JACQUES FAGOT
La maison où Jacques Fagot finissait de vivre était la plus vieille bâtisse du village vendéen. Un grand mur lépreux, décrépi, cabossé, pansu, prêt à crever d'âge et de misère, qu'on ne pouvait réparer parce qu'il était hors d'alignement, mais qui, menaçant de crouler depuis cent ans et plus, restait debout on ne sait comment. Une ouverture étroite en plein cintre, fermée à mi-hauteur d'un battant de bois dépeint, dont un volet, la nuit, faisait une porte complète. Point de fenêtres. A gauche, une lucarne ronde, à droite, un trou sans forme, accidentel ou voulu. C'était toute la façade. Une grosse pierre, bizarrement fouillée durant des siècles par la pluie venue des tuiles, servait de marchepied pour atteindre le seuil. Au-dessus de la clef de voûte un écusson sculpté dans la pierre, un écusson vide, demeuré tel sans doute par l'incertitude de ce qu'on aurait pu y inscrire.
En entrant une sensation de nuit noire. Le visiteur, de fait, se trouvait prisonnier dans un étroit couloir de trois mètres de long, formé de planches mal jointes et barré d'une porte close. Le corps obstruant la lumière du dehors, on s'avançait tâtonnant. Deux planches manquant à gauche faisaient l'entrée du magasin, réduit éclairé de la petite lucarne, où Jeanne Fagot, la femme de Jacques, entassait sur des planches quelques boîtes contenant de menus objets de commerce, aiguilles, fil, lacets, épingles, ficelle. A terre, des pots, des morceaux de résine pour les chan-
délies de la veillée. Il n'y a pas de femme qui contemple l'étalage du Louvre ou du Bon Marché d'un œil plus ébloui que je né faisais des trésors du magasin, dans mon enfance, quand j'y allais chercher certain sucre d'orge étrange dont s'émerveillait ma gourmandise.
A main droite, c'était un capharnaum obscur où le trou de la muraille mettait une raie de lumière quand un vieux chat dormant ne le bouchait pas de sa boule pelée. La maie où se pétrit le pain, la pelle à four, des fourches, des râteaux, des sacs, des débris de harnais et de vêtements, des ferrailles bizarres s'entassaient dans le clair-obscur de ce lieu redoutable dont jamais je n'osai franchir le seuil.
Encore un pas, et butant contre la porte du fond, vous entrez dans la chambre. 0 Rembrandt, dompteur de l'ombre et maître de la lumière, quel souvenir tu nous aurais laissé de la chambre de Jacques Fagot ! Une petite fenêtre aux carreaux verdâtres, irisés comme de ces fioles qui ont séjourné des siècles dans la terre, laissait filtrer de tristes rayons gris qui s'éclaboussaient en taches luisantes sur la pierre mouillée de l'évier.
En face de la fenêtre, l'âtre, la grande cheminée noire, à manteau rabattu, où fume un misérable tison sous la cendre. Dans les flocons de suie, derrière la crémaillère, la gueule du four. Entre deux pierres, la tige de fer fendue, nommée gliube, où se fiche la chandelle de résine qui, le soir, accompagne de son grésillement la valse du fuseau.
L'enchantement de ce trou noir, moutonnant de suie cendrée, c'est la belle lumière bleue qui tombe tamisée du ciel par l'énorme ouverture dont se fait la cheminée. On dit le ciel merveilleux vu d'un puits.
Peu d'hommes se donnent la joie de descendre dans ce frais asile de la Vérité. Mais je doute qu'on y puisse jouir d'un plus bel éclat de turquoise que de l'âtre d'une cheminée vendéenne. Le foyer, caressé d'une lueur bleuâtre de féerie, irradie comme une buée de lumière dans la chambre de clair obscur. "Voilà qu'en effet, de la triste fenêtre comme de l'âtre fantastique, se fait une transparente pénombre où l'œil s'accoutumant saisit la forme de deux lits montés sur deux hautes paillasses jusqu'au plafond. Quatre colonnes unies, reliées d'un bandeau de serge verte, voilà tout le décor.
