CAMPAGNE NORMANDE
J'arrive des champs de Normandie. J'ai vu, dans la somptueuse maturité de l'automne, le beau pays des prairies mouillées où pâturent les rousses laitières, le
pays des chaumes verts sous les hautes futaies, des moissons vigoureuses, des pommiers chargés d'un tumulte de papillons blancs sous le ciel rose d'avril, aujourd'hui lapidés par octobre d'un grêle de fruits d'or bruni.
Le grand atelier de la nature ne chôme pas. Sur les routes, la grande carriole emporte à son négoce le rustique aux traits durs, à l'œil chargé de volonté. Les longues caravanes de chariots à six chevaux s'avancent lentement vers les pressoirs à cidre ou les gares, laissant aux haies un joli parfum de reinette fraîche. Cependant, parmi les meules dorées, le laboureur passe et repasse suivant le bon sillon de terre brune qu'il retourne fumant pour les gerbes futures. De grands vols de corbeaux tournent, s'éparpillent et se rejoignent dans des cris rauques, en quête, comme l'homme de la charrue, du repas quotidien. La bergeronnette, battant de petits coups de sa longue penne grise, suit l'attelage gravement, d'un pas de sénateur, picorant, affairée, amie du laboureur. L'alouette fuse du sillon, s'enfuit dans la fantaisie de ses saccades ailées, Immobile à son piquet dans le trèfle, la bonne vache repue regarde et trouve sans doute que l'univers ne manque de rien.
Et puis les collines succèdent aux collines, les vergers, la forêt de hêtres, les prés verts argentés d'eau courante, les hauts talus boisés qui protègent le champ et la maison, tout déiile sous les yeux du promeneur. Et par molles ondulations le grand plateau verdoyant s'avance jusqu'à la mer, où soudainement la falaise rompue l'arrête de son mur blanc qui croule sous le flot.
Alors c'est la lourde mer embrumée du Nord, grise, ou bleu de plomb, éclairée de champs verdàtres,
crêtée de vagues blanches, triste et pourtant lumineuse encore sous le ciel gris. Combien différentes les grandes plages claires de Vendée, où, dans une coupe immense de sable fin, vient joyeusement danser une grande lame verte bouillonnant d'eau blanche, donnant ses varechs, ses coquillages, les reprenant pour les lancer plus loin et s'efforcer de les reprendre encore. Combien différente la roche sauvage de Bretagne où se brise avec fracas la haute lame venue du large qui retombe en franges d'écume, en pluie d'embrun qu'emporte la brise pour mettre de fins cristaux de sel aux lèvres du passant.
La mer est toujours belle, et les brumes de l'Océan ne le déparent point. La Méditerranée, qui montre impudiquement toutes ses beautés, ne laisse rien au rêve. Turquoise ou saphir, elle heurte violemment l'œil de son insolente splendeur. Le ciel n'a point de mystère, la ligne d'horizon tranche crûment, les montagnes aux vives arêtes, roses ou bleues, dessinent nettement leurs découpures. Il n'y apointdejoar delà.
La lentille de diamant dont se fait l'œil de Monet a prodigieusement rendu celte fête de la couleur. Mais quand on est ébloui, on est au bout de sa sensation. La brume du Nord estompe, adoucit tout, invite l'œil et le retient, berce l'imagination dans ses lentes volutes. On a le sentiment d'être aux confins de la planète, et l'on attend le coup de vent qui, soulevant la gaze vaporeuse, ferait soudainement apparaître l'infini. C'est ce qui met cette pointe aiguë de mystère au regard des hommes de la mer normande ou armoricaine, tandis que la Méditerranée, à qui rien ne se refuse, pétille de chansons.
