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L EGLISE ET LE MONDE CHRETIEN A LA FIN DU XIV* SIÈCLE

Le grand schisme d'Occident termine douloureusement le XIV' siècle et jette dans les commencements du XV* le trouble et l'inquiétude. Il divise le monde politique aussi bien que le monde ecclésiastique, et partage l'Europe chrétienne en plusieurs camps ennemis. Les problèmes qu'il a soulevés lui ont survécu, et, à l'heure qu'il est, ils ne sont pas tous résolus encore. Sans doute, les désordres religieux qu'il a fait naître ont disparu; les incertitudes doctrinales qu'il a trop longtemps perpétuées ont été radicalement, sinon universellement, supprimées au concile du Vatican; mais la question historique reste encore presque entière : De quel côté se trouvait alors le vrai Pape, le légitime successeur de saint Pierre ?

t LE GRAND SCHISME.

Pendant quarante ans, l'Église a cherché, sans le trouver, son véritable chef, un pontife qui fût reconnu sans conteste. Crise effroyable que celle que subissait alors la chrétienté ! Luttes douloureuses dont les conséquences se sont fait sentir jusqu'au milieu du XiX* siècle, en entretenant chez nous ce schisme en puissance qui s'est appelé le gallicanisme! Lpreuve heureusement unique dans tout le cours de l'histoire ecclésiastique !

Nous ne l'ignorons pas : à certains jours malheureux de ses annales, l'Église avait vu des antipapes déchirer la robe sans couture de son unité et désunir le royaume divin sur la terre. Issus du caprice d'un monarque ou dune révolution populaire, ces intrus sans conscience, ces passants téméraires disparaissaient bien vite de la scène où ils n'avaient été que des figurants, et leur in- 'uence était aussi éphémère que leurs titres étaient vains. Les fidèles avaient oublié rapidement, si jamais ils '£S avaient connus, les noms d'un Ursin, d'un Romaic d un Novatien, les sacrilèges prétentions d'un intrigant comme Guibert de Ravenne ou les extravagances d'un esprit faible comme Pierre de Corbière.

Il n'en fut pas de même de la funeste scission de 1378. Le duali.sme apparut tout de suite si profond, si fortement appuyé sur des intérêts contradictoires, si bien soutenu par des forces opposées, que le conflit sembla, dès l'abord, irrémédiable. Allait-il s'éterniser, en dépit de l'unité promise par Jésus-Christ ?

On put le craindre, surtout quand plus tard on vit , pendant huit années, trois pontifes ceindre la tiare en même temps, et partager en trois obédiences rivales la chrétienté scandalisée et désorientée. « Les choses alloient malement, écrivait alors notre Froissart ; et si nostre fov n'eust été si fort confermée en l'humain

genre et en la grâce du Saint-Esperit, «jui remUuTninoit les eueurs des fourmenés et desvoiés et les tenoit fermes on unité, elle eust été croslée et branslée ^ . » Le fleuve de la tradition, découlant d'une source divine, : liait-il, après quatorze siècles, se diviser en trois bran-

hes qui ne se rejoindraient plus? Tout autre fut le ré- -ultat et tout autre la conséquence qu'il convient d'en lirer. « Ce fléau des contemporains est un trésor pour nous dans Ihistoire, dit de Maistre. Il sert à prouver que le trône de saint Pierre est inébraoïlable. Quel établissement humain résisterait à cette épreuve^? »

Sur ce point, les ennemis sont aussi affirmatifs que les amis. '< Un royaume temporel y eût succombé, a écrit un historien incrédule ; mais l'organisation é\\ royaume spirituel était si merveilleuse, l'idée de la p ipauté si indestructible, que cette scission, la plus grave de toutes, ne fit qu'en démontrer l'indivisibilité'. »

De l'excès du mal allait donc sortir une preuve nouvelle, plus frappante et plus décisive, de la divinité originelle, de l'unité et de la perpétuité nécessaires de

Église. Le monde catholique, tenu en siispens pen-

ant quarante ans, attendait cette démonstration et la

rovidence allait la hii fournir.

^ 1. — État de l'univers catholique.

Quel était donc l'état de l'Europe chrétienne au monent où s'ouvre la période du schisme ? Telle est la •uestion fondamentale qui doit nous préoccuper tout

abord.

î. FftoiSBART, (édit. Kenyn de Lettenhove), t XI, p. 3Si. 2, De Maistre» Du Pape, I. iv, conclusion.

