CHAPITRE PREMIER
Sylla, mais aux titres de consulaire et généralissime; qu'enfin, il n'est pas entré à Rome comme un voleur pour y faire son a/faire, mais Romain pour chasser au nom de la République, sa mère et sa souveraine, une Rome dégénérée et pour ainsi dire étrangère.
Pour n'avoir agi que dans des vues désintéressées, et dans l'intérêt de la Liberté et de la République, il n'en est pas moins vrai qu'il ne put en prévenir la chute ; mais il contribua à les faire subsister toutes deux encore presque un demi-siècle après lui. Son abdication, après qu'il eut rétabli l'ordre et la tranquillité, serait d'ailleurs une preuve irréfragable de sa loyauté, si jamais Sylla avait eu besoin d'une justification.
Les chefs du parti populaire ou du parti qui ignore l'administration des choses de ce monde, des rapports et des intérêts matériels et intellectuels, avaient essayé à plusieurs reprises d'enlever à Sylla le commandement en chef dans la guerre avec Mithridate, commandement qui lui revenait de droit, et par la loi et par la constitution; en outre, ils avaient fait en sorte que dans les conjonctures les plus critiques, il ne lui fût point envoyé de secours; ils avaient obtenu que lui, sa famille et tous ses amis et adhérents fussent proscrits, que sa fortune fût confisquée, ses maisons rasées et ses terres vendues, qu'une partie même des siens et des membres de la noblesse qui lui étaient dévoués, fussent exilés ou massacrés. Enfin, pour comble, à son retour, ces chefs reçurent Sylla en ennemi. Il avait donc à venger bien des offenses, bien des outrages, de nombreuses spoliations particulières, et, ce qui prouvait qu'il voulait le faire, c'est qu'il commença par enlever du Capitole les trophées de Marius.
Quelle qualification donner à un homme qui aurait tant souffert sans user de représailles quand l'occasion les lui mettait en main? D'ailleurs il n'avait point uniquement à venger des forfaits perpétrés contre sa personne, contre sa famille et contre ses amis, mais des forfaits plus grands encore, des forfaits publics qui avaient frappé la souveraineté, qui avaient culbuté Tordre social tout entier dans Tétendue de la République, des forfaits de l'ignorance imbécile, vaniteuse, qui avaient plongé dans la misère, dans le malheur, et souvent dans le plus affreux désespoir, des millions d'individus ! Aurait-il donc fallu laisser impunis les coupables? C'eût été lâcheté, et dans cette circonstance surtout, la lâcheté était un crime. Sylla rémunéra ses amis, punit ses ennemis et ceux de Tordre rationnel; sans esprit dominateur, il saisit les moyens de rétablir l'action régulière des lois et se retira quand il crut sa tâche finie.
Sylla était arrivé à la toute-puissance par la victoire ; il voulut lui donner une forme et un nom selon la légalité. Il s'éloigna donc de Rome. Les consuls de Tannée, Marius et Carbon étant morts, Sylla fit nommer selon la coutume un inter-Roi ; le sénat nomma Valérius Flaccus 4 . Il écrivit à ce dernier de dire au peuple, que lui, Sylla, pensait qu'il était opportun, dans les circonstances actuelles, de nommer un dictateur, dignité qui n'avait point été conférée depuis cent vingt ans. Il pensait aussi que celui qui serait élu, ne devait point administrer pendant un temps déterminé, mais aussi longtemps que l'état chancelant de Rome, de l'Italie et de tout l'empire, suite des