poursuivait, l'arabe avait filé grand train. A peine hors du cabriolet, le percepteur était déjà la proie de ses Anglais qui fat-

tendaient au passage. C'est là que je l'ai laissé. Il y est encore. Allez le voir, si vous voulez faire un plaisant voyage.

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