H. Gregorovitij, Getchichte der Stadt Rom im Miltelalter, 3» <?di(., t. VI, p. 680.

i LE GRAND SCHISME.

Le catholicisme avait fait à peu près toutes les conquêtes qu'il devait garder jusqu'à la grande révolte protestante. A l'Ouest, la foi s'étendait sur toutes les côtes de l'Atlantique, depuis les frontières du royaume maure de Grenade jusqu'aux extrémités de l'Ecosse, de l'Irlande et de l'Islande. Elle s'était même élevée plus haut vers le pôle, jusqu'en Groenland, jusqu'à ces contrées glaciales découvertes par les moines irlandais. Là florissait cette église mystérieuse de l'Amérique du Nord qui allait bientôt succomber sous les coups de barbares inconnus et qui n'a guère eu d'historien, semblable à une de ces martyres ensevelies dans les catacombes, dont les annales de l'antiquité chrétienne n'ont ni raconté la vie, ni même conservé le nom, et qui n'est connue que par la palme et la fiole de sang * .

Au nord de l'Europe, les trois royaumes Scandinaves ont reçu depuis des siècles la doctrine catholique, mais ilà sont impuissants à conserver la paix au dedans et l'influence au dehors. En se dirigeant vers l'Est, on rencontre la Livonie, la Courlande, le pays des Finnois, qui ont depuis longtemps brisé les idoles pour adorer la croix. La Prusse des Chevaliers Teutoniques commence aussi à s'élever à un certain degré de prospérité religieuse , avant le jour où la guerre étrangère et les divisions intestines la feront rapide-

1. L'évéché de Gardar, en Groenland, avait été fondé vers le xn* siècle : il dépendait à cette époque de l'archevêché de Drontheim en Norwège. Il payait chaque année le denier de Saint-Pierre en nature, ainsi que l'ont prouvé des recherches récentes. C'est en 1S20 que lut consacré le dernier cvéque de Gardar, 28 ans après que Colomb eut découvert ou plutô" retrouvé l'Amérique; c'est aussi vers celte date que ce diocèse fut anéanti. Beacvois, La chrelicnté du Groenland au Moyen Age, dan> URevue des questions historiques (1902), t. LXXI, pp. 538-582. — Elbel, Hierarchia catholica medii aevi (1898), 1. 1, p. 270.

ment déchoir. La Pologne, sous Ladislas et Casimir, se constitue fortement en corps de nation et réunit sous un même sceptre toutes ses provinces éparses. La Hongrie, destinée comme la Pologne à être l'épée et le bouclier de la chrétienté, prélude aux jours glorieux d'Hunyade, pendant qu'à ses côtés la Bohême, turbulente et brutale, se prépare un avenir de discorde religieuse et voit naître Jean Hus.

Plus bas encore, l'Empire d'Orient agonise dans une décrépitude sénile, de plus en plus impuissant à résister à l'Islamisme qui s'avance en l'étreignant de toutes parts.

Au sud du monde catholique, les chrétientés asiatiques et africaines n'ont plus qu'une existence précaire, sur cette bande de terre qui longe la Méditerranée. De là, si notre regard se porte sur les régions lointaines qui s'étendent jusqu'aux Indes et aux limites du monde connu, s'il interroge ces nations immenses que l'Islam a déjà séduites ou que Tamerlan va grouper sous sa main de fer, il ne rencontre partout que les ombres de la mort. Le voyage de Marco-Polo, les courses apostoliques de Rubruquis en Mongolie et de Mont-Corvin en Chine, n'ont pas produit de fruits sérieux et durables de conversion. Quant à l'Afrique, telle au moins que nous la connaissons par les cartes de l'époque, elle est restée presque entièrement fermée à la foi et à la civilisation ; elle dort en proie à toutes les erreurs et à tous les vices du paganisme ou de l'islamisme. C'est, pour longtemps encore, la grande inconnue et le continent mystérieux. Nous serions injuste cependant, si nous ne rendions pas hommage aux efforts qu'ont faits Clément V, Jean XXII et Clément VI pour conserver un reste de vie chrétienne en Abyssinie, dans tous les États barbaresques

6 LE GaAND SCHISME.

et jusque dans rExtrême-Orieut. Quand les regiBlre» de ces graiwls papes auront été complètement publiés, le monde savant pourra juger de la hauteur de leurs pensées politiques, de la fermeté de leurs desseins apostoliques, de la continuité de leurs entreprises pour la propagation de la foi et de l'influence chrétiennes. Nous constatons seulement ici que le résultat finalement obtenu ne correspondit pas à la grandeur des conceptions, et à la générosité des sacrifices accomplis.

