LA RESTITUTION D OBEDIENCE
S 1. — Évasion du Pape d'Avignon.
L'Université et la cour, la France et les nations étrangères s'inquiétaient de plus en plus de la situation anormale et intolérable faite au Pontife que presque toute l'Europe occidentale avait reconnu naguère comme légitime. Jusqu'à cette époque troublée, le rôle historique de la fille aînée de l'Eglise avait été de délivrer les papes de captivité, quand les rois lombards ou les empereurs allemands les avaient momentanément asservis. Le monde n'était point habitué à ce spectacle d'un roi et de princes français assumant la responsabilité de garder prisonnier le Vicaire de Jésus-Christ'. ^
Si le peuple s'étonnait, le clergé se montrait peu satisfait des charges aussi lourdes que nouvelles qui pesaient sur lui depuis que le souverain avait usurpé le rôle de chef de l'Église. De son côté, l'Université avait plus d'une fois manifesté son mécontement^ : elle voyait avec peine ses maîtres et ses élèves moins favorisés sous le rapport des bénéfices, depuis que les
1. Ehule, Arehiv, t. VH, p. 21-2. Instructions du cardinal de Panipelune h P. Ravat, évêque de SainlPons.
■i. Ehrle, ibid., p. 43.
cvêques fran<^ais s étaient substitués au Pape dans la répartition des faveurs. La docte corporation avait même pris de nouveau son tjrand moyen de protestation et, dès 1400, elle avait suspendu ses leçons '. Quelques-uns de ses maîtres les plus honorés se rétractèrent au sujet de la soustraction : Gerson et Clémangis publièrent des lettres et (fes écrits dans lesquels ils demandaient formellement le retour à lobédience de Benoît.
L'Université de Toulouse fut encore plus énergique^ ses députés parlèrent à Paris devant le roi avec une telle force que le duc de Berry, gouverneur du Languedoc, les fit jeter tous en prison^. L'Universilé de Paris répondit à cette violente attaque et, plus tard, le concile national de 1406 crut de son devoir de condamner la mémoire des docteurs toulousains •. D'un autre côté, l'évèque de Saint-Pons, Pierre Ravat, avait parlé avec énergie et avait osé reproclier aux trois cardinaux qui avaient attaqué Benoît à la cour leur déplorable félonie : « Si le Pape vient à mourir, dit-il au roi , ils ne pourront participer à 1 élection du successeur, car ils ont commis un crime de lèse-majesté ■•. » De plus, les autres cardinaux tendaient à se rapprocher du pontife prisonnier. La cour elle-même était divisée. Si les ducs de Berry et de Bourgogne s'obstinaient dans leurs sentiments hostiles à Benoît, le duc d'Orléans, frère du roi, continuait à
1. Chronic. Karoli VI lib. X\, «). — Di R(ii;i.ay, l. IV, pp. Ml et 871. — Hf-FELZ, Histoire des conciles ;Trad. Lixlkkcu/, t. VI, i' parlie, p. M'>'-
2. Un certain nombre de pièces maauscrites se rapp irlani à celte «■poque ont et'- acquises en 1899 par M. Léopold Delisle à la vente de lord AtUburnliam. En voir la liste dans le Jouitial de» Savunts. juin 1899.
3. Bourgeois du Ciiastf.net. p. i34. — Viissetti, l. XXXIlI, t. IX, p. W.). 4.Chronic.Kar}li r/lib. \XHI, 1. — Schwab. Johannes Gerson, p. 163.
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« U-e le chevaleresque défenseur du pontife. Il comprenait la terrible responsabilité de la France, si pendant ce blocus trop prolongé il arrivait un malheur au Pape ' . Des discussions violentes s'élevaient parfois entre eux à ce sujet, même dans les assemblées les plus solennelles. D'un autre cAté, les cours de Castille et d'Aragon venaient de faire parvenir jusqu'à Paris l'écho de leurs plaintes trop justinées à propos de l'emprisonnement prolongé du pontife d'Avignon. Une réaction s'opérait.
Benoît, encouragé par ces sympathies, profita d'une occasion de s'évader qui s'offrit à lui. Un chevalier normand, tout dévoué au duc d'Orléans, le capitaine Robert de Braqu^mont, était chargé de la garde du Pape; il jouissait du privilège d'entrer dans le palais d'Avignon et d'en sortir librement. L'adroit captif l'ajip?lle, lui communique son dessein et obtient l'aidé du capitaine.
Le soir du 12 mars 1403, Benoît revêt des hal)its d'emprunt, place sur sa poitrine la sainte Eu haristie. et dans ses vêtements une lettre de Charles VI munie du sceau royal, et il sort hardimenfdu château des Papes avec trois compagnons. Conduit par l'audacieux gentilhomme, il traverse heureusement tous les postes et se ren 1 dans une maison de la ville où plusieurs chevaliers français qui ratteiidaient; lui offrent leurs hommages et leurs services. Avec eux, il rejoint .une escorte de 400 hommes que Braquemont tenait en réserve. Au lever du soleil, il s'embarque sur le Rhône et il arrive à Château-Renard 2, sous la protection du
1. EHiiLE, Archiv, l. VU, pp. 66 et 92. — JoivESEL DES Ursins (édit. Godefroy), p. 135.
2. Chronic. Karoli VlVib. XXIII, c. 16. — Cf. Eiirlc^ Archiv, t. V, p. 4(9. — Alpartil (M. d), Chronica adilcttorum (édil. Ehkle), p. 13?, donne la date du 12 mars.
roi de Sicile. Avignon, en s'éveillant, apprit la fuite du captif et la population laissa partir pour le rejoindre le reste des serviteurs du Pape. Les cardinaux euxmêmes et plusieurs évoques allèrent présenter au pontife délivré les hommages qu'ils lui avaient parfois refusés dans sa prison : c'étaient des roseaux pliant à tout vent, dit le Chroniqueur de Saint- Denis '.
Le jour même de son arrivée à Château-Renard, Benoît adressa au roi de France, à son conseil et à l'Université trois lettres de même teneur. Il leur disait en substance : « Notre détention n'a pas produit les résultats pacificateurs qu'on en attendait : nous nous en sommes délivré et nous vous en donnons avis comme d'une chose qui doit vous réjouir singulièrement. Nous espérons que la bonté divine fera servir notre fuite à la gloire de Dieu, à la prospérité de l'Église ainsi qu'à l'honneur de la maison royale de France 2. »
Peut-être faut-il voir quelque ironie dans ces dernières paroles du Pape adressées à ceux qui l'avaient fait emprisonner. A notre avis, Pie VI, Pie Vil et Pie IX quittant Rome dans des circonstances qui rappellent celles-ch, nous offrent un spectacle d'une grandeur et d'une dignité supérieures.
Benoit pourtant sut se montrer magnanime; il se réconcili,a avec les cardinaux (29 mars 1403) et ne tira point vengeance des Avignonnais qui avaient été si longtemps révoltés, mais qui revinrent à l'obédience du Pape avec la versatilité dont ils avaient fait preuve en l'abandonnant ^. Le pontife leva toutes les censures prononcées contre eux et les força seulement à répa-