‹ Le grand schisme d'occident [microform]Chapitre 11 sur 186 · In a»"» 2«, q. CXLVni, a · texte numérisé non relu

In a»"» 2«, q. CXLVni, a

pu être achevé, et, parmi ses successeurs dans les chaires les plus célèbres de l'École, personne n'a hérité de son esprit synthétique, personne n'a exposé d'une façon complète et systématique la doctrine sur l'Église.

Les ouvrages qui nous restent du XIV siècle nous donnent assez souvent le compte rendu des disputes d'école, de ces discussions scolastiques ardentes qui s'engageaient dans la rue du Fouarre, au pied de la chaire du professeur, et qui se poursuivaient dans le cloître des Mathurins, sur la place Maubert, et dans tout le quartier latin d'alors. On est étonné et effrayé à la fois de rencontrer sur les lèvres de ces jouteurs intellectuels tant de propositions étranges ou suspectes sur tous les points de la théologie, mais principalement sur le pouvoir de l'Église. Il n'est guère d'erreur, condamnée depuis, que l'on ne puisse retrouver dans les questions singulières que pose cette théologie de décadence, dans les thèses aventureuses de quelque docteur frais émoulu, ou dans les leçons de quelque bachelier sententiaîre , plus épris de nouveauté que de vérité. Bien souvent, il est vrai, ces assertions sont émises sous une forme dubitative, avec des restrictions inspirées par la crainte de la censure; mais le venin se fait jour par cette fissure discrète, et il va infecter l'enseignement chrétien tout entier.

C'est le dominicain Jean de Paris qui attaque la puissance temporelle de l'Église; puis, c'est Marsile de Padoue qui bat en brèche l'autorité spirituelle du Pape, la primauté de saint Pierre , le pouvoir des clefs. Avec son complice Jean de Jandun, professeur à Paris comme lui, on sait quel rôle Marsile a joué à la cour de Louis de Bavière. Ils y ont été, à cinquante ans de distance, d'autres Pierre Flotte et d'autres Pierre Dubois, auprès d'un autre Philippe le Bel. Leurs doctrines, à la fois

césariennes et révolutionnaires, ont laissé plus d'une trace dans les écoles de l'Université.

Mais ce mal théologique s'envenima surtout quand Guillaume Occam et quelques Franciscains querelleurs se jetèrent dans le camp de Louis de Bavière , lors de sa funeste lutte contre le pape Jean XXII : « Défendeznous par le glaive, dirent-ils à l'Empereur, et nous vous défendrons par la plume. » C'est ainsi que des traîtres ouvraient à l'ennemi les portes du sanctuaire qu'ils étaient chargés de garder.

Les théories audacieuses d' Occam trouvent écho en Angleterre, sa patrie. Jean Wiclef, théologien d'Oxford, soulève une véritable révolte contre le trône et l'autel. Lorsqu'il meurt en 1384, le grand schisme est déjà déclaré, et Jean Hus, héritier de ses doctrines, cornmence ses études à l'Université de Prague. C'est sur ces bancs ou dans ces chaires qu'il poussera jusqu'à l'extrême ses conclusions contre l'Église et son chef.

Ces excès doctrinaux font germer une réaction moins subversive à coup sûr, mais tout aussi erronée. Déjà le général des Augustins, Augustinus Triumphus, avait attribué au Pape un pouvoir sans limite, une puissance directe même sur toutes les choses temporelles : « Le Souverain Pontife, dit-il, ne sait pas lui-même jusqu'oùpeut s'étendre sa suprême autorité '. » Alvarez PelagiuSjlui aussi ancien étudiant de Paris, suit les mêmes errements, il professe des exagérations identiques 2.

Combien le monde universitaire devait être troublé par ces doctrines contradictoires, il est facile de s'en convaincre. D'après les uns, le Pape est l'Antéchrist,

i. Summa de potestate Ecclesiae ad JoannemXXIT, q. I, a. 1.

2. De planctu Ecclesiae, L. I. — Cf. Rocquain, La Cour de Rome et l'esprit de réforme avant Luther, t. Il, p. 434 (Paris, 1897). —Le sage et savant Bellarmin réfute ces deux docteurs, De Romano Pontifice, 1. V, c. 1 et 5.

L'EGLISE ET LE MONDE CHRETIExX. 13

fléau des hommes : d'après les autres , il est un demidieu, maître et régulateur suprême de toutes les choses célestes et même terrestres.

Dans ce chaos rempli de monstres de doctrine, où trouver la vraie notion de l'Église, de son chef, de son magistère, de ses droits? Sur tous ces points, l'École, c'est Bahel : elle n'a plus de doctrine, parce qu'elle a trop de doctrines.