Sur le grand plateau vert de la falaise de Dieppe au Tréport, une fine brise balance les dernières fleurettes
malingçes, et ne s'arrête qu'aux grands bois qui masquent l'horizon. On vous dit : celui-ci c'est Grèges, celui-là Belleville-sur-Mer, cet autre Bracquemont, au loin Berneval : car chaque bois est un village. Vous ap.prochez: pas une maison. Vous entrez par des chemins bordés de grands talus couronnés de haute futaie, et ce sont des vergers , et ce sont des maisons de chaume envahies d'une flore de mousses, de lvcopodes, de graminées, et ce sont de vieilles tours et des jardins fleuris. Tout cela dans une ceinture de forêt cachant jusqu'au clocher trapu de l'église toute basse dans son champ de tombes. Point de rue de rite. Chaque maison au milieu de son jardin, de son verger, sous les grands arbres, dans l'herbe" et dans les fleurs. Plus loin la falaise subitement déboisée jusqu'à la prochaine futaie cachant le village voisin.
Les maisons sont petites et propres. Partout grouillent autour des mares, en compagnie des oies, des canards et des chiens, des troupes d'enfants blonds aux yeux clairs. Les jardinets mêlent l'agréable à l'utile, le poireau glauque à la rose, IV dorant feuillage déchiqueté de la carotte aux œillets de Chine, la claire laitue aux grands soleils, aux marguerites-reines, et partout des arbres fruitiers grimpent aux murs, chargés de fruits jaunissants.
Il a son grain de poésie le potager du paysan. Toujours quelque coin s'y rencontre, réservé pour le plaisir de l'œil. Les étroites allées s'en vont tout droit pour ménager le terrain précieux, bordées de violettes, ou envahies des gourmands du fraisier. On n'y passe point deux de front, mais l'homme de la terre,, • tout'seul avec sa pensée, prend un plaisir extrême à caresser de l'œil en passant ses beaux carrés de verdure saine, de frais parfums, d'aspect varié, de tons
changeants, éveillant l'impression anticipée de la belle soupe fumante après la journée de dur labeur. On n'a qu'un reproche à faire au potager, c'est d'être utile. Et pourtant, quel plus beau décor au printemps, quand, sur le bois sec et noir de l'hiver éclatent sans transition le boulon rose et la fine corolle blanche qui nous enchanteraient, s'ils n'avaient le défaut de se compléter du fruit savoureux de l'automne!
Le paysan jouit de tout, de la fleur, de la feuille et du fruit qu'il surveille amoureusemen t à chaque heure , attentif à Tunique pensée où se confondent pour lui ef l'utile et le beau. C'est pour la joie de ses yeux et de son corps qu'il défend l'arbre et la plante contre tous les ennemis de la racine et de l'écorce, delà sève et de la feuille, de la fleur et du fruit. N'est-ce pas reconnaissance légitime si la plante, un jour, le-paye de sa peine? Us vont ainsi, côte à côte, s'aidant, s'aimanf, se dévorant, car après s'être repu de la terre, l'homme y retourne, et la plante sans bruit reprend ses droits sur lui.
Voilà ce que j'ai vu aux champs, en tête à tête avec la bonne terre nourricière, loin de la pierre ingrate des villes. Et puis, comme je revenais, je tombe sur un mot terrible du plus vieux paysan paysannant, Hésiode, qui, il y a près de trois mille ans, reçut la plus forte impression du sol rural et la rendit avec une belle simplicité : « Pleine de maux, la terre; pleine la mer aussi. »
Eh bien! oui, c'est l'autre aspect du problème, c'est l'homme geignant et souffrant qui se dresse en face de cette nature impassible, qu'il dompte, qu'il violente, mais qui le domine. Aussi bien, chacun d'eux suit sa voie, et n'en peut dévier. Dans l'éternelle lutte de l'homme contre le brin d'herbe toujours vaincu,
toujours renaissant, c'est le brin d'herbe qui doit provisoirement triompher, quand la révolution sidérale qui mettra le dernier sceau sur nous aura raison de la bute avant la plante. Enfin le minéral placide, miséricordieux de toute souffrance, les reprendra tous deux et les réconciliera dans le grand bercement des choses d'où doit sortir cette répétition du passé que nous appelons l'avenir.
Bénissons la bonne planète qui nous a sortis de son sein pour nous donner la brève vision du monde, et nous console de la rançon de souffrance que le destin veut de nous, par la délicieuse inconscience où elle endort la fatigue des vies tourmentées. Bénissons-la, car, si nous la maudissions, cela ne changerait rien.