DAUDET, DE L'ACADEMIE
Quand je fus sur le plateau rocheux dé Colone, qui vit mourir Œdipe il y a bien longtemps, mon guide, un agressif petit bossu qui loge dans des trous de 'l'Acropole, étendit la main dans la direction de la voie sacrée, vers de vagues terres blanchâtres où quelques oliviers tourmentés de misère s'obstinent à vivre du ciel bleu, et, gravement, prononça ces mots-: « C'était, ici, l Académie. »
Je fus secoué d'un choc, et, tous yeux écarquillés, j'allai regarder la chose. Il n'y a qu'un mot pour rendre la sensation reçue. Vraiment, on ne voyait rien. Un sol brûlé, crispé, racorni sous le soleil, avec des traces de végétation qui semblaient remonter aux jours d'Académos, des murailles de terre croulante, de rares troncs d'aspect pierreux couronnés du clair feuillage d'argent — indigne descendance du rameau d'Athéna, qui jadis, fit souche en ce lieu.
Les. terribles faucheurs de l'histoire. ont tout emporté. Le ciel seul, immuable, demeure, et l'on est bien près de croire que c'est assez, quand le regard, enchanté de divine lumière, entrevoit dans l'infini de la profondeur bleue l'antique Hellade que semble lui refuser la terre.
Sottement, ma vue s'acharnait sur le sol et, cherchant la trace des pas de Platon-, j'aperçus un homme, quelque pâtre peut-être, académicien malgré lui, oublié par le temps dans Y Académie. Il était là tout heureux
d'une contemplation philosophique des choses, sans mouvement, sans geste, sur la terre nue, adossé à un reste de cyprès, rêvant les yeux ouverts, comme celui qui fît la gloire de ce sol au temps où le Céphise promenait sa fraîcheur .sous les grands platanes de Cimon.
Quelles visions étaient les siennes? je ne sais. Il aurait, je pense, dédaigné de me les traduire, tant la pauvreté de son habit, et la noble poussière dont se masquait son visage, attestaient d'indépendance et de modeste fierté. Je le regardai longtemps sans qu'il parût se préoccuper'de ma venue. Il voulait m'ignorer. Je respectai sa paix. Les paroles ailées qui se heurtaient en bourdonnants essaims dans les bosquets de l'Académie se sont envolées sans retour. Le dernier des académiciens est un solitaire, un rêveur, dont l'âme a besoin du silence des hommes pour se plaire au langage des choses.
Quand les journaux s'avisèrent, l'autre jour, de poser la candidature d'Alphonse DaudeLà l'Académie (française), le souvenir me revint de la vision qui m'avait attiré des rochers de Colone au ravin du Céphise, et je ne pus m'empêcher de plaindre le bon Académos. Pour le seul crime, en effet, d'avoir goûté le plaisir des jardins, et d'avoir prêté l'ombre de ses arbres à la philosophie, cet honnête bourgeois se voit aujourd'hui contraint d'abandonner son nom aux fils dégénérés, qui lui imposent la torture d'une signification directement contraire à ce qu'il a connu, à ce qu'il a voulu, à, ce qu'il a aimé.
En dépit de l'humoristique avis de Platon qui vou-
. lait ses visiteurs géomètres, l'antique Académie fut
toute grande ouverte, aussi naturellement que la notre
.est, fermée. On était de l'Académie pour une heure,
en passant, avant dîner. Point d'enclos, point de murailles, point d'élections protectrices. On quittait la route pour les grandes allées qu'avait plantées Cimon, et voilà que l'on écoutait bruire la pensée d'Athènes sous le léger feuillage, comme nos citadins vont en leurs promenades demander aux cuivres de Wagner l'oubli des soucis du jour.
Ce n'est pas seulement la cité qui parlait par la voix de ses philosophes. De tous les points du monde hellénique, de Thrace, d'Ionie, d'Egypte ou de la grande Grèce, comme de l'Inde elle-même, toute pensée était la bienvenue, soumise au libre examen des libres esprits. Connais-toi toi-même, avait dit l'oracle, résumant tous les problèmes en un seul. L'investigation était ouverte. Qui venait était admis, par la seule raison qu'il était venu. Grande foire permanente de l'esprit, où chacun écoutait ou parlait à son heure, à sa fantaisie, sans autre souci que de la vérité poursuivie, sans autre espoir que de l'idée triomphante. Là se heurtaient ou se conciliaient les systèmes donnant soudain l'essor à des conceptions nouvelles, provoquant à leur tour des contradictions imprévues, ou s'étayant des subtiles argumentations dont se réjouissait le génie de la Grèce. Et le plaisir de cette existence était tel qu'il semblait à quelquesuns que le meilleur emploi de la vie fût d'académiser, toute autre action se trouvant rejetée au rang des occupations vulgaires.
