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LE CŒUR ET L'ESPRIT

Voilà plus d'un mois que le beau livre de Gustave Geffroy : Le Cœur et V Esprit, est sur ma table sans que j'ose me mesurer avec lui. Comment aborder cet art délicat d'analyse ultime qui, dédaigneux des formes changeantes, s'attache à dégager* subtilement l'âme insaisissable des êtres et des choses? Je ne sais plus quel critique faisait l'autfe jour à Geffroy l'étrange reproche de peindre aux yeux. Il me paraît difficile de demander à l'écrivain de renoncer à évoquer des images. Le monde extérieur ne nous étant accessible que par les sens, comment atteindre l'émotion cérébrale sinon par les voies de pénétration de la nature environnante? Si Geffroy est un critique de la brosse et du ciseau, c'est aussi un maître de la plume. Il n'a garde de .confondre les outils ni les procédés. Ces médiocres artifices lui sont étrangers, et s'il fait apparaître le tableau, c'est qu'en un sens tout nous est tableau, et que la sensation qui jaillit du mot juste se traduit nécessairement en. nous par quelque apparence sensible.

. Ce qui frappe tout au contraire, dans le livre de Geffroy, c'est qu'il s'est refusé de parti pris à matérialiser, à préciser ses personnages. A l'inverse de l'art contemporain qui cherche l'individualité dans les circonstances extérieures de l'être, Geoffroy ne nous dit de ses personnages que ce qu'il est indispensable d'en savoir. Quelques traits lui suffisent pour un sobre contour. En revanche, ce qui va provoquer son inves-

tigation la plus curieuse, son analyse la plus ténue, c'est le cœur et Vespfit, le subtil tressaillement cérébral ou nerveux, de la douleur à la joie, de la pensée aiguë à l'engourdissement vague d'un rêve de Nirvana, c'est l'âme en un mot, non l'âme des métaphysiciens toute fabriquée de qualités négatives, mais l'âme sentante, jouissant ou souffrant au contact doux ou cruel des choses, l'âme vivant de son corps dont elle doit mourir.

Quels que soient les hommes, sanguins ou bilieux, nerveux ou apathiques, bons ou mauvais — le plus souvent bons et mauvais à la fois — ils ont des nerfs qui sursautent de plaisir ou de souffrance, toute une gradation de vibrations émotives qui leur sont communes à tous. C'est cette gamme dé sensibilité humaine où se comptait la recherche affinée de l'artiste psychologue, notant fidèlement toute harmonie, toute dissonnance, écoutant résonner chaque fibre nerveuse sous la caresse ou le choc du monde extérieur.

Et ce monde extérieur lui-même, ne lui rendonsnous pas quelque chose de la sensation reçue, ne conserve-t-il rien de nous? Ne retrouvons-nous pas dans les choses l'écho des vibrations de vie qu'elles suscitent en nous, et que c'est notre joie de répercuter de toutes parts dans l'univers? La science moderne enseigne que les corps s'impressionnent réciproquement de leur seule présence. Si la plaque sensible du photographe peut garder l'image et la dévoile, toute surface de terre ou de roc, toute matière inerte ou vivante est affectée d'une subtile empreinte de nous, sur notre passage, au même litre que la gélatine sensibilisée. Seulement, la pierre plus discrète garde son mystère. Si bien qu'une prodigieuse chimie, sous la couche des Parisiens innombrables, pourrait faire

apparaître sur l'obélisque de Ramsès II, la foule des Egyptiens d'il y a trois mille ans, au milieu desquels nous verrions tout à coup surgir le masque dominateur de leur contemporain, Moïse. Ce rêve d'une science miraculeuse suffit à évoquer l'image des sensations sans nombre comme sans fin que la concience humaine, reçoit du monde vivant aussi bien que du monde inerte, et qu'elle lui retourne aussitôt en impressions conscientes ou non. Cet entrecroisement inextricable de vibrations reçues et réfléchies, c'est la vie ! C'est l'indébrouillable écheveau dont Geffroy soulève quelques fils tremblants de la pointe aiguë de sa fine analyse.

Une telle œuvre échappe à tout compte rendu. Il faut lire, se laisser conduire par la plume déliée, suivre pas à pas la chercheuse et patiente observation, voir et sentir avec l'homme qui voit et qui sent. Voici les Ombres, par exemple. Il s'agit d'une vieille maison de Belleville, où fut autrefois un pensionnat de jeunes filles. Geffroy veut « retrouver la trace de la vie en allée, ce qui reste de souvenirs empreint aux aspects des choses :

La matinée est délicieuse. La porte-fenêtre et la fenêtre grandes ouvertes laissent entrer l'atmosphère du dehors. La teinte de l'aube subsiste sur l'intime paysage, sur la terre couleur de mauve pâle, sur l'herbe argentée de rosée, sur Jes mille feuilles palpitantes qui brillent et flambent dans la première lueur du soleil. Une brise assez haute effleure les cimes, anime les arbres, les tourbillons de pollen sont errants, entrent dans la chambre, de légers

fragments étoiles se posent à l'angle d'uu meuble

Toule une fantasmagorie d'êtres vivants et légers se lève dans l'or de la clarté et dans le bleu de l'ombre. Le jardin désert et chuchotant se repeuple des fillettes de jadis. C'est par des matins pareils qu'elles ouvraient à la lumière

leurs yeux purs de pierres précieuses el que s'essayait le langage en gazouillis de leur réveil. Les mêmes lilas qui fleurissent aujourd'hui en gros bouquets, les mêmes grappes de glycine qui revêtent les faux ébéniers de leurs molles retombées, fleurissaient alors... Les violettes exhalaient la même haleine dans l'ombre...