Jeanne Fagot, qui fut renommée au temps de mon grand-père sous le joli nom de Fleur de froment, est maintenant déplorable à voir. C'est la petite vieille, cassée, ridée, déjetée, aux yeux vitreux, qui file sa quenouille d'un mouvement mécanique, sans bouger de sa chaise tremblante, sans parler, sans penser. Elle est là depuis des heures, toujours filant, toujours muette et stupide. Un gémissement sort du sombre recoin. On dirait d'une ferraille rouillée. La quenouille s'arrête, le chandelier de cuivre s'allume et, trébuchant sur le sol inégal de terre battue, la petite vieille arrive au bord du lit, grimpe sur une chaise et, miraculeusement, éclaire deux charbons noirs vivants, trouant l'immobile face blême de Jacques Fagot qui meurt.
Point de maladie. Point de souffrance. Il s'est couché il y a un mois, en disant : « C'est fini ». 11 meurt par l'impossibilité de vivre : voilà tout. De ce corps sec, épuisé, vidé, la vie lentement se retire. Tous les jours il meurt un peu, et la transition sera sans doute insensible jusqu'à la mort définitive.
Le miracle est que Jacques Fagot croit finir quelque
chose qui n'a pas commencé. Il est né dans ce lit où il va mourir. Gardant la vache ou les moutons, bêchant, hersant, charroyant, labourant, il a vécu de la vie du bœuf de la charrue, trouvant toujours, après le sillon qui finit, un nouveau sillon qui commence. Pendant soixante ans et plus il a promené sa pensée du labeur d'hier au labeur d'aujourd'hui ou de demain, ignorant du monde et des hommes, ayant pour horizon les champs de son village, pour toute diversion à la vie de la terre, les causeries de la place de l'église le dimanche pendant que la femme est aux offices, et le petit vin blanc qui fait tituber le soir après vêpres.
Il a vécu ainsi, forme vide, inexpliquée, comme l'écusson de sa porte où les hommes n'ont rien inscrit. A-t-il vécu, va-t-il mourir? On ne sait. Les éléments de son corps ont sûrement constitué une créature distincte qui aurait pu s'ouvrir à la vision du monde, aux spéculations de la pensée, comme le poirier sauvage aurait pu, par la greffe, donner la savoureuse duchesse. C'est un sauvageon qui a verdi, bourgeonné, et qui va se flétrir dans l'inconscience de la prodigieuse aventure dont il a été à la fois la victime et le héros.
Immobile, sans force et sans pensée, il attend la mort sans regret, sans espoir, jouissant de la couette chaude1 et du repos qui se prépare, comme après la journée de labeur à l'approche du bon sommeil. La vieille cependant, silencieuse, tout en filant pense à lui : « Le vieux va bientôt manger les pissenlits par la racine : c'est notre sort à tous. Il me faut vivre, moi, jusqu'à ce que vienne mon tour. Le château, le curé m'aideront. On me donnera du lin à filer. On m'as-
i. Gros matelas de plumes.
sistera d'un pain, d'un jupon. Il y a là, dans V homme debout* un petit tas de pièces d'or auquel il ne faut pas toucher. Ça va coûter, l'enterrement. On me donnera bien quelques planches de peuplier. Pour l'ensevelissement, c'est assez de ma plus mauvaise berne qui sèche dans la cour. A quoi bon la raccommoder? Qu'est-ce que ça fait sous la terre »? Et le fuseau tourne et la blanche perruque de lin s'effile sous les doigts noueux de la triste parque.
Le vieux a demandé à boire. Une cuillerée de vin, c'est tout ce qu'il lui faut. Les voilà tous deux face à face sous le tremblotement de la chandelle fumeuse. Le visage tiré, labouré des sillons funèbres, planté de poils blancs tout drus, annonce la mort prochaine.
— M. le curé viendra ce soir, dit la femme.
— Pour quoi faire ? dit l'autre indifféremment, insensible même au plaisir de penser qu'un étranger lui porte assez d'intérêt pour le venir voir.
— Tiens donc! il t'administrera, fait la vieille tout crûment.
— Pour quoi faire? répète le mourant sans penser.
— Ah bien ! tu ne crois pas qu'au château on me donnerait du lin, si je te laissais partir, comme ça, sans faire venir M. le curé?
Jacques Fagot ne dit plus rien.
Le soir le curé vint, un grand vieillard tout jaune, timide et triste, précédé d'une odeur fade de vieille soutane rancie. Grimpé sur la chaise à côté de la vieille, élevant la vacillante chandelle, il mit ses yeux dans ceux de Jacques :
— Eh bien! me voilà, mon ami, voulez-vous que je vous donne les sacrements ?