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LAVABO

Sur le coteau de verdure du Bocage de Vendée se dressait, il y a cent ans, la petite église de hameau dont un reste de muraille effondrée dit le déplorable destin. Le village lui-même a disparu. Quelques pauvres maisons subsistent, communiquant avec le reste du monde par ces chemins creux légendaires, fondrières de pierrailles et de boue sous l'épaisse futaie où s'embusquaient les chouans égaillés de Charette, pour canarder à bout portant les soldats de la République.

Depuis cent ans et plus, chemins ni maisons n'ont changé. Partout des haies vives plantées de têtards séculaires macabrement tordus, rognonnés, vidés, couronnés des vigoureuses pousses que leur fait la taille de cinq ans. De grands vergers fleuris où les branches moussues s'entremêlent dans une liberté

sauvage. Des arbres, et des arbres encore. Et puis quelques toits fumants de maisons lépreuses aux ulcères verdâtres ou rosés du lichen rongeur de pierre. Des quérus, ou carrefours, égayés de la brune mare de purin où s'ébattent les oies, les canards, les enfants demi-nus, où le grand bœuf bavant renifle avec délices une boisson savoureuse. De ci de-là, quelques femmes aux bras nus mordorés, à la tignasse ébouriffée sous le battement d'ailes de la coiffe blanche, passent, jupon court, faisant claquer leurs sabots sur la pierre. Immobiles sur des troncs d'arbre, de vieilles choses courbées qui furent des hommes forts, des femmes belles, achèvent de mourir au soleil.

Là fut une vie prospère, heureuse, il y a plus de cent ans passés. Le seigneur était loin, la vie était à portée de la main pour des êtres qui ne demandaient rien que de batailler tant bien que mal contre la faim, la maladie et la mort pendant un petit nombre de révolutions de la planète, au gré du hasard, ou du bon Dieu comme on disait.

Tout ceci, pour arriver à vous dire que le représentant de ce bon Dieu dispensateur de tout mal et de tout bien, en ce pauvre village qui n'est plus, fut, avant la Révolution de Robespierre, un mien grandoncle dont je ne sais rien, sinon qu'il fut curé authentique du lieu, plus tard cruellement défroqué par Forage. Je possède de lui un cahier de sermons qui sont présentement accrochés, avec d'autres papiers de famille, au plafond d'une grande salle obscure pour défier la dent friande des rats.

Quand je dis que je ne sais rien du bon curé, j'exagère. Jacques Fagot, qui connut il y a bien longtemps le grand Benjamin, son piqueur, m'a transmis, dans ma jeunesse, quelques bribes de souvenirs. Et c'est

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tout justement une histoire de mon grand-oncle que je prétends aujourd'hui vous conter.

Vous avez déjà remarqué sans doute que mon grand-oncle avait un piqueur, et vous en aurez conclu, je pense, que le curé était chasseur. Il n'y a pas d'induction plus légitime. L'excellent homme servait Dieu assurément, et accomplissait avec ponctualité tous les devoirs de son ministère. Mais on ne peut pas toujours confesser, ni porter le viatique aux malades, et l'ouvrage chômait de nécessité quand les bons paroissiens avaient la conscience nette et le corps sain.

C'est alors que mon respectable parent se livrait aux plaisirs de la chasse. Aujourd'hui, nos seigneurs les évêques mettraient bon ordre à cette fantaisie. Au xvme siècle on était plus indulgent. Dieu, qui depuis est devenu morose, était, en ce temps-là, tout mansuétude^ sa créature. C'est pourquoi mon grand-oncle, sans offusquer personne, pouvait entretenir une jolie meute courante, toujours prête à se mettre aux trousses de quelqu'un de ces grands lièvres dégingandés qui flânent curieusementle long des haies et partent en lévriers de course au moindre bruit .

Je crois bien que la meute de mon grand-oncle n'eût point été primée au grand concours. C'était, d'après le grand Benjamin lui-même, un étrange assemblage de bassets, de briquets, de griffons et de chiens de berger, dont aucun n'avait exclusivement droit à l'un quelconque de ces titres, tout en ayant quelque raison de les revendiquer tous. Ce n'en étaient pas moins de vaillantes bêtes au flair sûr, au jarret résistant, à la voix sonore. Pour le courage, on contait certaine histoire de loup toute à l'honneur du chef de meute, le redoutable Lavabo.

