‹ Le grand PanChapitre 9 sur 66 · DE DIEPPE A ATHÈNES · texte numérisé non relu

DE DIEPPE A ATHÈNES

Dans l'isolement des champs une simple et massive construction de briques normandes. De ma fenêtre une grande pelouse flambante sous le soleil froid des matins d'automne. Un ciel de lumière laiteuse comme de l'orient bleui d'une perle, Un vaste cadre de haute futaie où les pins, les hêtres, les chênes, les platanes mêlent les tons variés d'un grand paravent de verdure, tout assombri de l'éclat du tapis vert. La forêt s'ouvre, et par de là le champ que retourne le laboureur, la mer! La mer changeante, tantôt d'un bleu sombre adouci de brume, et cernée d'une ligne* blanche d'horizon, tantôt d'un gris ocreux strié de grandes

nappes vert pâle : calme, mouvante, ou déchaînée. La mer puissante qui gonfle comme de plaisir sa poitrine caressée de brise, ou qui, de sa puissante croupe onduleuse, donne l'impression d'une force démesurée venue des profondeurs. La mer vivante, sillonnée des voiles blanches des pêcheurs ou du souffle noir desgrands courriers de l'océan.

Je me retourne, et d'une autre fenêtre voici les plantureux vergers de Normandie, les pommiers pliants sous la masse des fruits fauves, ou de pourpre, ou d'or vert, la prairie drue coupant de raies de lumière les grandes taches d'ombre. A l'horizon les champs, les bois. Et puis la paix, la paix de l'herbe, la paix de l'arbre, la paix de la terre s'efforçant au silence, la paix de l'homme acharné sur elle, tous deux muets. Une petite brise marine, qui met du sel aux lèvres, cueille amicalement d'un peuplier quelques feuilles jaunies, lestées d'un grand pétiole en queue de cerf-volant, les éparpille, les laisse choir et les reprend comme des papillons incertains du ciel ou de la terre. Des geais se querellent pour un gland. Des corbeaux rayent le ciel appelant l'hiver. Et c'est tout. Au dedans l'hospitalité la plus aimable. Que ditesvous de ma retraite, et que rêvez-vous de plus?

Grèges est un petit village perdu dans les pommiers et dans les fleurs entre Dieppe et Puys, sur un de ces - grands plateaux verts de la côte normande qui s'avancent jusqu'à la mer et livrent leurs dernières touffes d'herbe aux éboulements de la falaise dressant à pic son mur de craie contre l'envahissement du flot. Le grand rempart blanc couronné de verdure, étrangement coupé, tailladé, déchiqueté, de mouvement brusque, impérieux, violent, dit l'antique déchirure de la mer qu'il endigue, comme la toute semblable

muraille blanche aux sommets verts qui lui fait face sur la rive anglaise.

Frappante, Fidenlité de paysage et de race. Même gazon velouté, même végétation de force, mêmes chemins creux sous les racines des grands arbres, même terre mollement ondulante, mêmes maisons trapues de brique dure et froide, rebelle à l'ornement. Comment ne pas reconnaître l'étroite parenté dans ces gars blonds ou fauves de charpente solide, de muscles saillants, dont les yeux gris semblent fixer obstinément un but qu'on ne voit pas? La femme au regard dur, piochant la terre, est une batailleuse comme l'autre. Quand l'irruption de la mer eut séparé ces frères, le regret s'empara des Normands et par-dessus les vagues ils rejoignirent, derrière Guillaume, leurs voisins d'autrefois. Qu'est-ce que l'Angleterre? Une colonie française qui a mal tourné.

De notre côté le parler traînant, la face bizarrement bossuée, la mâchoire contractée, un petit œil d'acier qui se ferme comme pour mieux concentrer l'impression dans l'autre et masquer la résolution, sont peutêtre des traits de l'antique souche. Les autres, ceux qui suivirent Guillaume, plus aventureux, sont demeurés de tempérament plus franchement brutal. Les fils, à leur tour, se laissèrent tenter plus tard parles anses des falaises d'où étaient partis les aïeux. Calais les a vus. Mais la mer a décidément repris, comme aux anciens jours, sa fonction de grande frontière.

Par petites troupes, maintenant, les gens de la grande île continuent d'accourir, encombrant d'horribles chalets vieux style normand, les abords des criques et des plages. A une demi-heure d'ici, lord Salisbury entasse d'étranges pignons sur un amas confus de briques et de bois que de jeunes pins nous feront

la joie de cacher quelque jour. Mais les premiers froids de l'automne onl, déjà dispersé les baigneurs. J'ai trouvé, comme dernière épave, Gervex à Dieppe, en arrêt devant les délicates flexions de la rosace gothique de Saint-Jacques.

