Dion Casslns, 1. XL1V, ch. tu
leur décision sur la forme politique de l'État, ainsi que cela eut lieu avant et après lui. Mais c'est ce que César ne voulut pas, parce qu'il espérait éviter l'écueil qui le menaçait, s'il agissait autrement. Donc Antoine se chargea du rôle principal ; il y était appelé comme consul, il ne craignait rien, il savait parler, il était agile et dévoué au dictateur. Il va de soi qu'Antoine agit sur un signe de César. Toute la farce a été mise sur le compte d'Antoine, car il était passé maître en bouffonnerie,
On choisit le 15 de février* jour des Lupercales, César se rendit en costume de triomphateur (stc\) à la tribune aux harangues pour voir défiler le cortège du haut de son siège doré. Il y avait peu de temps qu'on avait adjoint aux prêtres de Pan les prêtres juliens; comme chef de cette dernière classe, Marc Antoine se montra nu et bien oint des pieds jusqu'à la tête; il n'avait qu'une sorte d'écharpe autour des reins. Cicéron rapporte qu'Antoine était ivre ce jour-là, ce qui a pu être, quoique sa narration semble prouver le contraire. Cicéron est outré dans ses appréciations, car il place côte à côte du séide abject du tyran, M. Lépidus sous l'aspect d'un noble républicain. On ne peut cependant méconnaître la vérité puisque d'autres auteurs concordent avec lui sur le point essentiel. A un moment donné, Antoine fendit la foule et se précipita vers la tribune ; on se dérangea à son passage : il prononça un discours conforme à la circonstance. Ensuite il s'approcha de César tenant un diadème à la main : alors la foule poussa des soupirs et des gémissements, un faible nombre de voix seulement fit retentir des cris étouffés
d'assentiment; c'étaient celles des acolytes payés ou des comparses. Antoine essaya de lui poser sur la tête le diadème en prononçant ces paroles : « Voilà ce que le peuple romain t'envoie par mon intermédiaire. » A ces mots, on entendit de longues et profondes lamentations dans la foule rassemblée sur la vaste place. Les acclamations sourdes et très-peu nombreuses des figurants soldés et d'amis dévoués par intérêt personnel, n'inspirèrent point de confiance ni de courage, et quand César refusa prudemment l'insigne royal, il s'éleva de toutes parts des applaudissements non équivoques. Le peuple renia le faux ambassadeur, mais ce dernier ne perdit pas son aplomb d'histrion et tint ferme. C'était dans le dictateur que résidait l'obstacle : il fallait l'émouvoir, le fléchir; le consul, le genou en terre, continua cette burlesque plaisanterie en priant, au nom de la patrie, d'accomplir ses désirs. Mais en vain, le résultat fut le même ; il fut impossible sous aucun prétexte et avec la moindre ombre de vraisemblance, de prétendre que Rome aurait obligé César d'accepter la royauté par la voie et les mains de son consul : enfin le dictateur termina ce jeu téméraire en prononçant les paroles suivantes: « Jupiter seul est roi de Rome.» C'était une amère ironie, puisqu'un décret du sénat avait prescrit que César devait être adoré comme Jupiter; il fit porter au Capitole et placer sur la statue de Jupiter le diadème qu'Antoine avait essayé plusieurs fois de mettre sur sa tête, ce qui n'empêcha pas que César fit inscrire dans les Fastes, au passage sur les Lu percales, que le peuple romain pendant ce jour lui avait déféré la royauté par le consul Antoine, niais qu'il n'avait pas voulu l'ac-
cepter 1 . Jamais, dit Suétone 1 , il ne put se laver du reproche déshonorant d'avoir ambitionné la dignité royale, et le rampant et servile Velléius Paterculus , dit qu'Antoine avait rendu le dictateur odieux en lui posant sur la tête une couronne. Le désir de César de posséder ce qu'il ne pouvait accepter dans les conjonctures où Ton se trouvait, était tout aussi clair que le refus du peuple.
Dans cette extrémité, César eut l'impudence d'avoir recours à une fraude pieuse pour arriver à ses fins. Les Parthes aussi devaient jouer leur rôle dans le nouveau spectacle. César fit répandre le bruit que les Quindècemvirs, en compulsant les livres sibyllins, avaient trouvé une prophétie qui disait que les Parthes ne seraient vaincus par les Romains, que dans le cas où ceux-ci les attaqueraient à la tête d'un roi. 11 est clair que les Quindécemvirs trouvèrent dans ces vieilles paperasses ce que César voulut qu'on y trouvât. La considération médiocre dont jouissaient alors ces livres, ne put donner la moindre assistance à l'intrigue grossière qu'on pratiquait avec eux. Les ennemis de César s'en prévalurent. Le mensonge et la fourberie évoquèrent d'abord la calomnie, et ensuite le ressentiment et la vengeance.
Dans ce moment, les conservateurs avaient en mémoire les gigantesques projets de César dont nous avons parlé plus haut. Ils étaient dignes d'un despote oriental ou d'un souverain gouvernant un État avec des casles hiérarchiques; ensuite ces essais avortés de monarchie,