Ce Lavabo était, parait-il, un grand bandit jaune, au

poil hérissé, venu on ne sait d'où, qui s'enrôla de fantaisie, un jour de chasse, dans la meute du curé. Le lièvre, remontant un ruisseau, avait mis les chiens en défaut. Lavabo, qui passait, releva le pied d'abord en artiste, puis, s'échauffant au jeu, s'élança tête basse, aboyant à la bête, et, content de ses compagnons, s'institua leur chef après l'hallali.

Comment le grand Benjamin choisit-il au nouveau venu le nom bizarre de Lavabo? Pour le comprendre, il faut savoir que le piqueur de mon oncle était son enfant de chœur aussi. A l'autel, comme sur le terrain de chasse, le grand Benjamin, partout flanquait son maître et le complétait à miracle. Le curé, tout vif, courtaud, rougeaud, toujours parlant, s'équilibrait de son muet acolyte au teint de cire, quittant alternativement le surplis pour la carnassière, et le fusil pour l'encensoir. Jamais de confusion. Chaque acte, classé à part, avait son heure et sa méthode qui ne permettait point d'imbroglio fâcheux pour la piété des fidèles.

Je parle des actes extérieurs, non des pensées qui échappent aux regards de tous. J'ignore si l'occasion d'utiliser quelque pieuse maxime se présenta parfois à l'esprit des deux hommes de Dieu, lorsque, penchés sur la trace fraîche de la bête courante, ils délibéraient sur le change, et — la ruse éventée — ramenaient la meute au défaut. Mais il est certain que, parfois, au pied des autels, le cynégétique et le sacré se mêlèrent en de rapides éclairs de pensée dans la tête des bons chasseurs, sans que l'assistance prosternée, perdue elle-même dans les choses du ciel et de la terre, pût se scandaliser de l'innocente aventure.

Quand il fallut baptiser le nouvel hôte du chenil, Benjamin proposa tout d'un trait Lavabo. C'était le

seul mot qu'il comprit dans la messe. Lorsqu'après l'oblation de l'hostie et du calice le prêtre, se purifiant les mains, prononçait ces paroles : « Lavabo inter innocentes manus meas... » l'enfant de chœur quadragénaire voyait passer devant ses yeux le petit mobilier de toilette privée qu'il remettait en ordre tous les matins, et fièrement se disait : « Je sais de quoi il s'agit. » De fait, il ne se trompait guère. Quand il expliqua à mon oncle surpris, qu'une bête capable du beau trait dont ils avaient été témoins, était digne de figurer dans la sainte messe du bon Dieu, le prêtre souriant se fit scrupule de choquer cette innocence, et ne crut point offenser le ciel en laissant libre cours à tant de simplicité!

D'ailleurs, pourquoi ne pas l'avouer? mon oncle luimême, saisi d'admiration pour le haut fait de Lavabo, était d'avis qu'une aussi rare récompense n'était pas inférieure au mérite de l'étranger qui venait s'asseoir à son foyer. De ce jour, il n'y eut pas de messe sans qu'après l'offertoire, l'ofticiant et son acolyte ne fussent dans le cas, tout en invoquant le Seigneur, de donner une rapide pensée à leur ami.

Lavabo, de triomphe en triomphe, était devenu fameux dans le pays. Quand la petite meute, bien ramassée, dévalait le long des coteaux, envoyant aux échos ses aboiements sonores, le paysan penché sur sa houe, s'arrêtait pour écouter le concert endiablé, et, distinguant la voix claquante du chef de meute, se disait en souriant : « M. le curé va bien s'amuser tout à l'heure ». Il s'amusait déjà l'excellent homme, et le grand Benjamin aussi, tous deux postés au bon endroit, jouissant du plaisir délicat d'avoir déjoué la ruse, entendant la chasse se rapprocher > délibérant tout bas de ce qui allait advenir.

