EN CHEMIN DE FER
Quelle joie de retrouver la terre au sortir des tristes faubourgs! La terre, avec ses plaines brûlées, ses moissons fauves, ses eaux courantes, sa houle verte d'herbe ou de frondaison !
La banlieue de plâtras, peuplée de débris, tachée de fausses verdures, cède la place aux champs. Le wagon court et, par une illusion charmante, semble immobile dans une trépidation d'autan. Tmaginez quelque construction aérienne, soustraite à la rotation planétaire, et regardez passer la quotidienne révolution du globe qui s'accomplit sous vos yeux. La Terre fuit d'une course -rapide A vos pieds, d'un pas plus
lent à l'horizon. Elle déroule ses spectacles, décors de montagnes changeants, fleuves capricieux, plages battues du flot, forêts sévères et riants pâturages, troupeaux tondant l'herbe rare ou drue, le sol retourné» les semailles, et toutes les cultures et toutes les récoltes, pampres, blés ou fruits mûrs, le paysan terré dans son hameau, les villages endormis, les villes turbulentes où sévissent toutes les passions de l'homme.
Ainsi, sans mouvement, vous passez l'inspection de la planète. Toute la nature accourt, défile et s'enfuit. Partout l'homme, acharné sur le support terrestre où le fixe sa loi, s'elTorçant pour accroître toujours son action aux dépens d'autrui comme aux dépens de lui-même, s'enclosant, se muraillant, embusqué derrière ses meurtrières, menaçant, menacé, usant sa courte vie clans d'inutiles tourments et ne craignant rien tant, après les convulsions douloureuses, que l'éternelle paix de la mort. Mais partout aussi, dès les villes disparues, l'homme moindre devant son globe plus grand.
Les campagnes succèdent aux campagnes. Ce ruisseau est frontière, ce poteau, planté là par le sort des batailles, atteste la haine des races. C'est la revue des peuples, maintenant. Ils passent muets, haletants, sous le fouet ou dans le rêve, essayant de conquérir la terre, qui ne s'ouvre sous leur main fiévreuse que pour se refermer sur eux. Ainsi, l'homme qui, pendant tant de siècles, rampa misérablement autour de sa tanière, arrêté par le fleuve ou la montagne, contenu par les climats, refoulé par la terre ennemie, après avoir lentement parcouru de pénibles étapes, s'imposant à des auxiliaires asservis ou se confiant à des planches poussées du vent, en est arrivé à pouvoir
contempler dans la tranquillité d'une méditation sereine le globe tournant qui lui offre complaisamment, en une brève succession de spectacles, la simultanéité de ses phénomènes.
Pour quel enseignement? Confinés dans les villes noires où nous forgeons a grand bruit les armes de victoire que la mort brise en nos mains, absorbés dans l'effort douloureux de connaître, affolés par le besoin de la sensation hâtive et violente, pour perfectionner la. vie nous oublions de vivre, et l'affreuse bâtisse où nous nous acharnons sur les problèmes de la terre, d'abord nous dérobe la Terre, objet de nos labeurs. Il faut qu'un incident nous chasse, par fortune, de l'ergastule noire où nous veut la terrible meule, pour que, surpris et charmés, nous découvrions soudain la Terre oubliée.
Alors, tout à coup, au contact vivant de la planète amie, nous retrouvons le sentiment des réalités de notre vie terrestre obscurcies, en dépit de nousmêmes, par les spéculations où nous nous perdons. Elle est là, sous notre regard, accomplissant, dans sa divine inconscience, sa révolution fatale, la minuscule boule, tantôt sombre et tantôt lumineuse, où vogue notre infimité. Une mer infinie qui n'est au regard de l'univers qu'une inappréciable goutte d'eau, d'imperceptibles continents qui émergent en arides plaines de sable, en vallées de verdure, en bois, en monts sublimes, qui, tous accumulés, se haussent à peine à la valeur d'un atome dans l'ensemble des choses : voilà notre domaine tour à tour arrosé, vivifié, stérilisé, brûlé, nous entraînant dans le mystère d'obscures lois, dont nous ne saisissons qu'un moment, à des mystères infinis interdits à notre inquiétude.
Eh bien! de tout cela, nous faisons notre joie en
LE GKAND PAN
même temps que notre tourment. Depuis combien de temps ce globe et cette humanité, et pour combien de temps encore? Nous ne savons : nous construisons des hypothèses. En vertu de quelles lois sont-Us là? Où s'en vont-ils mouotonement ballottés dans l'espace? Nous avons la faculté de supposer et, en effet, nous supposons.
