Enfer, XIX
tout en se plaignant de leur impuissance à les faire disparaître ^ . L'auteur anonyme du Songe du Vergier est un pamphlétaire, très bien informé, qui se fait l'écho de toutes les rancunes des légistes contre les gens d'église, et de toutes les attaques des libres penseurs de l'époque contre les défaillances morales des clercs 2.
Chacun de ces critiques met dans ses plaintes la forme particulière de son zèle, de son esprit, de son style. Invectives éloquentes, reproches amers, soupirs attristés et suppliants, avertissements prophétiques, haines mal déguisées ou mal assouvies, rien ne manque de ce qui peut émouvoir le monde consacré à Dieu : tout conspire à le pousser dans la voie d'un amendement salutaire, de cette réformation totale, dans la tête et dans les memhres, que réclame depuis si longtemps l'univers chrétien.
Quelle est la cause principale de ces abus indéniables? 11 faut la voir, à notre avis, dans les guerres continuelles qui désolaient à cette époque la plus grande partie de l'Europe, et qui furent plus funestes à l'Eglise que les guerres de religion. Des chefs d'aventure, toujours en quête de coups d'épée à donner et de déprédations à commettre, sont, pendant plus de cent ans, la terreur et la honte des royaumes chrétiens. Robert Knolles, Jean Hawkwood, Arnaud de Cervole, Eustache d'Auberchicourt, Raymond de Turenne , Geoffroy de Boucicaut commandent à des bandes internationales sans foi et sans pitié, comme elles sont sans drapeau et sans patrie. Les rois rivaux les prennent à leur service ; elles
1. Geigeb, Pelrarca (Leipzig, 1874), p. 198. — Lettres à Rienzi, traduites j par Develay, 1886. [
2. Somnium Viridarii (édit. Goldast, 1014), t. H, p. 61 et suiv.
sont parfois hautement protégées par les princes et les nobles ; amis et ennemis redoutent également leurs violences. Tous ces hommes de sang et de rapine exercent sur nombre d'églises et d'abbayes leur fureur dévastatrice. Il faut lire dans les bulles d'Innocent VI et d'Urbain V la peinture des horribles ravages causés par les grandes compagnies : rien n'était respecté par elles.
Le pillage et l'incendie dévastent les évêchés et les monastères, et engendrent tous les désordres matériels en même temps que toutes les décadences morales.
Les évêques cessent de visiter leur diocèse ; les prélats abandonnent leurs résidences ruinées par de nouveaux barbares ; ils se réfugient, soit à Paris, soit à la cour d'Avignon, et Grégoire XI est obligé de sévir pour les renvoyer au poste du devoir.
Les abbés des monastères envoient au Pape des suppliques désolées, et les bulles pontificales qui leur répondent nous révèlent les situations les plus précaires. En effet, les abbayes ont perdu toutes leurs redevances, quelques-unes ont été brûlées deux ou trois fois; les terres, abandonnées par les paysans, ne produisent plus, les biens monastiques sont aliénés, les églises ne reçoivent plus rien des fidèles, les chapitres sont dans la misère. Par le concours de toutes ces causes, la discipline religieuse et ecclésiastique se relâche, et les ruines morales sont encore plus nombreuses et plus déplorables que les ruines matérielles. La sainteté religieuse subit partout des éclipses. On peut le cons- . tater : pour les mœurs monacales, la pauvreté n'est pas moins meurtrière que ne le sera plus tard la richesse.
C'est en vain que d'excellents évêques protestent par
leur parole et leur exemple ; c'est en vain que les chapitres généraux des ordres religieux ordonnent, supplient ou menacent^ ; la désorganisation se perpétue et s'aggrave, et la réforme, quand elle s'opère, n'a qu'une portée locale et restreinte.
Ne parlons pas en détail des abus qui s'introduisent alors dans les monastères et les églises par le moyen des annales, des réserves et des expectatives.
Qu'il nous suffise de dire ici que ces pratiques, devenues plus tard si nuisibles, furent d'abord l'exercice d'un droit légitime. Il en va de même de la commende : dans le principe, on se contentait de confier à un laïque, pendant une vacance de siège, par une délégation toute temporaire, la gestion des intérêts matériels d'un monastère. A l'époque dont nous parlons, c'était les bénéfices réguliers eux-mêmes que l'on conférait d'une manière permanente à des personnes étrangères à l'ordre et même à l'Église.
Les Papes du temps, et surtout ceux d'Avignon, eurent le malheur d'employer et d'étendre ces pratiques irrégulières. Évêchés, abbayes, paroisses, prieurés, dignités capitulaires, tout fut en proie, tout fut livré aux laïques, à des neveux parfois indignes, ou à des clercs trop jeunes, qui, contre tout droit, cumulaient les bénéfices 2. De leur côté, les souverains, par une munificence qui ne leur coûtait guère, ne se faisaient pas faute de distribuer les biens d'Église à leurs créatures, dans l'intention évidente de les assouvir ou de les asservir.
\. Martèneet Durand, Thesaurus,t. IV, p. 120G et suiv. 2. S. Bernakd., Tractatus ad Henr. archiep. Senonensem, 7; De moribuis et-officio episcop. Migne, t. CLXXXII, col. 826.
