Dion Cassais, 1. XL11I, ch. x\v
HISTOIRE DK CESAlt. 387
Mais le projet le plus gigantesque de César fut sa guerre contre les Parthes. Quand il les aurait vaincus, il voulait poursuivre sa course à travers l'Hyrcanie (le Khoraçan, le Mazendéran, une parlie du Dahistan et le Korkan), longer la mer Caspienne, traverser le Caucase, contourner la mer Noire au nord et pénétrer dans le pays des Scythes. Ensuite il se proposait d'attaquer les peuples voisins de la Germanie, la Germanie ellemême et retourner en Italie en traversant le pays des Celtes (la France), et limiter de la sorte ses vastes conquèles par les flots de la mer! L'exécution de ce projet était destinée à enflammer l'imagination de la jeunesse et à flatter l'esprit guerrier des hommes de l'âge mûr et des militaires. Quant aux vétérans, il leur distribua des terres, et dans cette distribution, il n'eut aucun égard pour celles qui étaient consacrées aux morts. La Campanie, l'Ëtrurie et la Gaule cisalpine eurent surtout à souffrir de cette nouvelle distribution : elle en froissait les propriétaires; mais il fallait récompenser à tout prix les services personnels rendus.
Il y avait à Rome un homme considérable, un ancien consulaire, d'un grand talent oratoire, qui avait étouffe la conjuration de Catilina : depuis l'élévation de César, Cicéron s'était tenu à l'écart, il ne venait que rarement à Rome, vivait sur ses terres et semblait, par sa conduite, mécontent de l'état de choses. Cet homme était à ménager à cause de son influence. Avant son départ pour la campagne contre les Parthes, vers le milieu de décembre de l'année 45, César alla faire une visite à son parent L. Martius Philippus, qui était près de Puteoli (Pouzzoles auprès de Naples).
Il visita aussi Cicéron, qui n'en était pas loin, et dans cette visite, le dictateur était entouré d'une formidable escorte. Bientôt après, l'ancien consulaire reçut de M. Lépidus, le magister equitum, une invitation de se rendre à Rome pour consacrer, comme augure, avec ses collègues, le terrain destiné à l'édification du temple de Mars, dont nous avons déjà parlé. Cicéron savait bien que sa présence n'était point nécessaire, mais que César saisissait toutes les occasions pour l'attirer à lui et le flatter; il ne put décliner l'invitation.
En l'année A4, César fut consul pour la cinquième fois : il eut pour collègue Marc-Antoine. Dès l'année précédente, il avait exercé sa cinquième dictature, et Lépidus fut nommé par lui son magister equilum.
Nous entrons maintenant dans l'histoire de la vie de César où il descendit au ridicule le plus consommé. 11 est triste de voir un homme doué de facultés aussi exceptionnelles, aussi vastes, descendre, se rabaisser à des enfantillages tels que ceux que nous avons à retracer. Ce qui rend surtout César ridicule, c'est qu'il prit au sérieux son élévation et les adulations qu'on lui prodiguait, lui qui connaissait cependant les moyens cauteleux et la manière subrepticequ'il avait employés pour y arriver et se les faire conférer. Non satisfait de sa toute-puissance, poussé par un orgueil puéril, insatiable dans sa vanité 1 ,
1. Dès que le banquet des Césars est servi, le premier entrant est Jules César, dont l'humeur ambitieuse veut disputer la monarchie a Jupiter. Silène le regardant : « Prends garde, Jupiter, dit-il, que cet homme-là ne songe, par amour de la domination, à l'enlever ta royauté. Tu vois, il est grand, il est beau ; s'il ne me ressemble pas en tout, sa tête au moins est semblable à la mienne. » Julien, Les Cèsar$ % ch. m.