Nous supposons diversement. Mais, l'esprit apaisé par des inductions plus ou moins méthodiques, nous agissons, en général, avec l'uniformité commandée par l'identité de nature. Nous faisons effort pour développer et prolonger la vie que nous avons reçue et (lue nous donnons. C'est notre loi : nous ne saurions fournir, quant a présent, d'autre explication des actes communs où notre illusion présomptueuse voie l'effet d'une volonté libre.
Pour accomplir notre loi, nous nous répandons en masses tumultueuses sur toutes les parties de terre ou de mer que. notre industrie peut contraindre à nous recevoir. Nous creusons des montagnes, nous jetons des chemins sur les fleuves, nous coupons les continents, nous prétendons passer sous les mers, nous L'émanions le globe, fautif de ne s'être pas trouvé approprié i\ nos besoins. Sur le roc étonné, l'homme refaçonnant son support, taille superbement ses fastes de violence. Aux phases de la terre, les phases de l'homme s'ajoutent, et l'empreinte du dominateur d'un jour couvre la trace du conflit des éléments éternels présomptueusement dénommé par nous création.
La race humaine s'étend et gagne, stérilisant le sol de ses pierres pour la maison, l'usine ou le temple, faisant reculer la moisson et compensant la perte par une machination supérieure de sa planète.
Jusqu'où sommes-nous capables de pousser l'aventure? Nul ne le pourrait dire. Un devenir mystérieux est en nous, qui nous fait les agents de miracles que nous ne verrons pas. Bien ou mal, en hâte ou lentement, il faut marcher vers un but ignoré.
Est-il vrai que notre labeur de progrès aboutisse surtout à dépoétiser notre Terre? Je le crains. Quand toutes les forces planétaires seront organisées suivant uncrègle prévue, quand le flot des marées et la tempête elle-même seront apaisés, asservis pour notre plus grande aise, l'humanité, captive de sa conquête, sera, comme son globe, machinée, mais tristement frustrée des gestes imprévus*de la vie. Heureux vivants qui ne verrez pas ce jour! Je sais qu'il restera le ciel, où de tout temps nous avons mis ce qui nous manquait. Mais nous avons déjà si cruellement abusé de cette suprême ressource que l'espace déjà fait défaut à nos rêves divins.
Par bonheur, nous n'avons pas même encore, après des milliers d'années d'existence, achevé d'explorer notre infiniment petit habitacle. « Il est impossible de prévoir quand la Terre nous sera définitivement connue », écrivait Elisée Reclus, il y a dix ans à peine. Et, parlant des espaces polaires — mers ou continents — il ajoutait : « Dans la zone boréale, il est vrai, de hardfs marins ont graduellement rétréci l'espace mystérieux, et, de nos jours, le fragment de rondeur terrestre qui reste à découvrir dans ces parages ne dépasse pas la centième partie de la superficie du globe; mais, de l'autre côté de la terre, les explorations des navigateurs laissent encore un énorme vide d'un diamètre tel que la lune pourrait y tomber sans toucher aux régions de la planète déjà visitées. »
Allons, me voilà rassuré. Les obstacles de la nature, l'intérêt égoïste, les haines, les passions et leurs conflits retarderont assez longtemps encore la marche de l'humanité pour que nous ayons le temps de nous accommoder aux nouvelles formes de bonheur, que nous préparons par nos périodiques tueries.
Qui donc a rêvé de communiquer avec les planètessœurs? Si l'alphabet cherché nous était révélé tout à coup, que pourrions-nous bien dire aux habitants de Mars que nous ne voyons pas et que, suivant toute apparence, nous ne verrons jamais? Quel premier télégramme envoyer, sinon celui-ci : « Frères, nous sommes trop loin les uns des autres pour nous entretuer. Aimons-nous donc d'autant plus sincèrement qu'il n'existe entre nous aucun point de rencontre. Puisqu'il est impossible de franchir l'espace, il faut que nous, Terriens, nous nous bornions à traverser les mers pour aller tuer des hommes noirs ou jaunes, qui n'ont commis d'autre crime que d'exister. Nous avons découvert le moyen d'échanger des pensées avec vous, qui êtes si loin. Mais nous n'avons pas encore trouvé l'art de nous entendre avec ceux qui sont tout, près. C'est donc par le massacre que nous civilisons^ notre planète. Sans doute, vous n'avez pas trouvé mieux pour la vôtre. Bonne chance à vous tous qui êtes hors de notre atteinte. Il n'y a un Dieu pour lesl plus forts. »
— Monsieur, me dit le conducteur, qui me surveillait depuis la gare Saint-Lazare, il faut descendre. Le train s'arrête à Saint-Germain.