,Si nous rentrons dans le monde chrétien, nous y pouvons reconnaître deux causes qui le paralysent, qui Tempêchent de conjurer le péril musulman et d'entreprendre au dedans la grande œuvre des réformes. La première est à Byzance et la seconde à Rome.

La chrétienté souffre dans ses deux centres, dans ses deux capitales, héritières chacune d'un empire, mais qui semblent accablées par des souvenirs trop pesants pour leur faiblesse, et ne sont plus que l'ombre d'un grand nom. Constantinople est en proie à toutes les divisions et à toutes les rebellions du schisme, Rome est livrée à tous les désordres et à toutes le.s faiblesses de l'anarchie.

Comment donner une idée exacte du cai'actère complexe de ces Byzantins qui se consument en subtilités casuistiques et en puérilités rituelles, pendant que les Turcs campent de lautre côté du Bosphore, et qu ii n'y a que des trêves momentanées entre Constantinople et Icomum? Sans doute, les cnoisé» latins ont projeté sur la Grèce mourante un dernier rayon de gloire militaire en même temps qu'ils retardaient d'un siècle la catastrophe finale, Kwis iljs se so»t lassés enfin de venir en aide à un pays qui ne les payait que de mépris et de trahisons. Les guerriers de l'Oce;-

dent, successeTirs des Godefroy et des Baudouin, se nomment Pierre de Lusignan , Amédée de Savoie , [.ouis de Bourbon, Jean de Nevers, Jean de Boucicaut-, ils sont pleins de foi et de franchise : « ik veulent tousiours augmenter le bien de crestienté et l'honneur de thevalerie*. » Aussi dédaignent-ils profondément ces empereurs théologastres, ces ministres corrompus «t corrupteurs, ces patriarches ambitieux et serviles à la fois, ces moines tantôt gyrovagues, tantôt sédentaires, mais toujours fanatiques, ce peuple avili qui i'aitet défait ses souverains, et à qui il ne reste plus que les tombeaux de ses morts, les ombres de ses sages et les reliques de ses saints.

.De leur côté, les Byzantins, divisés sur mille points, ne s'accordent que pour opposer aux Latins des arguties d'école, des diversités insignifiantes de liturgie, et protestent avant tout contre cette primauté du pontife romain qui ne souffre point de partage. « Plutôt le turban que la tiare ! » Ce mot d'ordre sacrilège ne sera jeté que plus tard, mais l'idée dont il s'inspirera a fait, pendant des siècles, le fond même de la politique byzantine.

A diverses reprises, les hypocrisies impériales surprennent la bonne foi des Papes et trompent l'Occident catholique; parfois les Comnènes oujes Paléologues, aidés par un patriarcat dégénéré, ébauchent entre les deux Eglises des unions éphémères fondées sur des équivoques, et rompues presque aussitôt par des trahisons. Le despotisme du souverain grec les impose pour des besoins ou des intérêts d'un jour; pour le même motif, le servilisme des sujets les subit sans y croire, puis les rejette aussitôt sans les regretter.

1. J. DsLATiLLE LK RocLX, La France tn Orieniau XIV* siècle, p. 'ior».

L'Empire byzantin est déjà « l'homme malade ». La mort le guette à brève échéance.

Tandis que Gonstantinople schismatique souffre d'être contre le Pape, Rome, délaissée par son légitime souverain, souffre d'être loin du Pape. Depuis plus de soixante ans, les pontifes avaient dû quitter leur antique capitale, livrée à l'esprit révolutionnaire qui semble endémique dans cette cité « veuve d'un peuple roi », et qui s'en croit l'héritière. Leur séjour prolongé à Avignon a laissé Rome en proie aux factions qui la déchirent, l'affaiblissent et la déshonorent. Les Romains du XIV* siècle semblent suivre la pente fatale des Grecs du Bas-Empire. Tour à tour, on les voit porter leurs peu sincères hommages aux empereurs et aux tribuns, aux despotes et aux anarchistes, jusqu'à ce que, enfin désabusés, ils réclament le retour des Papes avec des cris de repentir. Tantôt ils se précipitent aux genoux de ces Césars qui se nomment Louis de Bavière et Charles de Bohême ; tantôt ils applaudissent le tribun ardent, doué de tous les talents qui séduisent les foules et qui devait rendre célèbre le nom de Rienzi. Un jour, c'est l'Empereur qui se fait couronner à Saint-Pierre par les mains d'un excommunié ; un autre jour, ce sont les nobles qui détruisent au hasard les palais, les remparts et les arcs de triomphe *, vestiges sacrés d'un passé qu'ils ignorent, pour bâtir au sein de chaque quartier de formidables citadelles; ou bien, c'est un démagogue illuminé qui se fait porter au Capitole par une foule en délire, qui devient fou d'orgueil et qui périt enfin par l'émeute comme il avait vécu par elle.

