CHAPITRE XIII
g 1. — Ouverture de l'assemblée.
Les cardinaux avaient été bien inspirés en choisissant Pise pour être le siège du concile qui devait faire cesser le trop long schisme de l'Eglise.
Partagée par l'Arno en deux parties inégales, longtemps cette ville fameuse avait vu les vaisseaux lui apporter les trésors de l'Occident et les dépouilles de rOrient. Durant trois siècles, ses hardis marins avaient sillonné toutes les mers en remportant des triomphes sur les flottes et les armées de Gênes, de Lucques, de Florence, et en conquérant des royaumes sur les infidèles au temps des croisades.
Plus tard, les divisions iutestines entre les citoyens, les révoltes fréquentes des sujets qui firent craindre à plus d'un prince le sort d'Ugolin dans la tour de là Faim, les ardeurs qui poussaient la république inféodée au parti guelfe contre les autres cités gibelines de la Toscane, les mortalités successives qui désolèrent la cité, les exactions répétées des condottieri qai parcouraient et dévastaient le pays, la perte de la Sardaigne. la prise de la ville par les Florentins (1406; fi/ent baisser la
renommée, diminuèrent la force et amoindrirent les richesses de ces fiers dominateurs de la mer^.
A l'heure où Tauguste assemblée allait se réunir, Pise avait perdu quelques rayons de sa vieille gloire; elle n'était plus qu'une ville secondaire de la Toscane et pour ainsi dire une ombre d'elle-même. Alors comme aujourd'hui , elle s'enveloppait de la calme et poétique tristesse des villes déchues. Telle est Bruges sur la mer du Nord; telle est sur la Méditerranée, Aigues-Mortes, où s'embarquèrent jadis les croisés de saint Louis. Cette cité toute pleine encore des souvenirs de son antique splendeur, et désormais assise dans une tranquille solitude, semblait particulîère- .nent propre aux apaisements et aux négociations qui se préparaient ^.
A droite de ce fleuve qui ne porte plus de navires, au nord de la vieille cité, s'étend un quartier solitaire qui est resté, au point de vue de l'art, iine des merveilles du monde. C'est d'abord cette cathédrale, qui allait recevoir les Pères du concile, avec ses cinq nefs, ses cent mètres de long, sa coupole lancée dans les airs, ses colonnes de marbre blanc aux incrustations variées. Mille trophées de victoire y rappelaient aux chrétiens le souvenir des expéditions pisanes contre les Sarrasins.
Puis, à côté de la basilique, c'est le baptistère du XP siècle avec ses piliers superbes et ses bas-reliefs artistiques. C'est le Campo-Santo, cimetière incomparable où dorment, en terre venue du Calvaire, vingt générations de Pisans.
1. MCRATORi, t. XV, p. 973; t. XIV, p. 6tl. — Tartini, Chroniche délia città dePisa del Vincenzio Colletti, t. I, p. 311. a. NiEM, De scisjnate, Ht, 26, p. 26-2.
LE CONCILE DE PI SE. 1î>?>
C'est sur les murs de cet édifice que Bennozzo Gozzoli, Lorenzetti et d'autres artistes peindront les plus admirables scènes de rÉcriture et le triomphe de la Mort. Mais la merveille unique est cette tour penchée avec ses colonnades et ses galeries, avec ses carillons aériens et surtout son effrayante inclinaison. Son aspect inspira sans doute plus d'une fois aux Pères de Pise une comparaison frappante. N'est-ce point 1& , durent-ils se dire, l'image de cette Église qui semble aujourd'hui pencher sur son déclin, qui, humainement parlant, n'a jamais été plus près de sa ruine? Mais elle a les promesses de la vie éternelle et bientôt le son des cloches annoncera son triomphe sur la mort.