Le pays est désert, c'est le moment d'en jouir. Enfourchons la bicyclette, inconnue de Guillaume, et lançons-nous à la conquête des champs, des prairies, des bois, des rustiques églises ceintes des vieilles pierres tombales, des chaumes moussus que couronne l'épi dansant des frêles graminées ou de la houppe plumeuse du séneçon, des villages accrochés aux pentes qui les protègent du vent de la mer*

La route descendante nous entraîne roulants à la vallée de la rivière d'Arqués. Des collines boisées, les bandes brunes du labour, de grands trèfles piqués des chaumes d'or de la dernière moisson, des terres grises qui attendent la charrue, des ormeaux rouilles, de grands chênes sombres, des hêtres soyeux, la forêt sur la hauteur. Nous arrivons aux grasses prairies normandes, sillonnées de la claire rivière courante où la truite met l'éclair argenté de sa fuite et la poule d'eau le remous de son plongeon bruyant.

De bonnes vaches paisibles, fauves, zébrées de noir, éclaboussées de taches blanches, plongeant un gros mufle humide dans l'herbe, avec le plaisir d'un enfant qui se barbouille de soupe. Elles nous regardent de ce grand œil interrogateur qui m'a toujours frappé. Athène aux yeux de génisse, dit Homère pour caractériser la beauté de la vierge aux paroles ailées. Il y a vraiment dans ces yeux des choses que nous ne savons pas. Si ces bêtes ont quelque sens de philosophie, elles doivent trouver le monde parfait puisqu'elles ne manquent de rien, l'homme exquis

puisqu'il s'empresse de pourvoir à tous leurs be- * soins, sans rien leur demander en échange que la grâce de soulager leur pendante mamelle. Elles ne savent pas la fin. Une faveur divine, sans doute.

Devant nous, une longue chaîne de collines barre la vallée. A mi-hauteur, un grand village grimpant, Arques-la-Bataille. C'est ici qu'Henri IV, il y a trois cents ans, canonna Mayenne, et, tout joyeux, écrivit au brave Oillon son joli billet de boulevardier parisien.

Tout au sommet, au milieu des ruines croulantes du château, se dresse encore le donjon primitif qui remonte à l'an 1000. Bien en face, de l'autre côté de la vallée, sur les croupes molles du coteau, la forêt d'Arqués fait moutonner ses frondaisons jaunies.

C'est de là que Mayenne, débouchant au matin dans la brume, commença son attaque, tandis que le Béarnais s'élançait de ses murailles pour charger l'ennemi. La tradition veut que la plume blanche trop hardie se fût trouvée mal en point si le brouillard, en se dissipant, n'avait permis aux canons du château de faire • leur œuvre. Ce n'est pas moi qui contredirai l'aventure. J'ai fouillé les ruines, en compagnie du vieux soldat de Borny qui y traîne la jambe, sans découvrir aucune relique de l'ami de la belle Gabrielle. 11 n'a laissé que les pierres qui, tout comme lui, ont leur éloquence. Maudit soit Louis-Philippe qui gâta cette belle ruine de silex d'un ignoble bas-relief où l'on voit le roi gascon, haut empanaché, chargeant sur un cheval de bois un jeune homme tout nu qui lui présente une couronne. Ce n'est pas un si grand fait d'armes.

Nous revoyons les prairies avec les belles laitières encornées, et puis nous gravissons les pentes de la forêt d'Arqués qu'il faut traverser de part en part. Du

hêtre et puis du hêtre. De grands fûts blancs lustrés, un tapis de faînes, de petites feuilles vernies, toutes* raides, touchées des premières blessures de l'automne. La lumière tamisée du sous-bois. Le silence mquiet de la forêt. Alors nous débouchons sur le plateau, et voici le joli village de Saint-Nicolas-d'Aliermont tout occupé à fabriquer des montres et des pendules. Une "rue de deux kilomètres. Chaque petite" maison au milieu de son jardinet de fleurs et de fruits. Partout le modeste atelier avec de grandes vitres derrière lesquelles on aperçoit l'ouvrier attentif au milieu de sa menue ferraille et de ses cuivres brillants. Par une fenêtre ouverte, j'interroge une grande pendule. Justement, elle ne marche pas. Les horloges ne ne seraient- elles qu'un prétexte pour la joie du voyageur?

Enfin, je retrouve ma pelouse familière avec ses grands pins tout noirs à l'approche de la nuit. Un joli feu flambe derrière les vitres. Et voilà que, furetant dans la bibliothèque, je trouve Pausanias traduit du grec par l'abbé Gedoyn, de l'Académie française," (Paris, Debarle, 1797). Quel joli voyage de l'Attique je vais faire après dîner!

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