Pendant ces heures de désordre et de folie, les sou-

1. PÉTRABQiE, Var., 48. — Cf. Brbssolano, Pétrarque et Rienzi, i!ï99.

verains pontifes, retirés sur les bords tranquilles du Rhône, pouvaient se convaincre de la vérité des remarques que saint Bernard adressait à son disciple Eugène III : « Quoi de plus connu, s'écriait-il, que l'arrogance et l'orgueil des Romains? Peuple étranger à la paix et accoutumé à la révolte, peuple récalcitrant et intraitable, qui, jusqu'à présent, n'a obéi que quand il n'a pu résister'. »

Deux ans avant le schisme, l'auteur du livre curieux qui est intitulé Songe du Vergier, proférait des plaintes semblables : « C'est à cause des démérites du peuple romain que le Sauveur lui a préféré la France. Le Romain ronge toujours, et quand il ne peut ronger, il se prend à haïr :

Romanus rodit : quos rodere non valet, odit.

(i Neuf fois les Papes ont été chassés de la Ville éternelle : neuf fois nos rois les'ont rétablis. La France est le refuge des papes : Rome est leur ruine. Ces païens incorrigibles sont les descendants impénitents des meurtriers de saint Pierre et de saint Paul^. »

Les cités mères et maîtresses du monde chrétien souffrent donc toutes deux du même malaise : le Pape leur manque. Mais le mal, incurable à Byzance, est guérissable à Rome. Pourtant la ville des Papes en gémira trop longtemps et fera souffrir avec elle la chrétienté tout entière jusqu'à la fin de ce grand schisme, dont il nous reste à exposer maintenant les causes éloignées et prochaines.

\. s. Bernard., De consideralione, lib. iv, 2.

2. Somnium Viridarii, publié par Goldast dans sa Monarchia sancti Romani Imperii, t. I, p. 225. — Ce libelle fut composé en 1376 deux ans avant le grand schisme, probablement par Philippe de Maizières. Cf. Revue des Sciences ecclés., série VI, t. V, p. 45 (Amiens, 1887).

10 LE GRAND SCIII.^JIE.

S 2. — Les erreurs dogmatiques au XIV siàcl«.

Les grands faits historiques, même quand ils paraissent éclater inopinément, ont dans le passé des racines profondes et multiples. Leur cause première est presque toujours intellectuelle : quand il s'agit de rÉgli«e, elle est théologique.

Ce qui nous a frappé surtout, dans l'étude que nous avons faite de cette époque troublée, c'est l'ignorance ou la méconnaissance du pouvoir pontifical, de ses bases, de sa force, de ses privilèges ; c'est l'oubli pratique de la constitution même de la souveraineté spirituelle.

Sans doute, les docteurs de Paris ou d'ailleurs ont pu lire les principes de ce que nous nommons aujourd'hui le Traité de VEglise, dans les écrits des Pères, dans les canons conciliaires et dans les décisions pontificales. Mais ils n'ont pas su, en général, faire la synthèse de cette doctrine, ils ne l'ont pas réduite en corps, et n'ont pas eu la claire intelligence de la coordination logique des thèses qui la composent. Ils se soat laissé arrêter^par certaines divergences de vues entre les docteurs, ils ont été aveuglés par les nuages qui ont obscurci parfois les vérités fondamentales en certains jours troublés, ils ont pris trop souvent pour des opinion^ libres, des points de dogme incontestables.

Saint Thomas était providentiellement désigné pour exécuter ce travail d'ensemble, et pour réunir en corps de doctrine tous les principes généralement admis par les anciens docteurs. « Parce qu'il a grandement vénéré les Pères, dit son commentateur Cajetan, il a en quelque sorte hérité de la science de tous ' . » Malheureusement le monument théologique qu'*il a édifié n'a

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