Tel était, en effet, le résultat désiré par les quatre patriarches, les vingt-quatre cardinaux et les nombreux évêques qui devaient faire partie de ce concile pacificateur. Uno imposante procession se déroula, le 28 mars 1409, à travers les rues de la cité. Partie de l't glise Saint-Michel, sur les bords de l'Arno, elle se rendit à la cathédrale qui s'ouvrait pour recevoir les membres du concile. Outre les prélats, on remarquait dans les rangs du clergé les représentants de plus de cent évêques absents, quatre-vingt-sept abbés avec les procureurs de ceux qui n'avaient pu se rendre à Pise, quarante et un prieurs et généraux d'ordre ^ .
Devant eux marchaient, dans un magnifique appareil militaire, les défenseurs armés de la chrétienté, le grand-maître de Rhodes avec seize commandeurs, le prieur général de l'Ordre du Saint-Sépulcre, le procureur général de l'Ordre teutonique. Les députés
1. Liste des membres du concile dans d'ACHERT, Spicil., t. I, p. 853. — MaîïsI, t. XXVI, p. 1239 61 t. XXVII, p. 331.
LE (illAND SCHISME. 15
254 LE <^RAKD SCHIS.ME.
de l'Université de Paris et des autres Universités du monde chrétien pouvaient saluer en passant cette autre demeure de la science qu'allait illustrer Galilée, et qui se nommait l'Université de Pise. Trois cents docteurs en théologie et en droit canon, les ambassadeurs de tous les royaumes chrétiens complétaient ce cortège, le plus beau qu'ait jamais contemplé la vieille capitale des Pisans.
Le cardinal de Malesset, évêque de Préneste, lut nommé président. Nous connaissons déjà ce prélat que son grand âge désignait pour cet honneur, car. seul parmi ses collègues, il devait sa dignité à Grégoire XI, le pape qui précéda le schisme '.
Le lendemain, Pierre Philarghi, cardinal de Milan, monta en cliaire et fit vigoureusement le procès des deux Papes. C'est lui qui, quelques mois plus tard, allait être choisi pour les remplacer.
La procédure juridique commença aussitôt. Deux cardinaux diacres, deux archevêques, deux évoques et deux notaires s'avancèrent gravement vers les portes de l'église, les firent ouvrir et citèrent à haute voix, en langue latine, les deux pontifes rivaux. Personne ne répondit. « Quelqu'un est-il chargé de les représenter )), ajoutèrent-ils? — Même silence.
Les délégués retournèrent à leurs places et demandèrent qu'on déclarât contumaces Grégoire et Benoît.
Cinq fois, en un mois, cette cérémonie solennelle s'accomplit avec le même insuccès. Toutefois la déclaration formelle de contumace n'eut lieu qu'à la qualriaiie session.
1. Neveu de ce pontiFe.il fut créé cardinal en Avignon leiO décembre 1375et porta longtemps le titre de cardinal de Poitiers. D'abord partisan d'irbain, il se rangea ensuite, nous l'avons dit, 4,aa» .l'obédience de Cléuient. Il mourut à Paris en 1412.
LE GON'CILE DE l'ISE. 2.>5
Alors commença vérilablemenl le coucile de Pise. Il eut trois phases qui se terminèrent parrélcction d'un nouveau Pape. Nous verrons s'exercer d'abord la pression allemande, puis l'influence italienne; enfin l'incident aragonais précipitera le dénouement.
S 2. — Les Allemands à Pise.
Dès le commencement de l'année 1409, nous l'avons dit, le cardinal Landolphe de Bari avait été envojc à Francfort par ses frères des deux obédiences pour inviter les prélats et les princes allemands à assister au concile de Pise. Les manœuvres du roi des Romains et de certains envoyés de Grégoire XII rendirent tous ses efforts inutiles * .
Le Pape de Rome avait d'ailleurs toujours soutenu f^obert qui, par un juste retour, lui rendait son appui. De plus, les Pères du concile, à l'instigation du même cardinal de Bari, se déclarèrent ouverlemcnt pour son rival Wcnceslas de Bohême.
C'est ce qui motiva l'envoi à Pise d'une députation peu favorable aux projets des cardinaux réuiiis et chargée de susciter des obstacles. Ces ambassadeurs allemands étaient Jean, archevêque de Riga, Matthieu, évêque de Worms, et Ulrich, évêque de Verden. Le 15 avril, ces prélats se présentèrent à la quatrième session du concile et l'archevêque Jean prit solennellement la parole. Il émit successivement vingt-trois objections dont un grand nombre sont excellentes, mais qui ont le tort d'être présentées dans un certain désordre et sans lien logique.
