L'APPROPRIATION DU GLOBE
M. Henri Bousquet a publié dans le Journal de Débats une série d'articles vécus sur les merveilles du Pays de ior. Je n'ai pas l'intention de reprendre sa thèse et de pousser les Gascons de la Gascogne fleurie à se ruer aux champs aurifères du Transvaal. Encore moins voudrais-je engager qui que ce soit à risquer la valeur d'un timbre-poste sur ces actions de prix modique dont tous les marchés de l'Europe sont actuellement inondés. Même en tenant pour exacts les récitsdes voyageurs désintéressés, comme M. Bousquet, il est permis de penser que la spéculation a suscité, comme toujours, des plus-values artificielles qui ne peuvent manquer d'être pour beaucoup l'occasion de notables mécomptes.
Je n'essaierai point de prédire un avenir nécessairement gros de surprises. Je trouve plus ample matière à philosopher dans ce phénomène du rush qui tout à coup précipite, à certaines heures, des flots tumultueux d'humanité sur des plaines où tant de siè-
cles passant n'avaient laissé que le silence du désert.
Comment la race humaine s'est-elle progressivement emparée de sa terre depuis les primitives apparitions de la préhistoire ? C'est ce que nous pouvons d'autant moins conjecturer que les phénomènes géologiques persistants, comme aussi les obstacles changeants de la faune et de la flore, compliqués des succès divers des rencontres guerrières, ont dû modifier à l'infini, pendant une durée qui ne se peut déterminer, les phénomènes d'expansion de peuplades dont nous ne pouvons rien savoir.
Faute de vestiges certains de l'anthropoïde ancestral, nous sommes même privés des éléments primordiaux d'une hypothèse scientifique sur les lieux d'origine. Nous induisons, et combien vaguement! Quand nous avons dit que l'homme blanc vient des plateaux de la haute Asie — où Elisée Reclus voit, lui, des centres de répulsion au lieu de foyers de création — nous n'avons vraiment rien fait que de déplacer assez arbitrairement vers l'est l'Eden biblique du Tigre et de l'Euphrate, notable par cette eau où Von trouve de Vor.
Paradis terrestre relativement moderne ! Car il est d'hier au regard de l'humanité ce Jahveh, gardien jaloux de l'arbre de la science du bien et du mal, qui déjà suppose l'homme capable de manipuler la gomme odorante, Vor et Vonyx. Il y a évidemment, dans le Livre, transposition des termes de créateur et de créature, entre ce nouveau venu, trouble-fête bourru, obsédant de ses questions inutiles l'homme antique depuis longtemps attentif à sa Terre. Quelle infinie multitude de divinités mortes avec les hommes qui les créèrent, avant l'apparition de ce farouche Jahveh dont la colère nous ouvrit l'accès des vallées et des
plaines ! Combien plus ancien l'homme dont il procède, qui avant de pouvoir s'entretenir avec lui, dans les termes que la tradition nous révèle, a dû pendant des siècles traîner de caverne en caverne son obscure misère de cris, de vagissements, de bégaiements stupides!
Déplacer plus ou moins vers l'un des points cardinaux le lieu de ce colloque entre l'homme déjà vieux et le maître qu'il lui plut alors de se donner est une œuvre d'intérêt secondaire. Les lieux où apparurent les premiers qui méritent vaguement le nom d'Humains dorment peut-être, présentement oubliés, dans les noires profondeurs des océans. Qu'en savonsnous? Nous ignorons tout de l'Amérique rouge, de l'Afrique noire et de l'Asie jaune. Et quand, dans les brumes de la légende, nous apercevons vaguement les premières formes blanches, l'Aryen d'Agni comme le sémite de Jahveh sont en possession déjà d'un tel outil de pensée forgé par l'effort obstiné des ancêtres sans histoire, qu'il est ridicule de nous présenter comme une origine cet achèvement laborieux.
