CHAPITRE PREMIER
interdits de la fureur stupide de ce vieillard ignorant, auquel manquait tout sens moral. Cinna n'eut pas le courage de s'interposer; il choisit au contraire Marius comme son collègue dans le consulat pour Tannée suivante (87). Les trafiquants d'argent furent les seuls qui se réjouirent de l'état de choses; ils se félicitèrent de la défaite des oligarques et s'enrichirent de leurs dépouilles en confisquant et vendant leurs biens. Aussi, le peuple leur donna-t-il le sobriquet d'emplisseurs de sacs 1 . Rome fut enfin délivrée du vieux furibond. Marius mourut âgé de plus de soixantedix ans, le 13 janvier de Fannie 86. Cinna fut consul pendant l'espace de quatre ans, de 87 à 84. La plupart des amis de Sylla périrent. Métella, sa femme, se sauva avec peine, et vint le rejoindre avec ses enfants en Grèce. Sa maison à Rome fut rasée, ses campagnes brûlées et ravagées. Cinna se nomma consul de sa propre autorité; il choisit ses collègues sans s'inquiéter du peuple. Le consul Yalérius Flaccus fut l'auteur d'une loi qui réduisait les dettes de trois quarts; Cinna l'envoya en Asie pour prendre le commandement de l'arm 5e que Sylla, proscrit, conduisait contre Mithridate 2 . S'étant rendu odieux par son avarice à l'armée dont il devait se servir pour dépouiller Sylla, il fut assassiné par C. Fimbria, son lieutenant. Cinna choisit, en l'année 85, Carbon pour collègue dans le consulat : ils prolongèrent de leur propre volonté cette magistrature pendant l'année suivante. On ne cessa pas les persécutions contre les amis réels ou supposés de Sylla : la plupart des
1. Asconius ad Cic, in Tog. cand., p. 00. — * Saccularii , » concussionnaires, escamoteurs.
2. VelléiusPaterculus, liv. II, ch. xxiv. — Appien , Guerres civiles, liv. I, eh. lxxt. — Tite-Live , Epilome, ch. lxxxii.
nobles se réfugièrent en Achaïe d'abord, puis en Asie au camp de Sylla.
Sur ces entrefaites, Sylla avait, dans une suite de victoires, enlevé ses conquêtes à Mithridate ; il l'avait ensuite réduit à son patrimoine territorial, et la paix fut conclue par lui avec ce redoutable ennemi de la grandeur romaine : c'était au commencement de l'année 84. L'année suivante, Sylla se rendit à Dyrrhachium, en Épire. Il s'y embarqua avec cinq légions italiques, six mille cavaliers, des troupes auxiliaires macédoniennes et grecques, formant en tout une armée de 40,000 hommes. Douze cents vaisseaux le conduisirent sur Ja côte d'Italie, où il débarqua à Brundusium, au printemps de l'année 83. Cinna était mort à Ancône, assassiné par ses soldats au moment où il allait quitter l'Italie pour combattre Sylla.
Dès l'année 85, le sénat avait tenté une réconciliation entre Sylla et les marianistes, tandis que les consuls armaient avec vigueur contre lui. Mais certain message, envoyé dans la suite par le proconsul, ne fut pas de nature à rassurer Rome. Après une énumération de ses victoires et de l'injustice dont il avait été frappé avec ses amis, Sylla terminait le dit message en annonçant qu'il allait arriver, et que bientôt il vengerait sa femme, ses enfants, ses amis, et qu'il châtierait ses ennemis ainsi que ceux de la République *. Le sénat essaya d'adoucir Sylla en lui envoyant une dépulation ; il défend aux consuls de continuer les levées militaires avant qu'on n'ait reçu la réponse de Sylla. Ces faits se passaient encore du vivant de Cinna, lequel, avec Carbon, obéissait aussi peu que Sylla se laissait fléchir.