Dion Cassius, I. XL1, ch. xxxix
2. Appicn, Guerres civiles, 1. II, ch. LIV. — Cfoar, Gnerre civile, 1. III, ch. X!, XII, XXI.
était vainqueur, il se poserait comme autocrate 1 . Le sentiment de la liberté n'était point éteint chez les Romains; ils détestaient le despotisme: les formes légales seules de la République avaient été violemment secouées. Elles étaient gravement compromises et entamées par l'ambition personnelle aidée d'une habileté et d'une ruse typhoniques. C'est ce que César savait mieux que personne, et, pour éviter une réaction, il quitta Rome au plus vite, comme le rapportent encore Appien et Plutarque. César n'avait point le sentiment religieux, point de sens moral, qui règlent la conscience et la conduite dans les voies de l'honneur et constituent la dignité de l'homme. Il croyait au fatum accepté de son temps, qu'on faisait intervenir pour l'explication des choses et des phénomènes. Ce fatum était une force extérieure, incompréhensible ou inexpliquée, qui intervenait dans les affaires de ce monde, pour le gouverner et le maintenir. Aussi César écouta-t-il un devin qui lui dit qu'il se perdrait s'il restait en ville, mais que s'il traversait la mer, il aurait le bonheur et la victoire 2 . Son esprit était crédule dans le domaine des choses intellectuelles, parce qu'il n'avait pas de connaissances scientifiques du monde. Cela le rendait même superstitieux, le portait au formalisme des pratiques du culte, plutôt par crainte ou précaution que par une conviction sincère. A l'époque où César était arrivé et dans l'état des choses, il avait le droit de faire la guerre. Il maintenait sa puissance par les armes, et il s'était fait auto-
1. Appien, Guerres civiles, 1. Il, ch. \lviji. •2. Dion Casaius, 1. XLI, ch. xxxix.
riser légalement par le tronçon de sénat, qui siégeait à Rome, à agir selon son bon plaisir, sa volonté, sans avoir de crainte d'encourir de responsabilité 1 .
Pompée de son côté avait eu presque une année entière pour armer et se préparer à la lutte. Nous avons vu que dès le 1 7 mars il avait quitté Brundusium pour suivre les consuls qui étaient débarqués à Dyrrhachium. L'abandou que fit Pompée de Rome et de l'Italie le mettait dans une position désavantageuse, parce que cette retraite faisait une grande sensation et le privait d'agir au moyen du sénat et du peuple; il paraissait comme un ennemi de la patrie qui se jetait dans les bras des barbares pour la combattre, la réduire à la famine, la piller et en tuer les citoyens 2 . Toutefois, dans l'hypothèse qu'il fût forcé de fuir, il y avait bénéfice pour lui d'avoir choisi l'Illyrie pour son campement. Son nom était généralement connu et célèbre dans tout l'Orient ; il y était admiré comme le vainqueur du terrible Mithridate et des pirates, presque tous les princes le con- , naissaient personnellement, et les peuples qui ne connaissaient que peu ou pas César et ses exploits dans la Gaule si éloignée d'eux, étaient habitués à lui obéir ; ils avaient des vaisseaux en abondance, ainsi que de la cavalerie et des troupes légères. Sur ses ordres, ils ouvraient leurs trésors, leurs magasins et leurs ports; la plupart de ses vétérans même étaient restés là sous les armes, ou bien il lui était aisé de les faire revenir de
t. Dion Cassins, 1. XLI, ch. xxxvi.
2. Cicero, ad Atticum, 1. VIII, ch. H. — 1. IX, ch. vu, x. xix. — I. X, ch. iv. — l. XI, ch. vi. — 1. IX, ch. vu.
HISTOIRE DE CtfSAR.
leurs foyers sous ses drapeaux , les renforcer par des mercenaires : un délai de presque un an lui était donné par l'hiver, par la flotte et par la guerre d'Espagne'.
Son armée de terre se composait de neuf légions : cinq Pavaient suivi d'Italie, une autre lui fut amenée de la Sicile par Caton, une de Crète et de Macédoine, formée de vétérans, deux enfin que le consul L. Lentulus fit former en Asie. Pompée attendait de plus son beaupère, Métellus Scipion, avec deux légions de Syrie; il eut aussi les cohortes de C. Antoine comme complément, ainsi que les prisonniers et les nouvelles levées faites en Grèce. Toutes ces troupes étaient accompagnées de trois mille archers de Crète , de Grèce et d'Asie, auxquels se joignaient encore deux cohortes de frondeurs. Au nombre des sept mille hommes de sa cavalerie se trouvaient beaucoup de chevaliers romains et une grande quantité de jeunes gens des familles les plus riches et les plus considérables de Rome 2 . Si Pompée pouvait compter avoir la supériorité du nombre pour ses troupes de terre, et surtout pour sa cavalerie, il avait également la supériorité du nombre pour sa (lotte. Les îles et les villes maritimes lui construisaient des vaisseaux; il en eut à la fin six cents. Certains pays lui fournirent les subsistances en abondance et en général tout ce qui était nécessaire aux besoins de l'armée. Les provinces d'Asie et de Syrie, ainsi que les princes tributaires, fournissaient l'argent. La flotte de César ne pouvait entrer en parallèle avec celle
» 1. C^ar, Guerre civile, 1. III, ch. m.