Les petites courent à pas vifs et inexpérimentés dans l'allée qui sépare la maison des premiers massifs... Il y a déjà une mélancolie derrière la naïveté et l'eau pure de leurs yeux translucides. Leur bouche, qui n'a pas encore goûté aux fruits d'illusion et de cendre est pourtant déjà dessinée en moue, les coins abaissés, comme dans les visages qui symbolisent les dégoûts définitifs et les tristesses sans consolation... Chez ces fillettes de huit à douze ans, la figurine de la femme se dessine, la coquetterie et le maniérisme font leur entrée. Le goût de se sentir regardée s'affirme de la façon la plus précise par la seule force de l'instinct... Par la démarche, par les allures par une révérence, par les gestes des petites mains, relevant une boucle ou accompagnant la parole, par un jeu de paupières, par un regard de côté, par une timidité et par une retenue jouées, on aperçoit distinctement tout le grand jeu sexuel de plus tard, toutes les comédies instinctives et sociales qui donnent l'attrait aux rencontres et serviront les fins de la nature. »

Je ne fais qu'indiquer le thème sans pouvoir donner le développement. Et comme le développement est tout d'évolution psychique, j'altère et je gâte fatalement l'étude subtile dont je voudrais donner l'idée. Je disais bien qu'il faut lire.

Comment faire apparaître la vision du rêveur qui jette brusquement dans les affres, les misères, les atrocités de la vie, ces enfants, « qui vont deux à deux, trois à trois, les bras entrelacés, leurs robes déjà longues passant par les allées avec le bruit de douceur et de mystère des jupes de la femme... Ce sera par elles que cette terre de matière pourra continuer de

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rouler dans l'espace avec une beauté morale et intellectuelle. C'est de leurs entrailles fécondées que sortiront les êtres de pensée profonde qui achèveront de créerla conscience de l'univers... »

Au prix de quelles souffrances?

Elles sont infiniment touchantes (les vaincues) quelles que soient leurs erreurs et leurs malheurs... elles sont des barques à l'aventure, toutes voiles imprudemment dehors le gouvernail, faible, souvent abandonné par les mains frêles, la boussole aimantée vers les hautes mers, où régnent les vents du large, vers les brisants et vers les désastres... Elles auront trop écouté le chant des sirènes leurs sœurs, elles s'en iront cheveux épars, membres ilottants, parmi les goémons et les algues dans l'immensité des profondeurs glauques bleues et vertes... '

Il leur faudrait la rencontre du bon hasard, le contact révélateur avec l'être compréhensif et pitoyable qui saurait . donner la vie à leur corps fragile... Il saurait les recueillir à son bord, sur l'espace mouvant du monde, régler la voilure et tenir la barre, écarter les monstres, aborder aux îles du repos. Mais l'heureuse rencontre est rare à la sortie du port tranquille, et rare le compagnon qui se présente pour toute la traversée, pour les périls comme pour les beaux temps. »

Que ne puis-je citer le reste! Les lettrés n'ont pas besoin qu'on leur révèle Geffroy avec qui je voudrais m'attarder, ami des temps anciens, ami de toujours. Ils connaissent ce Breton d'âme haute et tranquille, qui comme ses aïeux de la pointe du Raz, aime à percer de son œil volontaire la brume des horizons lointains. Qu'ils montent avec lui sur la hauteur, et qu'ils regardent passer le mélancolique cortège des âmes de la Baie des ' Trrpassés : La Liseuse qui se refuse à l'action pour vivre de la pensée de tous ceux qui vécurent. La triste Fiancée souriant à l'inconscient bour-

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reau, sous l'œil de celle qui l'aime et qui sait. Le Vieil Employé, le Viveur, le Diplomate. La Vieille Femme , divine en l'éternelle jeunesse d'un chaste amour. Fermez les yeux et vous entendrez la Voix, cette voix qui évoque *au plus profond de l'être le sentiment d'une harmonie fatale avec une créature inconnue, fermée, ignorante d'elle-même comme de l'accord vivant dont elle fait partie.

Et ce ne seront pas là des fantômes passagers, des formes vaines et menteuses. Ce seront des êtres réels, des êtres de chair, de chair vivante et souffrante dont l'intense émotion de vie se reflétera tout en lumière sur l'âme même du spectateur. Voyant vivre ces êtres qui vécurent, pénétrant au plus profond de leur vie, vous en connaîtrez mieux la vôtre, ce qui est le but même de l'antique sagesse. Et reconnaissants envers ce penseur au cœur ému à qui vous devrez cette joie, ce bienfait, vous l'admirerez comme moi, et comme moi vous l'aimerez.

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