Les docteurs les plus vénérés, les conciles généraux et particuliers s'étaient bien souvent élevés contre ces abus et avaient proposé des remèdes efficaces. Mais, pour chasser tous ces vendeurs du temple, il eût fallu le bras vigoureux et le fouet vengeur d'un Grégoire VU ou d'un Innocent III. « Quand des Papes comme Clément V et Benoît XII voulurent enrayer ces funestes coutumes, dit Thomassin, ils s'aperçurent bien vite à leurs dépens qu'il est plus facile de faire des blessures que de les guérir. Quelque heureuse que puisse être la cure, il en reste toujours une cicatrice^. »
Au temps du grand schisme, toutes ces plaies morales s'enveniment et ne sont pas un des moins déplorables malheurs de l'époque. Chaque Pape, soit de Rome, soit surtout d'Avignon, exige avec insistance les impôts, les subsides plus ou moins volontaires, les procurations et les dépouilles, sans compter les annates et les réserves. Tout l'ancien système fiscal resserre ses mailles. Pour augmenter le nombre et échauffer le zèle de ses partisans, chaque pontife fait asseoir dans les stalles abbatiales des hommes à qui le casque siérait mieux que la mitre, et il fait monter sur les sièges les plus vénérés des prélats dont la place serait bien plutôt derrière un comptoir de publicain que dans la chaire des apôtres, A Avignon, l'intrigue, la faveur, le népotisme se donnent libre carrière. Ceux qui ont comparé cette cour pontificale à une bourse ou à une agence commerciale ont exagéré sans doute, mais leurs assertions ne sont pas sans fondement. On comprend dès lors quel intérêt avaient ces protégés du Pape à voir se perpétuer un schisme avec lequel eût disparu leur fortune simoniaque.
i^ Ancienne et nouvelle discipline de l'Église, 2« partie,!. III, ch. xx.
L'histoire n'a pas à contester l'existence de ces déplorables pratiques et de ces misères morales. Disons-le une fois pour toutes : l'Eglise n'a besoin que de la vérité ; elle n'entend pas être servie par d'autres armes.
Tous ces désordres anticanoniques, tous ces usages trop conformes à l'esprit du siècle, altéraient chez les fidèles le respect dû aux supérieurs ecclésiastiques. Cette tendance à l'insoumission se manifestait même à l'égard des Souverains Pontifes rivaux, quand l'univers étonné les voyait échanger des anathèmes, accabler de censures peu respectées ceux qui n'appartenaient pas à leur parti, et s'efforcer d'augmenter leurs ressources par des moyens que le droit ne reconnaissait pas. Ecoutons un historien dont tous les savants reconnaissent l'autorité : « Le système financier adopté à Avignon, dit Pastor, a contribué, plus qu'on ne le croit généralement, à détruire le prestige de la papauté, et a singulièrement facilité la besogne à nos ennemis^. »
Faut-il s'étonner dès lors que Wiclef et Jean Hus se soient affublés du titre de réformateurs et qu'ils aient obtenu, dans des conjonctures si favorables pour eux, de très rapides et de très funestes succès ? Car, au lieu de vouloir, après tant de saints, la réforme dans l'Eglise et par l'Église, ils révèrent la réforme malgré l'Église et contre l'Église. Ils attaquèrent le Pape et les cardinaux, les évoques et les moines; ils voulurent détruire la notion même du pouvoir et de la hiérarchie; Sous prétexte de corriger de trop réels abus, ils prétendirent faire régner leurs idées personnelles sur les ruines de l'édifice fondé par Jésus-Christ.
A cette conception d'une réforme par la révolte.
1. Pastou, Histoire des Papes depuis la findumoyen âge, t. I, p. 87.
l'Eglise opposa celle d'une réforme inspirée et dirigée par elle-même, d'après les principes de l'Évangile dont elle est l'interprète, et suivant la tradition dont elle a été constituée l'organe. Elle résista à tous ces docteurs de mensonge « qui mettaient en thèses toutes leurs fureurs » , selon le mot de Bossuet ^ . - D'après le grand évèque, les deux systèmes de réforme furent parfaitement représentés par deux hommes qu'il oppose l'un à l'autre : « Luther, dit-il, faisait dépendre la rëformation de la destruction de la papauté, tandis que d'Ailly l'attendait du parfait rétablissement de cette autorité que Jésus-Christ a établie pour entretenir l'unité parmi ses membres et tenir tout dans le devoir 2. »
S 4. — Influence néfaste de la résidence des Papes
à Avignon.
Le long séjour des pontifes dans le Comtat, nous l'avons déjà fait entrevoir, n'avait pas été non plus sans préparer la naissance du schisme en portant de graves atteintes à la croyance qui fait de Rome le centre nécessaire de la catholicité, et en opposant mille entraves diverses aux initiatives de réforme religieuse.
Sans doute, il y avait eu, au temps de Clément V et de Jean XXII, des raisons très spécieuses pour abandonner l'Italie livrée aux factions et sa capitale révolutionnaire. Qu'y aurait fait le pontife suprême au moment où Louis de Bavière y proclamait la déchéance du vrai pape, le remplaçait par le moine hypocrite et dissolu qui se nommait Pierre de Corbière et traînait à sa suite tout ce qu'il y avait de schismatique