affrontant sans pudeur les rires de ses contemporains, prenant au sérieux l'ensemble des hommes qui avaient été choisis par lui pour former les magistratures et son entourage direct, César voulait être roi. Il n'écrivit pas, comme autrefois Sylla, aux représentants de l'État et de la République qu'un homme pouvait seul être utile à Rome, et qu'il sentait qu'un seul homme pouvait lui rendre des services réels et que cet homme était lui, Sylla. César ne pouvait agir franchement, noblement comme Sylla : il lui était défendu d'être fier comme lui. César, dans son escalade du pouvoir, devait biaiser, temporiser, implorer. Il connaissait les dispositions du public : il voulut les éprouver. Ses partisans, ce que Rome avait de plus vil, ainsi que le montre l'histoire, ornèrent donc un beau jour d'une couronne de laurier et d'un diadème celle de ses statues placée au forum, sur la tribune aux harangues. Deux tribuns, C. Épidius Marullus et L. Cfesétius Flavus, firent enlever ce signe séditieux et révolutionnaire 1 . L'insensé qui avait osé se rendre coupable de cet acte fui conduit en prison par les ordres des deux tribuns, que la population suivit en manifestant, par des signes et des paroles, son approbation non équivoque et en les appelant Brutus. Mais César, voyant avec douleur que cette tentative de royauté eût si peu de succès, ou, comme il le prétendait, qu'on lui eût ravi la gloire du refus, apostropha durement les tribuns et les dépouilla de leur pouvoir. Dans l'accusa-
i. Dion Cassiua, 1. XLIV, ch. u. — Plularque, Vie de César, ch. lxi. Vie d'Antoine, ch. xn. — Suétoue, T"i> de César, ch. lxxix.
lion qu'il porta contre eux, il oublia à tel point toute convenance qu'il les nomma britti (brutes) et gens de Cumes, qui avaient la réputation d'être très-bornés. Il entendait la ville de Cumes en Asie Mineure. Columelle aussi fait l'éloge des ânes de la Gampanie. Le 26 de janvier, jour des Fériés latines, qui devaient précéder la campagne contre les Parthes, César célébra, selon un décret du sénat, un triomphe en revenant du mont Albin : c'était le sixième et qui n'était motivé par aucune victoire. Les Romains lui firent une belle réception ; quelques individus le saluèrent du nom de roi; on avait espéré que le peuple en ferait autant; mais au lieu d'enthousiasme, il fit un profond silence; des murmures s'élevèrent môme de toutes parts : il ne pouvait plus rester de doute que, pour celte fois encore, la tentative avait échoué. Alors les deux tribuns en question firent saisir de nouveau ceux qui avaient crié le plus fort et conduire en prison. Voyant l'insuccès de celte autre tentative de royauté, César répondit fort habilement à la foule : « Je suis César et non pas roi. » Dans le sénat, il accusa Marullus et Caesétius d'abuser de leurs prérogatives pour donner lieu à des scènes semblables, afin de faire suspecter le dictateur. Après César, Helvius Cinna, leur collègue, se porta comme leur accusateur; une partie du sénat les condamna à mort. Ils ne furent toutefois que destitués de leurs fonctions et chassés du sénat.
Confiant dans le dévouement d'hommes qui lui avaient conféré les honneurs et dignités dont il jouissait, confiant aussi que d'autres n'oseraient rien tenter contre lui de crainte des premiers, César ne voulut
plus avoir de garde. Il remercia donc les sénateurs et les chevaliers, ainsi que ses autres gardes du corps 1 .
La petitesse de sentiment el de caractère se manifeste' de la manière la plus claire dans la conduite tenue par César dans les conjonctures actuelles. César, le superbe César s'adressa de nouveau au peuple, il lui demanda la charité d'une couronne et d'un titre. Il les lui demandait avec la hardiesse et le désespoir d'un joueur (fui risque son va- tout, dit un de nos historiens contemporains. Un consul fut chargé au nom du peuple de lui offrir publiquement ce qu'il désirait. Mais on se trompa en ce que cette offre se fit publiquement, on se méprit à ce point que l'on demandait aux Romains, de témoigner contre eux-mêmes et de certifier un mensonge par leurs acclamalions. La République fut, pour ainsi dire, placée face à face de la monarchie ; la conscience d'elle-même lui revint, on lui rendit ses armes en exigeant qu'elle se détruisît, ce qu'elle refusa. Car ce fut une idée non mûrie et une action boiteuse ; la nécessité de surprendre, d'étourdir, de saisir de sa propre main, s'imposa impérativement; mais aussi par là on excluait la question de savoir si ce qu'on faisait était licite et légitime. Comme autrefois le pouvoir échut à Pompée, en ce moment la monarchie devait échoir au maître tout-puissant comme un tribut indépendant, franc de toute contrainte ; s'il était possible, César voulait éviter de se servir de mauvais moyens. Il pouvait tenir des comices, où ne se montrait qu'une populace vénale et des vétérans, proclamer comme loi