Nous sommes, dès cette, heure, en présence de continents diversement peuplés, de mers sillonnées par (le hardis esquifs avec ou sans boussole, et la grande œuvre de l'appropriation du globe aux besoins de son fils, devenu son maître, est désormais commencée. Sans doute, les peuples pourront se ruer les uns sur les autres, s'exterminer avec ou sans méthode, mais ces phénomènes seront moins de prise de possession que- de déplacements d'humanité. En Afrique T en Amérique, en Australie, dans les îles minuscules de l'Océanie, sous l'équateur comme aux pôles, l'homme rencontrera l'homme. Et celui des deux qui sera le
plus apte à approprier le roc ou. la plaine à la satisfaction des besoins toujours grandissants d'un nombre toujours croissant d'êtres avides de jouir devra céder la place à l'autre. C'est la conquête du globe, adapté, façonné pour l'usage des plus forts.
Ici, l'influence de la race pourra finalement paraître prépondérante. Mais le milieu géographique n'en aura pas moins eu d'abord sur le développement des peuples l'effet le plus décisif. « Ce sont, dit Elisée Reclus, les heureuses conditions du sol, du climat, de la forme et de la situation du continent, qui ont valu aux Européens l'honneur d'être arrivés les premiers à la connaissance de la Terre dans son ensemble, et d'être restés longtemps à la tête de l'humanité. » D'ailleurs, dans l'œuvre infinie d'adaptation du globe aux besoins de l'homme tels que les fait son industrie du moment, un rapport changeant s'établit entre la matière et l'ouvrier qui accroît ou diminue, suivant les temps, l'effet utile ou fâcheux des dispositions.de la surface terrestre. « Tel fleuve, dit Reclus, qui, pour •une peuplade ignorante de la civilisation, était une barrière infranchissable, se transforme en chemin de commerce pour une tribu plus policée, et, plus tard, sera peut-être changé en un simple canal d'irrigation dont l'homme réglera la marche à son gré. Telle montagne que parcouraient seulement les pâtres et les chasseurs et qui barrait le passage aux nations, attirera, dans une époque plus civilisée, les mineurs et les industriels, puis cessera même d'être un obstacle grâce aux chemins qui la traversent. Telle crique de la mer où se réunissaient les petites barques de nos ancêtres est délaissée maintenant, tandis que la profonde baie jadis redoutée des navires et protégée désormais par un énorme brise-lames construit avec
des fragments de montagnes est devenue le refuge des grands vaisseaux. »
Gomme le fait remarquer le savant, tous les changements de l'industrie humaine aboutissent à diminuer la valeur des configurations naturelles du globe, à mesure que la volonté accrue de l'homme dompte la résistance des choses et canalise à son usage les forces qui lui faisaient obstacle. C'est ainsi que les privilèges que l'Europe devait à la disposition de ses continents ont perdu leur importance relative depuis que l'outillage industriel commence à suppléer plus ou moins heureusement aux ressources de la nature.
Il faut suivre avec notre grand géographe le bref exposé de ce que nous pouvons savoir des premiers mouvements de l'Europe, pour comprendre combien est rudimentaire encore l'histoire des premiers temps de la période humaine des continents qui nous sont le plus familiers, a Sans parler des changements qui ont dû s'opérer dans la configuration de l'Europe pendant les périodes géologiques antérieures, il est certain que, durant V époque moderne, la for/ne du continent s'est grandement modifiée. Si l'Europe était autrefois séparée de l'Asie occidentale par un large bras de mer, en revanche il fut un temps où elle tenait à l'Anatolie par une langue de terre où s'est ouvert depuis le détroit de Constantinople. De même l'Espagne se reliait à l'Afrique avant que les eaux de l'Océan eussent fait irruption dans la Méditerranée, et probablement aussi la Sicile se rattachait à la Maurétanie. Enfin, les Iles-Britanniques faisaient partie du tronc continental. Les érosions de la mer en même temps que les exhaussements et les dépressionsdes terrains n'ont cessé et ne cessent encore de modifier les contours du littoral. Les nombreux sondages opérés dans les
mei-s qui baignent l'Europe occidentale ont révélé l'existence d'un plateau sous-marin qui, au point de vue géologique, doit être considéré comme partie intégrante du continent. Entouré d'abîmes de plusieurs milliers de mètres de profondeur, et recouvert en moyenne de 50 à 200 mètres d'eau, ce piédestal de la France et des Iles-Britanniques n'est autre chose que la base des terres anciennes démolies par le travail continu des vagues : c'est la fondation ruinée d'un édifice continental dispara.
