QUATORZIÈME ARTICLE
La frappe universelle des francs est irréalisable . Le métal bimétallique. Les puissants délibèrent entre eux. En tant qu'associé monétaire, la Suisse est vexante. La Belgique aussi. Futile à l'origine, la convention monétaire devient désastreuse pour la France. Incertitudes théoriques de l'Italie . Les quatre grandes puissances métalliques établiront le bimétallisme international. Mais il manque une voix. Politique de la France. Fin de l'Union latine.
Il est certain que, si l'Union latine de 1865 n'avait pas été constituée, la France n'aurait pas eu à subir les deux invasions italiennes, celle de la petite monnaie à partir de 1866, et celle des écus à partir de 1873.
< féconde entre tous les États civilisés. > (Séance du 6 décembre 1865-)
La vaste et féconde union serait instituée le jour où tous les États civilisés se seraient engagés à ne plus frapper désormais qu'un seul numéraire, des francs, et à donner dans chaque État cours légal aux francs des autres États.
Les yeux fixés sur cet idéal suprême, la conférence de 1865 avait mis dans la convention un article ainsi conçu:
Le droit d'accéder à la présente convention est réservé à tout autre État qui en accepterait les obligations, et qui adopterait le système monétaire de l'Union, en ce qui concerne les espèces d'or et d'argent.
La porte était largement ouverte. Qui s'est présenté ? La Grèce toute seule. La Grèce, qui a fait frapper à Paris des écus, lesquels sont restés pour la plupart en France et y circulent à la manière des écus italiens, remplacés qu'ils sont, eux aussi,
Aucun de ces désirs n'a été exaucé.
L'Angleterre ne veut pas porter atteinte aux droits acquis de tous les créanciers, de tous les rentiers. On leur doit des livres sterling contenant 25 fr. 22 c. 1/2 d'or. Il serait inique de les falcidier, en leur payant des livres sterling n'en contenant que 25 francs. L'Allemagne s'est inventé en 1871 des marcs dont la contenance en métal pur n'a pas de rapport entier avec les francs. La Scandinavie, elle aussi, a fait frapper des kronen qui ne correspondent ni aux francs, ni aux marcs, ni aux sterling.
A bilan fait, on trouve que les économistes français n'ont rallié que: V la Belgique et l'Italie qui frappaient monnaie à la française avant d'entrer dans l'Union et qui n'auraient pas cessé de la frapper si l'Union n'avait pas été créée; 2' la Suisse, qui ne frappe ni or, ni écus d'argent, qui depuis longtemps avait donné cours légal
aux francs de France, et qui aurait continué à le leur donner en tout état de cause; 3^ la Grèce, le seul État qui ait accédé à la quadruple union de 1865.
Adieu Tuniversalité des francs tant vantée dans toutes les écoles et tant désirée par les économistes de 1865 ! Elle est condamnée par des événements décisifs sur lesquels il n'y a plus à revenir. Le malheur est-il grand ?
L'eau entre en ébullition à une température fatale. Qu'elle soit marquée par des degrés Réaumur,Farenheit ou centigrades, cette température est la même. Les nations se payent l'une l'autre par des petites pesées de métal ayant valeur légale, pesées qui diffèrent d'un pays à l'autre, mais jamais on ne livre et jamais on ne reçoit ni plus ni moins de métal qu'on ne livrerait ou ne recevrait si les petites pesées, c'est-à-dire si les pièces de monnaie étaient partout identiques. Là
tous les thermomètres se valaient; ici, tous les numéraires se valent.
L'unité nécessaire n'est pas celle qui consiste à frapper partout des deniers identiques , c'est celle qui légalisera partout le monnayage automatique de Tor et de l'argent, de façon qu'il n'y ait plus dans le monde entier qu'un seul métal monétaire, le métal bimétallique, métal ignoré des dieux, mais voulu et créé par la raison des législateurs. Aristotel'a dit:
NomoSy loi ; Nomisma^ monnaie.
Est-ce que la Belgique et la Suisse et la Grèce ont été admises à délibérer au congrès de Berlin? Non; les puissants délibèrent entre eux : la nature des choses et le droit public le veulent ainsi. Les économistes de 1865 pensaient autrement.
