‹ Le grand perturbateur romain CésarChapitre 218 sur 289 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Depuis la bataille deThapsusen l'année 46, jusqu'à la mort de César, en 44.

Ce qui blessait surtout les gens de bien, ce qui froissait les cœurs nobles et élevés, les citoyens doués du sens moral, c'était cette audace, cette insolence même de César de nommer aux plus hautes fonctions, aux plus honorables emplois des hommes de rien, à réputation tarée, montés des bas-fonds de la société comme la lie monte à la surface d'un liquide remué avec violence. Tous ses nombreux suppôts briguaient, affrontaient même, non-seulement sans pudeur mais encore avec ironie, les carrières publiques en bravant l'opinion et la réprobation des Romains restés fidèles aux traditions d'honneur et de probité des siècles passés, protégés qu'ils étaient, ces chevaliers d'aventure, par l'ombre du manteau et par les soldats de César. Car le règne de la force matérielle en temps de paix a commencé sous l'administration de Rome par le vainqueur de Pharsale. C'est surtout à cette absence de distinction et de morale, obligée sans doute, dans le choix des personnes pour les emplois et les magistratures, qui amena la possibilité de la décadence sociale qui suivit César et qu'enfin les

races intactes du Nord devaient amender. Il est déplo-

rable de voir les historiens tenir si peu compte de la morale et de la noblesse de caractère dans leurs appréciations des hommes politiques; cette éternelle glorification du succès, même immoral, contribue beaucoup aux désastres de tous genres qui se déroulent depuis longtemps en Europe. Cependant tôt ou tard, Dieu merci, les lois naturelles reprennent leur empire et culbutent alors l'arbitraire introduit par l'immoralité et l'égoïsme. Mais les nations paieut chèrement leur longanimité et leur endurcissement dans l'ignorance.

La cause intelligente et seule auguste des lois qui maintiennent dans une imperturbable harmonie les soleils, les planètes avec leurs satellites, les étoiles, les comètes, les voies lactées, les grands anneaux de nébuleuses, en un mot les corps dans l'espace et la vie dans l'ensemble de la nature organique, maintient également par des lois l'harmonie du monde intellectuel. Ces lois sauvent l'humanité à la longue de la déviation morale, comme les lois de la mécanique céleste rétablissent les perturbations temporaires du ciel quand l'équilibre des mouvements l'exige ! Jamais toutefois la majestueuse cause qui a doué le soleil de la faculté de rayonner la lumière et la chaleur à des raillions et des millions de myriamètres autour de lui, n'intervient directement dans les effets de ses œuvres, trop accomplies pour permettre et appeler une intervention accidentelle de leur ordonnateur. Ce soin est bon pour les dieux indigents de Moïse et de Mahomet.

Quelles que fussent l'élasticité de ses idées religieuses et l'absence de sentiments moraux chez César, toujours est-il que dans un de ses triomphes l'essieu de son char

s'étant rompu, et, sur le point d'être culbuté, il se mit à monter en rampant à genoux les degrés de l'escalier qui conduisait au temple du Capitole *. Cet acte de grossière superstition fataliste ou de ruse politique dut indigner, non la multitude toujours si servile à adorer ou à admirer comme fétiche tout mannequin gouvernemental, mais tous les hommes graves, réfléchis, dont l'esprit était éduqué par l'étude et la connaissance des œuvres des grands philosophes grecs et qui étaient, sous tous les rapports, au-dessus du niveau moral et politique de leurs contemporains.

César était encore en Afrique que le sénat lui avait déjà prodigué tous les honneurs possibles; mais il surpassa par de nouveaux décrets tous les privilèges qu'on lui avait conférés auparavant. Il ordonna des prières publiques pendant quarante jours ; dans le triomphe qu'on lui avait accordé d'avance, son char devait être traîné par des chevaux blancs; soixante-douze licteurs devaient l'entourer. Il fut nommé dictateur pour dix ans, prœfectus morum pour trois ans, comme si le nom de censeur aurait été trop vulgaire pour lui. Dans le Sénat, il devait s'asseoir comme les consuls en fonction, sur la chaise curule, voter le premier, dans les jeux publics donner le signal de leur ouverture, agir selon son bon plaisir avec les charges dont le peuple disposait autrefois. Son char devait être placé sur le Capitole en face de la statue de Jupiter. Sa statue en bronze, posée

1. Quatre-vingt huit ans plus tard, l'empereur Claude imita l'exemple de César en grimpant à genoux les marches de la rampe qui conduisait au Capitole (Dion, 1. LX, ch. uni). La Scala Santa perpétue encore aujourd'hui celte superstition.

au-dessus d'un globe, devait avoir pour inscription Semidei, le demi-dieu f . Son nom devait remplacer, sur la façade du temple du Capitole, celui de Catulus, comme si ce fût lui qui l'eût achevé. On avait décerné beaucoup d'autres honneurs à César, mais qu'il n'accepta pas. C'est à l'occasion de ces honneurs qu'on apprend à connaître le degré de servilité où Rome était tombée ; cette dégradante servilité était une conse'quence de son énervation et de l'oubli absolu de la dignité humaine. Car on devait savoir à Rome que César, dans son appétit du pouvoir, n'avait dédaigné aucun des moyens que des hommes d'honneur, au cœur fier, aux sentiments nobles et élevés, méprisent pour arriver à la puissance. Et César lui-même ne rougit pas d'accepter les honneurs du Sénat, de ce Sénat composé de basses et viles créatures. Comme le nègre se pare de verroteries valant deux sols, César se parait de titres et de distinctions offertes par des mains indignes et méprisables. A la vérité, César avait dit publiquement : Si des brigands et des assassins m'avaient aussi aidé à défendre mes droits et ma dignité, je leur en témoignerais la même reconnaissance 2 . Il s'assimilait donc à Catilina. — L'eau qui coule d'une source bourbeuse n'est jamais limpide.

Page 1