Dans les premiers articles, les délégués contestent
t. Ni£M, Descismaie, m, *t». — Cf. L. ZiNiTro, Il cardinale Landoîfo di BaH e la sua legattorie in Germania (Udine, tSii'..
la légitimité de l'initiative prise par le Sacré-Collège, }uand il a refusé l'obéissance à Grégoire. Ils dénient aux cardinaux le pouvoir de convoquer un concile : ce droit n'appartient qu'au Pape, c'est-à-dire à Grégoire, qui a été justement élu, reconnu et proclamé. Dailleurs si son élection est illégale, comment les cardinaux qu'il a nommés sont-ils sûrs de la légitimité de leur titre? Les députés contestent ensuite la légalité de Tunion des deux collèges pour ce motif que, seule, la nomination des cardinaux de l'un des deux parfis peut être considérée comme régulière.
Jusqu'ici rien de mieux. Mais les envoyés discutent ensuite sur des questions de date et reprochent au concile d'avoir indiqué d'avance le but qu'il poursuivrait : c'est « mettre des bornes à l'action du Saint- Esprit », disent-ils. Dans les dernières observations au contraire, les députés semblent reconnaître la légitimité de rassemblée de Pise, ils se préoccupent du refus éventuel de Benoit, et prétendent que le délai iixé pour se rendre au concile est trop court.
En terminant, ils proposent aux Pères assemblés de demander à Grégoire de vouloir bien indiquer un autre lieu de réunion ' .
Un chanoine de Spire, Conrad de Soest, se chargea de remettre au synode par écrit la longue liste de ces propositions. Nous ne mettons pas en doute la bonne volonté des envoyés de Robert, mais les dispositions militantes des prélats rassemblés ne" pouvaient leur permettre de recevoir dune façon bienveillante ces critiques et ces objections accentuées. En réalité, l'eiTet produit sur les membres du concile fut fâcheux
i. kUxsi, t. XXVI, p. 1188. — Hardoii.n, t. VIII, p. 49. — Hefele (Trad. J.eclehcq;, t. VII, 1" partie, p. 13. — Cf. Pastor, Histoire des Papes, 1. 1, p. aoO. — WEizsACKEr,, Deutsche Reichstagsakten, t. Yl, p. ♦%.
pour les Allemands. Ils le sentirent si bien qu'ils ([uiltèrent Pise comme des fugitifs, le 21 avril, en laissant un nouvel écrit dans lequel ils aggravaient encore la maladresse de leurs critiques par la violence de leurs protestations. Ils n'avaient point attendu la réponse des Pères. Ceux-ci crurent devoir la produire quand même et confièrent la rédaction de cette réplique au savant professeur de Bologne Pierre de Ancorano', l'une des lumières du concile.
Nous n'entrerons pas dans le détail de ces discussions juridiques. Léminent maître résume en quatre points la liste des critiques des délégués allemands et il explique la pensée des prélats de Pise sur labandon de l'obédience, sur la convocation du concile, sur linvitation de Grégoire à cette assemblée et sur l'union des deux collèges cardinalices. Cette argumentation vigoureuse répond presque toujours suffisamment aux objections des envoyés du roi des Romains^.
5 3. — Les Italiens à Pise.
Tout autre et bien plus babile fut la ligne de conduite adoptée par Charles Malatesta, prince de Rimini. Tandis que Robert compromettait en maladroit ami la cause, d'ailleurs excellente, de Grégoire, Charles la défendait en lettré, en orateur, en politique et en chevalier.
Il voulut essayer d'abord une réconciliation entre le
1. Cf. F\BRiCius, BibL medii aevi, t. 1, p. 23^; V, 713; VJ, 3iG. — Tira- BoscHi, Storia lelt. ilal., I. M, p. 370. — Scuilte, GeicMchte des canonixchen Rec/il'i Stullgart, 1877), t. II, p. 278.
