Suétone, Vie de César, ch. Lxxii
HISTOIRE DE^ESAR
Dans son infatuation orgueilleuse, dans sa conviction intime de tout pouvoir et de tout oser. César comprit que la clémence le servirait autant qu’elle flatterait sa vanité et son bon plaisir. Toutefois il adjoignit une vaine pompe à la toute-puissance, et cette pompe revêtue de formes républicaines dissimulait à peine la pensée du prince. Des jeux splendides, des festins bien venus de la populace, la pratique d’une sorte de bonté facile à celui qui dispose de toutes choses, trompèrent une partie du public et surtout la multitude populaire, tandis que les natures plus élevées, les nobles cœurs, cherchaient de leur côté à oublier ou à dissimuler par des plaisirs immodérés les ulcères qui dévoraient leur âme, l’action malfaisante du despotisme qui naissait. Dans ces déplorables conjonctures, on vit éclore des institutions qui semblaient en apparence favoriser la liberté, mais qui au fond aidaient à la puissance autocratique de celui qui les concevait. César prit un soin tout particulier de briser les dispositions légales, les degrés au moyen desquels il avait atteint le pouvoir qu’il possédait, afin que personne ne pût le suivre dans la voie qu’il avait parcourue. La plupart des lois de César ne sont faites qu’en considération de la sécurité de sa position.
Avant son entrée dans Rome, César assembla le Sénat et le peuple aux portes de la capitale : il leur tint des discours qui étaient aussi affables et populaires dans la bouche d’un roi que magnifiques et hautains dans celle d’un citoyen. Ces discours témoignaient de la clémence de celui qui les prononçait : Rome sut qu’elle n’avail point de proscriptions à redouter. César parla avec prudence et dut agir avec une circonspection et une sagesse
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HISTOmE DE CÉSAR.
calculées. 11 n’était point dans la position qu’avait Sylla quand il rentra vainqueur dans Rome : le grand dictateur y pénétra en maître absolu sans peur et sans reproche, la télé et l’ânie hautes; César dut biaiser et promettre : sa conscience n’était pas à l’aise, semblable à celle de tous les usurpateurs.
César célébra ensuite (juatre triomphes dans le mois de juin, mais à quelques jours d’intervalle. Le premier jour il triompha de la Gaule et ce fut le plus beau de ses triomphes*. Les trophées de la Gaule étaient en bois de citronnier*. Dans ce premier triomphe, on voyait outre le Rhin et le Rhône, l’Océan représenté en or sous la forme d’un captif’; ensuite l’image de Marseille *. Mais le plus bel ornement de ce triomphe fut un malheureux prisonnier, tombé dans les mains de César six ans auparavant ; on l’aura deviné, c’était le grand et noble Arverne Vercingétorix et que la mansuétude proverbiak du triomphateur fit élrmigler la nuit d’après.
Quand César passa devant le Velahrum (place de Rome entre le Forum, le Palatium et l’.\ventin), il fut presque jeté hors de son char, dont l’essieu se rompit. Il monta au Capitole à la lueur des flambeaux, que portaient dans des lustres quarante éléphants rangés à droite et à gauche ; là, il gravit à genoux les degrés du temple de Jupiter. C’était un acte de superstition et une momerie religieuse pour en imposer à la multitude. Mais du haut de son char à chevaux blancs, il dut subir
*1. Suétone, Vie de César, ch. xxxvit.