Le lièvre, de ses longues oreilles, bien plus que de ses yeux incertains, les éventait parfois, et soudain imaginait quelque imprévu détour. La meute arrivait quêtante, cherchant à renouer le fil rompu de la voie chaude : « Benjamin, appuie Lavabo », criait le curé de confiance, et par mille exclamations Benjamin engageait les assistants à seconder Lavabo qui, solitaire, flairait tout et ne disait rien. Tout à coup, un aboiement du chef, un seul, mais décisif, disait comme Archimède : « J'ai trouvé ». En un éclair de temps, toute la meute, en paquet hurlant, suit Lavabo qui s'élance, et la poursuite reprend de plus belle, jusqu'au triomphe inévitable.

Telles furent les joies de mon grand-oncle et de son fidèle Benjamin. Puissé-je vous avoir mis, maintenant, au point de les excuser tous deux quand je vous aurai conté ce qui leur arriva par un beau dimanche de septembre.

C'était pendant la grand'messe. La petite église était pleine d'une foule recueillie, venue pour le bon Dieu d'abord, et aussi parce que, à la sortie du saint lieu, d'importants marchés de grains devaient se conclure au choc des verres emplis d'un petit vin jaune, renommé pour son goût de pierre à fusil. L'office allait son train, comme d'ordinaire. Mon oncle, très recueilli dans une médiocre chasuble, s'était approché de l'autel suivant les rites consacrés :

— Introibo ad altare Dei.

— Ad Deum qui (œtificat juventutem meam, avait répondu le Benjamin grisonnant.

Kyrie eleison, Gloria in excelsis, les oraisons du jour, fépître, le graduel du jour, l'évangile du jour, le credo, V offertoire suivi du lavabo que guettait le pieux piqueur, tout avait défilé dans l'ordre prescrit, sans encombre,

quand le prêtre, se tournant vers les fidèles prononça les paroles : Orate, fratres, ut meum... Pourquoi la phrase terminée, mon oncle au lieu de se retourner vers l'autel, s'arrêta-t-il plus longtemps que de raison, la bouche ouverte et les yeux perdus dans les arcades de la voûte? Pourquoi Benjamin, à son tour, bredouilla-t-il son Suscipiat Dominas ... et demeura -t-il, un moment, comme stupide de surprise? Nul n'y prit garde sans doute, mais les deux hommes, sans même échanger un regard, s'étaient compris.

Parla porte, demeurée ouverte, une rumeur confuse montait du coteau voisin, comme des aboiements de meute chassante. Quel intrus profitait de l'obligatoire abstention de mon oncle pour venir le narguer officiant à l'autel? Cela se réglera plus tard. DoncY oraison secrète fut dite, aussi la Préface suivie du Sanctus et du Mémento. Au Pater, un temps d'arrêt. La troupe jappante s'était rapprochée au point que mon oncle n'en pouvait plus douter : c'était sa meute qui chassait. Un mauvais drôle avait ouvert le chenil sûrement, et les bêtes s'étaient lancées sur quelque lièvre de rencontre.

Rien à faire. L'office terminé, on verrait à rappeler les délinquants. Comment n'entendait-on point la voix de Lavabo? Abandonnées à elle-mêmes, ces sottes botes feraient quelque faute peut-être, et le lièvre échapperait. Quelle honte !

Roulant ces pensées dans sa tête, et devinant l'angoisse égale de Benjamin, mon oncle achevait le Paler, d'une voix saccadée :

— ... Et ne nos inducas in tentationem. A voix basse : Est-ce que ce ne sont pas mes chiens que f 'entends chasser?

— Sed libéra nos a malo. Amen. Répondait Benjamin, puis tout bas : Oui, monsieur le curé.

— Per omnia sœcula sœculorum. Lavabo y est- il?

— Amen. Après un silence : Oui, monsieur le curé.

— Alors le lièvre est foutu. Pax Domini sit semper vobhcum.

— Et cum spiritu tuo, etc., etc.

Délivré de toute inquiétude, mon oncle acheva paisiblement son office, et fut récompensé du devoir accompli en vérifiant quelques heures plus tard qu'il avait prédit juste.

Aujourd'hui nos pharisiens s'offusqueraient de cette simplicité rustique. En ce temps-là, le bon Dieu était humain.

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