Comment deviner que, de cela, nous avons fait nos Académies, forteresses barricadées de toutes parts où s'enferment quelques hommes qui, de leur propre autorité, se déclarent d'élite, et s'arrogent le privilège d'une sélection autoritaire dans les champs infinis de la pensée! Embusqués à toutes les avenues
de l'esprit, leur unique dessein est de guetter l'idée qui passe, pour lui accorder ou lui refuser droit de passage. Qu'est-ce que cela peut avoir de commun avec la liberté de l'antique agora de la connaissance humaine, cette vieillotte tyrannie d'une élite que je consentirai aussi distinguée qu'on voudra, mais dont la fonction fatale est de tâcher de fixer pour un temps des idées qui ne valent que par l'éternel mouvement de l'esprit.
Le premier bien de la pensée c'est la liberté de l'essor. L'antique Académie lui assurait cet avantage. Pourquoi les institutions qui, sous prétexte de pro* tection, entendent parquer l'esprit humain, lui infliger des limites, en marquant ce qu'il convient aux hommes de penser et de dire, osent-elles se parer du nom d'un fondateur de liberté?
La magie des mots est telle que personne ne semble se soucier des réalités qu'ils recouvrent. Nous avons, comme Athènes, une Académie, et cela seul nous semble un avantage considérable sur les autres nations. Cependant, que fait chez nous ce corps d'élite qui ne soit la permanente contradiction de ce dont vivaient les philosophants de la Grèce? Proclamer une philosophie officielle, codifier — par les lettres — une conception sociale, dévoyer — par les mille appâts de ses récompenses, de ses honneurs, des avantages sociaux qui s'y attachent — la première envolée de toute pensée indépendante, attirer dans sa sphère anémiante tout ce qui serait un moi sincère, pour en faire un nous convenu, voilà, sinon le but avoué, au moins le résultat que cent exemples attestent autour de nous.
Collectivité fermée, instrument d'oppression contre l'individu. Dans l'ordre politique, c'est une fatalité
418, - LE GBAND PAN
peut-être, déguisée parfois sous des apparences plus ou moins heureuses. Dans le domaine de l'esprit, l'inconvénient ne peut être balancé par aucun avantage.
L'originalité, l'action, le progrès, sont de l'individu. C'est en ce sens qu'Ibsen a pu dire : « L'homme fort est l'homme seul. » Entre dix hommes de notable valeur assemblés, il faut nécessairement qu'une moyenn e. inférieure aux premiers d'entre eux se dégage. Voilà Renan, Littré, réunis avec l'évêque d'Autun et M. le duc de Broglie. Qu'ont-ils à se dire? Sur quoi peuventils s'accorder! Que peuvent-ils faire? Que font-ils? La seule chose à prévoir. Ils font la charité, et la pire, une charité intéressée, au profit de l'esprit de corps, avec une générosité d'esprit nécessairement* moindre — par l'inexorable loi de la moyenne — que celle où, isolées, se plairaient de nobles âm'es. Entreprise contre l'esprit, puisque contre la liberté.
•Edmond de Goncourt Fa bien compris avec son Académie, dont le but est principalement d'assurer à quelques hommes de lettres ce bien suprême : la liberté. Nous ne pouvons plus vivre comme autrefois les Grecs que nous décrit Renan, se promenant dans les jardins, écoutant les cigales, jouant de la flûte au clair de lune, contents d'un poisson frit, d'un lécythe de vin qu'on boit au milieu des chansons, suspendant des feuillages au-dessus des portes aux jours de fête, jouant avec des chèvres apprivoisées, dansant avec des thyrses et des chapeaux fleuris. Ces mœurs ne .sont plus les nôtres, et le poisson frit du bouillon Duval est une dépense. Goncourt prend dix écrivains, et les plaçant, à juste droit, sous la protection de bon Académos, leur dit : « Je vous débarrasse du souci de la vie, je vous fais libres; écrivez et parlez dans l'in-
dépendance de votre âme. » Affranchir dix pensées, c'est une œuvre, dans un pays comme le nôtre. L'esprit français y pourra trouver la compensation de l'effort d'étouffement de l'officielle machine qui n'a de l'Académie que Le nom.
Quand je pense que j'ai pris la plume pour parler de la. candidature d'Alphonse Daudet à l'Académie, je suis étonné moi-même dem'être laissé entraînera tant de digressions apparentes. Apparentes seulement, car je suis au cœur de mon sujet maintenant, et chacun comprend quelle cruauté c'est de vouloir encager le pur Français, l'exquis gréco-latin de Provence, dans les suintantes murailles du Palais-Mazarin.