2. Dion Cassius, 1. XU, ch. lv. — Plutarque, Vie de Pompée, ch. lxiv.
HISTOIRE DE OtiSAR.
(le Pompée. Quant aux subsistances, elles étaient en nombre dans l'armée de Pompée. 11 était le maître des mers.
Afin d'habituer à l'unité du commandement, ainsi qu'à une action collective réglée, cette masse bigarrée formant son armée, Pompée avait, en personne, exercé ses troupes pendant l'été 1 . En automne, il leur fit prendre leurs quartiers d'hiver à Dyrrhachium, à Apollonia, dans plusieurs localités de la Thessalie et de la Macédoine ; la flotte devait surveiller la mer. Le quartier général était établi à Thessalonique, où était aussi le siège de la Home extérieure. C'était là qu'était Pompée, entouré des nobles et des grands de Rome, ainsi que des princes alliés. C'était là que se tenaient les conseils de guerre et c'était là aussi qu'on cherchait à reconstruire les formes du gouvernement romain. A Thessalonique se trouvaient les consuls, reconnus seuls légaux par les partisans de Pompée; là aussi s'assemblaient les sénateurs qui avaient fui Rome et qui composaient le seul sénat constitutionnel 2 . Mais on n'avait pas élu à Thessalonique les magistratures inférieures comme la loi le voulait, en sorte qu a la fin de l'année M), les fonctions de ces magistratures étaient exercées par les consuls, les préteurs et les questeurs, comme proconsuls, propréteurs et proquesteurs.
Tandis que Pompée hivernait à Thessalonique, il négligea la garde des côtes, car il croyait que César ne pou-
1. Appien, Guerres civile*, 1. H, ch. xi.ix. — Plutarque, Vie de Pompée, ch. LX1V.
2. Dion CaBslu», 1. XL1, ch. xliii. — Appien, Guerres civiles, 1. 11, ch. lu.
vait point encore être de retour en Italie de sa campagne d'Espagne 1 ; il pensait en outre que, dans le cas contraire, il n'aurait pas la témérité de traverser le golfe d'Ionie en hiver.
On ne prit donc pas les précautions les plus vulgaires pour couvrir les côtes. Mais César, sans ménagement pour ses troupes, les exposait témérairement, ne craignant pas les dangers d'une navigation d'hiver, ni d'autres difficultés qui en devaient être les conséquences; il embarqua à Brundusium la moitié de son armée seulement, faute de vaisseaux, et traversa, au milieu de l'hiver et au commencement de l'année 48, le golfe d'Ionie, sans être rencontré par Marc Bibulus, l'amiral que Pompée avait commis à la surveillance des mers. Il débarqua le lendemain dans l'Illyrie méridionale, à la frontière d'Épire, sur le promontoire Acrocéraunien, non loin de Palœste, à environ 700 stades ou 129 kilomètres de Brundusium. A une petite distance au nord, à Oricum, hivernait une petite flottille; et au sud, dans l'île de Corcyre (Corfou), se tenait M. Bibulus. Il avait trouvé superflu d'établir des croisières : il reconnut plus tard les effets terribles de sa négligence.
L'ennemi avait débarqué, l'armée de Pompée était éparpillée, et le commandant en chef était à Thessalonique, ne se doutant de rien. Bibulus voulut réparer sa faute par un coup d'audace. Il y avait lieu d'admettre que toute l'armée ennemie n'avait point passé le dé-
1. César avait été très-actif; au mois de juillet il avait passé le Rublcon, au mois d'août il Tut maître de toute l'Italie, au mois d'octobre de l'Espagne et de Marseille, et au mois de novembre enfin il «'•tait dictateur a Rome.
troit ; consterné et décidé à venger sa faute dans le sang, il prend la mer et brûle trente vaisseaux de César avec les équipages. Ces vaisseaux retournaient en Italie pour aller chercher le reste des troupes de César. Les amiraux, sous les ordres de Bibulus, sortirent des ports; iisse répandirent, à partir d'Oricum au nord, jusqu'à Salone en Dalmatie, et cherchèrent à désarmer les partisans de l'ennemi sur les côles et dans les îles. Mais cela ne réussit pas partout. Marc Octavius s'empara de l'île d'Issa qui appartenait à la Dalmatie; les citoyens romains de Salone se défendirent, aidés de leurs esclaves, et, après avoir pris d'assaut ses cinq camps, ils le forcèrent à fuir. Il se retira à Dyrrhachium
Cette ville était le dépôt d'armes de Pompée, qui y avait en outre accumulé une grande partie de subsistances : elle devait par conséquent tenter César, et il en fit effectivement le but de ses premières opérations. Il se hâta donc d'y arriver avant Pompée. Les habitants des côtes eurent confiance dans l'audace et le bonheur de César. L. Torquatus, qui tenait Oricum, fut obligé de se rendre à l'ennemi, parce que la garnison ne voulut pas combattre le consul. Ensuite, L. Stabérius se mit en devoir de défendre Apollonia. Il en fortifia la citadelle et demanda des otages à la ville ; mais elle les refuse et le général pompéien est obligé de fuir. Les habitants de l'Epire envoient de toutes parts des députés à César pour lui demander ses ordres 2 . Pompée avait quitté Thessalonique et s'était rapproché des