Ils ont voulu que les petits et les faibles fussent élevés d'emblée au rang de la France. Et on en est toujours là ; grâce à l'Union latine, la France ne peut pas
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rendre une loi monétaire chez elle sans obtenir d'abord le consentement de la Suisse, qui ne fabrique pas de monnaie et qui se sert de monnaie française. L'article 9 de la convention de 1878, continuatrice de celle de 1865, impose ce qui suit :
Le monnayage des pièces de 5 francs d'argent est provisoirement suspendu. Il pourra être repris lorsqu'un accord unanime sera établi à cet égard entre tous les États contractants.
Voilà donc que la France, lors même qu'elle s'entendrait avec les grandes puissances métalliques pour instituer le bimétallisme international, ne pourrait reprendre la frappe de l'argent sans le consentement préalable de la Suisse, de la Belgique et de la Grèce ?
Le scandale n'a pas été petit dans les grandes conférences monétaires internationales de 1878 et 1881. La Suisse, qui est sans circulation propre, faisait la leçon à
la France, la sommait, presque, d'avoir à démonétiser et vendre plus de deux milliards d'argent pour la plus grande gloire du monométallisme-or qui plaît aux économistes helvétiques. Le gouvernement belge tenait le même langage, mais au moins il y allait du sien, car il existe plus de 400 millions de francs en écus belges.
Ce que la présence du Royaume d'Italie dans l'Union latine a coûté et coûte à la République française, on l'a vu. Mais la France ne se repent pas de ses bienfaits ; les sacriflces pécuniaires, elle les endure stoïquement et, au jour de la liquidation des écus, elle ne demandera pas à être indemnisée.
Le gouvernement italien s'était manifesté fortement monométalliste lors de la confection de la loi portant rachat du papier-monnaie. Peu après, à la veille de la conférence internationale de 1881,
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convoquée par les États-Unis et par la France, il s'est converti au bimétallisme ; mais au moment de quitter la conférence, les délégués italiens durent déposer, au nom de leur gouvernement, tout un plan de monométallisme bossu ainsi combiné, que dans chaque pays la bosse-argent aurait pris tous les ans un plus gros développement. L'Italie siège parmi les grandes puissances européennes, mais, pas plus que l'Autriche et que la Russie, elle ne peut siéger parmi les grandes puissances métalliques : France, États- Unis, Angleterre et Allemagne. Elles quatre, elles seules, dicteront souverainement la constitution bimétallique du monde. Ce sera un quadruple traité qui ne demandera d'adhésion à personne.
Aucun compte de doit et avoir entre les quatre. Point de cours réciproque. Point de liquidations, ni périodiques ni Anales.
Un seul engagement : tenir les hôtels
monétaires ouverts au monnayage automatique de l'or et de l'argent, chacun frappant la monnaie de son choix : francs, dollars, sterling, marcs. Que le traité de la quadruple union soit signé, et tous les pays de la terre, devront s'incliner. Nulle rébellion possible. Dans l'Union comme en dehors de l'Union, l'once d'or vaudra partout et pour toujours le même nombre d'onces d'argent : 15 1/2.
Mais le quadruple traité n'est pas près d'être conclu. L'Angleterre n'en veut pas.
La concorde monétaire était possible. Les nations ne l'auront pas. On restera dans le désordre. C'est donc à un chacun de prendre ses sûretés. La politique de la France est toute tracée : Dénoncer la convention monétaire; Dissolution et liquidation de V Union latine.
Par son or, par son argent la France est la première puissance monétaire. Le puissant compromet sa liberté de mou-
vement, son rang, tous ses intérêts, il abdique, s'il commet la faute d'appeler les petits et les faibles pour s'en faire des égaux, ou si, la faute étant commise, il s'y tient. Les meilleurs termes de voisinage, l'estime, l'amitié, c'est très juste et très bien, mais le pied d'égalité, non. Chacun d'eux opinerait de même, si les situations étaient renversées.
S'appeler soi-même la grande nation, c'est trop ; mais persister à vouloir passer pour la nation débonnaire et à l'être, ce serait trop aussi.
5025. «- Paris. — Imp. V*: Éthiou PJrou, rue de Damiette, 2 el 4.