Qu'aurait dit Y académicien dont la silhouette méditative me fit descendre -du plateau de Colone, si je lui avais proposé de voisiner avec Camille Doucet,en souvenir d'Académos?Il m'aurait jugé fou, etm'eût quitté, je n'en doute pas, pour aller danser avec des chèvres apprivoisées, au son d'une flûte aimable, et suspendre des feuillages au cou de sa bien-aimée. Et dites-moi, ô Daudet, s'il n'eût pas eu cent fois raison de faire ainsi. Quant à moi, je l'en loue. Et je suis sûr qu'en rentrant le soir vers sa tranquille cabane, le bon académicien velu, encore tout frémissant de ses communions de toute heure avec l'éternelle beauté, eût été fort capable — quoique sans prétention à la philosophie — de remettre dans les droites voies de la nature Platon, Cousin, Jules Simon lui-même, si ces illustres ombres, titubant d'idéal, égarées au sortir des bosquets ombreux, eussent condescendu à lui demander le chemin.
Pourquoi m'obstiné-je à trouver de cet homme dans Daudet. Ni l'un, ni l'autre, ne sont philosophes, au sens ambitieux de ce mot. Ils ne s'occupent peut-
être pas, autant qu'il serait souhaitable, de savoir comment va le monde, et n'aspirent pas, en tout cas, à le gouverner. Mais s'ils ont surtout des conceptions générales une intuition personnelle, l'émotion d'humanité est en eux, et qu'ils la disent en sons de flûte ou en simple et beau langage, elle ne s'en propage pas moins merveilleusement parmi les hommes. Que faut-il de plus? Et quel insensé, dans le dénombrement des hommes dont l'art a charmé, aidé, soutenu les âmes inquiètes ou dolentes, osera tracer quelque part une limite contraire aux lois de la compréhensive nature, pour dire : « Celui-ci fut de l'Académie, non celui-là? » Certains hommes en ont été pour un jour, pour une heure, comme au temps d'Académos. C'est déjà beaucoup. D'autres y ont laissé la trace ineffaçable de leurs pas. Point n'est besoin de nos sottes visiles pour constater que leur humaine immortalité s'atteste par ce qu'ils ont laissé d'eux aux générations survenantes.
Ces humiliantes visites sont, je crois, avec l'exemple de Goncourt, ce qui a surtout arrêté Daudet dans la voie des candidatures. Elles contribuent pour une grande part à l'abaissement des caractères, aussi bien dans l'enceinte officielle de notre Académie, qu'autour du Palais Mazarin dans un rayon dont l'étendue paraît difficile à déterminer.
Il faut lire dans le Journal d'un poète le. récit de la visite d'Alfred de Vigny à Royer-Collard. Le candidat qui s'y donne peut-être quelques avantages d'attitude, ne parait pas avoir exagéré Yinéducation de l'académicien. Et comme de Vigny ne fut pas élu après cette première épreuve, il dut remonter onze fois le calvaire. Cela fait, il était vraiment académicien. Il ne lui restait plus qu'à affronter, avec le sourire
convenu, les insolences de M. Mole pour être tout à fait de l'Académie.
N'est-ce pas Gédéon qui refusa d'enrôler tous ceux qui pour boire avait plié le genou. Sa troupe fit assez bonne figure, dit-on, dans la bataille. Mais cet hommelà, je vous le dis, n'eut rien compris de notre Académie.
Daudet a voulu boire debout. C'est d'autant plus méritoire qu'en dépit de 5011 art admirablement moderne, il est plus révolutionnaire d'observation que de conclusion, et tient à l'esprit du passé par plus de liens qu'il ne croit sans doute. Il n'aurait, aujourd'hui, qu'un mot à dire. Il ne le dit pas, et je l'en honore.
V Immortel fut un acte de haute intrépidité, comme le serment publiquement prêté que l'écrivain ne baisserait pas la tête. Après avoir noblement enrichi le trésor d'art de son temps et de son pays, il n'y avait pas, pour Daudet, de plus belle leçon à donner au scepticisme entartufié de notre jeunesse bourgeoise. Par là, se révèle en lui l'homme d'action que je n'attendais pas, et l'acte, à mon avis, comment qu'il soit venu, ne lui fera pas moins d'honneur que ses écrits, dans l'avenir.
Pour aujourd'hui, la majorité des Français peutêtre, et sûrement la presque totalité des lecteurs étrangers ignorent que Daudet n'a pas ses entrées sous la coupole. Et ce que j'admire, c'est qu'ils ont raison contre les journalistes mal informés. Après tant de glorieux morts inacadémisés de leur vivant, Alphonse Daudet, quoi qu'en dise le protocole, est vraiment de Y Académie. Combien iV académiciens n'en seront jamais !
422 LE GKAND PAN