Comparez ces quelques lignes d'un savant très réservé dans ses affirmations avec les hypothèses sans nombre, dont la plupart s'excluent, auxquelles a donné lieu chez les chercheurs — de compétence plus ou moins discutable — la fameuse Atlandide de Platon. Vous vous ferez alors quelque idée de l'immense accumulation de phénomènes planétaires modernes insoupçonnés de nous. Si nous savons si peu de notre continent, fouillé, retourné, interrogé de cent façons, que savons-nous des autres ?
Nous observons péniblement depuis trois mille ans à peine la lente croissance de notre Europe, fille de l'Asie, et c'est tout. Nous voyons la Grèce, la plus belle individualité de V ancien monde, transmettre de proche en proche le flambeau de civilisation qui suit la course du Soleil, et nous disons : « C'est l'antiquité. » Quelle folie ! Ce n'est pas môme hier, c'était ce matin. Suivez avec Elisée Reclus la marche des courants humains, les variations des voies de communication et d'échange, et rendez-vous compte vaguement des principales données de ce grand problème : le peuplement et l'appropriation de la terre.
En dehors du bas Nil entraîné dans le circuit méditerranéen, que savions-nous de l' Afrique il y a quel-
ques années? L'immense continentale plus proche de nous, nous était fermé. Tout ce que nous pouvons dire encore de son histoire, c'est qu'il s'y est probablement commis plus de crimes contre l'homme et versé plus de sang que sur tout autre espace équivalent du globe. Interrogeons-nous dans notre conscience, et demandons-nous si nous y avons apporté la charité, la bonté, la justice et la paix. Demandez à Cortès, demandez à Pizarre ce qu'ils ont fait de l'Amérique. Un homme vit encore, un compagnon de Stanley, qui fut convaincu d'avoir acheté une petite négresse pour l'amusement de la faire cuire et manger devant lui par ses compagnons noirs.
Ce qui affola les conquérants de l'Amérique, ce fut l'or, d'une attraction si puissante sur l'homme sauvage ou civilisé. Plus tard, quand le grand rush se produisit vers la Californie, 1-es mœurs s'étaient singulièrement adoucies. On se disputa seulement les pépites le revolver au poing. Maintenant, c'est le sud de l'Afrique qui attire la convoitise des hommes. Nouvelles conditions d'action. Roches beaucoup plus pauvres qu'aux mines californiennes, mais l'eau, le charbon et le travail en abondance. Le miracle* de celte marchandise merveilleuse, c'est qu'aussitôt extraite elle est vendue, puisque la frappe est libre, et qu'il est loisible à chacun de monnayer l'or en pièces trébuchantes. Tout le monde accourt, blancs en quête de spéculations, Cafres honteusement trompés sur la valeur de leur travail, et tout ce monde se met à l'œuvre, chacun suivant ses moyens, pour accroître indéfiniment le stock de cette marchandise singulière qui n'a guère de fonction que comme signe représentatif des autres, office que remplit tout aussi bien, sinon mieux, le moindre chiffon de papier.
C'est ici que j'ai le plaisir de retrouver M. Bousquel loin de qui je me suis laissé si vite entraîner. D'immenses couches de houille forment îe sous-sol de toute une partie de la République du Transvaal. D'abondants minerais suscitant l'espérance de voir bientôt succéder à l'âge d'or l'âge de fer et l'âge de bronze, « d'immenses plaines largement arrosées où V humus atteint parfois une profondeur de 10 mètres », et qui n'attendent que la charrue , voilà qui sera plus profitable à l'humanité que le stérile placer. Allons ! vous verrez que le gogo qui confie ses économies à tous ces fouetteurs de Cafres se trouvera en fin de compU' avoir préparé les voies aux semeurs de moissons.
Maître et fécondateur des continents, hâte-toi, bon laboureur.