■2. Ma.nsi, t. XXVn, p. 367. — Hefele (Trad. LECLrRCo), t. VII, 1" partii-, 1'. .'i3. —F. Bi.iEMETZRiEDEB, Dus Gêner olkoTizH im grcssen abendUind's rhen ScM^ma, p. 297-3;'3.
Pape et les pères, et il proposa à quatre cardinaux de transférer le concile ailleurs ou de le di/Térer.
Le cardinal d'Albano lui répondit au nom de ses collègues : « Ce sont les deux prétendants qui euxmêmes ont indiqué la ville de Pise. C'est là que les papes ont été cités à comparaître. Les cardinaux n'ont pas le droit d'en changer le lieu, car la convocaticn antérieure serait nulle. De plus, beaucoup de membres sont arrivés, d'autres s'y rendent, un grand nombre d'ambassadeurs sont en route. Toute modification de ce genre serait peu décente. »
Malatesta répliqua : « Les conditions qui ont permis à Grégoire d'accepter Pise sont changées. D'ailleurs, l'essentiel est la pacification de l'Église et io Pape fera tout pour y arriver. Que les cardinaux prennent garde ; s'ils persévèrent dans leur ligne <lc conduite, ils auront trois papes au lieu d'un ' . »
Les cardinaux répondirent en substance : « Que G: goire vienne à Pise ou qu'il se décide à abcîiquer à Kimini. Quelle joie ce serait pour votre cité, prince! Quelle gloire aussi, car ce serait en son sein qu'on élirait le futur pape ! «
a Je ne cherche ni l'honneur de ma capitale, ni ]e mien propre, se contenta d'observer Malatesta; je ne veux que le bien de l'Eglise. »
Les négociations n'avançaient pas. Le concile nomma alors une commission composée de l'archevêque de Pise, de l'évéque de Cambrai et de deux autres membres pour faire de nouvelles instances auprès du protecteur du Pape romain. D'Ailly en particulier
!. Ueffif. Trad. Leclercu . t. VII, 1" parlie, p. 19. — MAr.T::Nr, n DiKAND, Vtter. Scripl., t. VII, p. 1005. — JTassi, t. XXViJ, p. ù'J-^. —
F. BUEMETZniEDER, lOC. Cit.
sefTorça de lui démontrer qu'il devait persuader à Grég-oire de céder ou l'y contraindre par force. Il essaya de lui prouver que la proposition de changer le lieu du concile était contraire au droit et ne pouvait que nuire au rétablissement de la paix.
Malatesta ne fut point convaincu.
Dans une autre entrevue, le cardinal de Milan, Pierre Philarghi, ne fut pas pli» Heureux. A une promesse d'abdication faite par le prince, il répondit : « Grégoire n'abdiquera pas : il tient trop à régner. » Le prince répliqua vivement : « Il y a des gens qui n'hésiteraient pas à bouleverser l'Église pour monter sur le siège de Pierre. Comment s'étonner si Grégoire se fait prier pour en descendre? » — « Je n'aspire point à la tiare, » dit Philarghi. « Peut-être pourtant n'auriez-vous pas beaucoup de répugnance à la ceindre un jour, » répondit Malatesta. Cette fois le prince de Rimini fut bon prophète.
Enfin, pour le bien de la paix, les cardinaux acceptèrent une entrevue avec Grégoire àPistoie. Malatesta olTrit ses bons offices pour décider le pontife romain à accepter ce rendez-vous et il partit pour Rimini.
Mais quand il rendit compte au Pape du résultat de sa mission, le débile vieillard se mit à pleurer : « Que faire? s'écria-t-il. Si j'accepte, je trahis mes partisans et ma famille. Si je refuse, j'excite un grand scandale dans l'Église. »
Malatesta insista avec énergie et éloquence et engagea le pontife à se rendre à Pistoie *. « Jamais je n'irai en une ville qui dépend de Florence, répondit Grégoire. Au surplus, je ne saurais abandonner mes proches, ainsi que les rois Robert de Bavière et