Voilà pourquoi les événements de Rome et de Fondi que nous allons raconter, la crise de 1378 et la double élection pontificale qui en sortit, n'ont pas été la cause première du schisme, mais seulement l'occasion qui permit aux erreurs latentes de se produire, de s'étendre et de se perpétuer. Les cardinaux électeurs et les principaux tenants de chacune des deux obédiences étaient imbus des idées puisées aux grandes écoles. D'un autre côté, les juristes qui entouraient les princes, les milites legum qui étaient l'âme de leurs conseils, avaient prêté l'oreille aux maximes pernicieuses de Pierre Dubois et de Marsile de Padoue. Ils étaient sûrs d.'être favorablement écoutés quand ils flattaient^ par des théories autocratiques, les vues intéressées des rois « avides de sacerdoce », selon le mot de saint Ambroise.

On le verra, le pouvoir ecclésiastique, profondément entamé par Philippe le Bel et ses légistes, ira s'affaiblissant pendant toute cette époque. Un célèbre historien de notre temps a qualifié l'attentat d'Anagni de fait générateur * . Avec combien de raison ! L'influence

1. Dom TosTi, Storia del Concilio di Costanza , t. I, p. 4. — Victor Le Clerc, dans un camp bien différent, approuve le mot et le jugement de l'écrivain bénédictin, Histoire littéraire de la France, t. XXIV, p. 108. C'est aussi la pensée de Comte et de Littré, Études sur les Barbares et le moyen âge (Paris, 1874), p. 372.

de l'acte inique commis par lé roi de France, en 1303, se poursuivra à travers tout le XIV* siècle et dans les siècles suivants : c'est de là que date l'ébranlement des institutions et des opinions. A partir de cette époque, lé principe du droit divin des Papes est mis en péril ; celui de leur suprématie sociale est aboli.

La doctrine théologique du pouvoir indirect des pontifes sur les rois et les royaumes semblera atteinte, elle aussi, par le soufflet brutal et sacrilège de Colonna. « C'est un principe qui disparaît, et le plus grand de ceux qui ont régné jusque-là sur les intelligences. La société se trouva ainsi frappée du même coup qui avait atteint la papauté. Désormais, pour retrouver le moyen âge, il faudra descendre avec Dante dans la région des morts ^ . »

§ 3. — La (question de la réforme.

Si nous abandonnons le dogme pour nous placer au point de vue disciplinaire et moral, nous découvrons une seconde cause du schisme, dans les retards et les oppositions que rencontrent partout les réformes depuis longtemps jugées nécessaires? Des voix venues du cloître et du sanctuaire, du monde et même des cours, les avaient réclamées avec instance ; les meilleures raisons appuyaient les plaintes.

Saint Bernard indique très librement à Eugène III les abus à corriger au sein même de la cour pontificale 2, tandis que sainte Elisabeth de Schœnau se plaint de la richesse excessive du clergé et prédit,

i. F. RocQUAiN, Journal des Savants, a. 187S, p. 199. 2. S. Bernard., De consideratione, lib. I, HI et IV.

comme punition^ la sécularisation des biens ecclésiastiques ^ Sainte Catherine de Sienne avait. cru trouver à la Cour de Rome un paradis de vertus : elle se plaint d'y avoir senti la puanteur de l'enfer ^.

Dans un camp moins respectable, des pseudo-mystiques s'inspirent des prophéties du trop célèbre Joachim de Flore et d'un certain Cyrille, général des Carmes. Ils remplissent les premières années du XIV® siècle de leurs déclamations très écoutées contre les désordres moraux^.

Les poètes mêlent leur voix à ce concert de récriminations et de reproches. Dante lui-même, theologus DanteSf flagelle en vers émus toutes les corruptions contemporaines; en bon Gibelin, il réclame contre la donation de Constantin, qu'il croit authentique et qui serait, à l'entendre, la source de tous les maux qui accablent l'Église; il verse parfois l'injure à pleines mains sur la tête de ceux dont il devrait baiser les pieds ''. Il reproche, en termes sanglants, à celui qu'il nomme « le premier pasteur de l'Occident » d'avoir marié la Papauté au royaume de France ^.

Trop littérateur pour n'être point porté à l'hyperbole , Pétrarque appelle Avignon la Babylone de l'Apocalypse, et il la dénigre avec de grandes phrases de rhéteur. 11 exagère encore toutes les attristantes laideurs que les Pontifes sont les premiers à constater,

1. Cf. W. ROTH, Die Visionen der hl. Elisabeth (1834). — Bolland, Acta Sanelorum junii , t. IV, p. 499. - — Migne, Patr. lat., t. CXCVH.

2. BotLAND, Acta Sanctorum aprilis, t. ni, p. 89!. — Cf. Pastok, Histoire des Papes, t. I, p. 13o.

3. GEBUXtOir, L'Italie mystique, p. 49-82. —iîeuMe historique, t. XXXI, 1886, p. 56. — Revue des Deux-Mondes, t. LXIV, 1866, p. 94.

4. Enfer, XIX et XXVII; Purgat., VI; Paradis, XXII et XXVII. — Cf. OzANAM, Dante et la philosophie catholique, p. 309.

Page 1