Musée Rosgarten à Constance
céments ; et pour consacrer la mémoire de tant de fureurs, les campagnes, comme après le désastre de Varus, couvertes d'ossements blanchis? Telle devait être, dans son principe et dans ses effets, la guerre dont le procès de Jean Hus contenait le germe sanglant * . »
Les lettres de notification et d'explication envoyées par le concile aux Bohémiens, ne parvinrent pas à apaiser les esprits ; le supplice de Jérôme de Prague au contraire renouvela toutes les colères et excita de nouveau tous les ressentiments^.
Ce chevalier servant de Jean Has, ce Hutten d'un autre Luther, avait été arrêté dans le Palatinat pour injures au concile. Tout d'abord, sa captivité l'avait assagi et il avait cédé aux instances qui lui avaient été faites. Il avait accepté, en session générale, la condamnation des erreurs de son maître, et anathématisé publiquement ses doctrines perverses (23 sept. 1415) ^. Dans une lettre écrite à un ami il avait affirmé que l'hérésiarque avait été justement condamné''.
Les cardinaux avaient réclamé son élargissement immédiat, mais les compatriotes de Jérôme présents à Prague et demeurés orthodoxes, s'y étaient opposés, car ils avaient conçu des doutes sur sa sincérité. Comme son maître, il voulut comparaître devant le concile luimême, répondre aux nombreuses charges produites contre lui et développer à outrance sa propre apologie.
1. L. Blakg, Histoire de la Révolution française, 1. 1, ch. i".
2. Palacky, Documenta, t. IH, p. 369. — Von der Hardt, 1. 1, col. 423; et LIV, pp. 495 et 559. — DENIS, Hus et la guerre des Hussites (Paris, 1878).
3. Theodor. Urie, Historia Conc. Constant., dans Von der Hardt, 1. 1, col. 181. Ibid., t. IV, p. 493. — Mansi, t. XXVII, p. 191.
4. Documenta, p. 598. Lettre au seigneur Lacek de Krawar, sénéchal de Moravie.
Il comparut en effet au sein de la congrégation générale du 23 mai 1416, se défendit comme il put, lit un éloge outré de Jean Hus et attaqua avec violence le Pape et les cardinaux.
Le samedi suivant (25 mai), le concile se réunit en session générale (la 21^) pour prononcer la sentence définitive. Devant tous les Pères, Jérôme se permit de nouveau une longue diatribe contre le clergé et rétracta sa rétractation. Il fut livré comme son maître au bras séculier et il mourut aussi courageusement que lui sur le bûcher de la place de Brûlh ^ .
11 y a quelques années, un théologien protestant, le docteur Arminius Jepp, dans une thèse solennelle soutenue devant la Faculté de Gœttingue, prétendait montrer la ressemblance qui existe entre la doctrine de Wiclef, de Hus et celle de Gerson. A propos de l'hérétique bohémien, il écrivait : « Le bûcher de Hus est l'endroit où la voie de l 'Église romaine et celle de l'église évangélique se séparent pour ne plus jamais se rejoindre. Le sang du docteur tchèque trouble encore la conscience de Rome : la mémoire du martyr est chère à notre confession 2. »
Ce professeur de l'Université de Gœttingue n'est que l'écho de beaucoup d'autres réformés. L'esprit sectaire s'est uni au patriotisme bohémien pour
1. Cf. Vos DER Hardt, t. IV, p. 770. — Palacky, Documenta, p. 624. — La lettre de Poggio à Léonard Aretln est aussi reproduite par Von der Hardt, t. ni, p. V, coL 64. L'auteur témoin oculaire, s'exprime ainsi : Vidi hune exitum, singulos actus inspexi. Sive perfidia, sive pertinacia hoc egeril, certe ex philosophise schola verum interemptum esse descripsisses. II compare ensuite Jérôme à Scévola et à Socrate. On sait quel est le caractère sceptique et le ton licencieux des écrits de l'humaniste Poggio. — Cf. Hefele, t. X, p. S84.
2. Jepp, Gerson, Wiclef, Hussus înter se et cum Reformaioribus comparati, p. 68.
placer une auréole autour du front de Jean Hus. Nous avons raconté les faits, il nous sera facile d'établir Je droit en nous replaçant dans le milieu social du XV siècle.
Jean Hus était justiciable tout à la fois de la société religieuse et de la société civile : il devait rendre compte à la première qu'il avait offensée en attaquant le dogme, et à la seconde qu'il avait troublée en propageant des maximes révolutionnaires et anti-sociales. Le tribunal religieux, le concile, juge et condamne l'hérétique; l'autorité temporelle, le bras séculier, reçoit le coupable, le frappe et l'exécute, puisqu'il persiste à vouloir propager la révolte en même temps que l'hérésie.
Selon le droit canonique, l'accusé n'est pas appelé devant les juges pour discuter le dogme, pour le mettre en question et en doute. Il est interrogé pour rendre compte de sa créance et pour être jugé d'après cette loi supérieure qui est la doctrine de l'Église. C'est un examen de conscience public que subit le coupable, ce n'est pas une discussion qu'il entreprend et qu'il soutient. Aujourd'hui, après cet interrogatoire ecclésiastique, la peine est toute spirituelle : c'est l'excommunication, la suspense ou l'interdit. Autrefois, au sein de la société du moyen âge, le clerc condamné retombait dans le droit commun, la sanction temporelle suivait la sentence prononcée par le tribunal d'église. « Qui se séparait de la religion était retranché de la société humaine ; l'incrédule avait pour juge la foi générale. Le droit appartenait à la société de défendre ses croyances nécessaires, d'empêcher qu'un Samson aveugle ébranlât les colonnes du temple * . »
1. ETIENNE Lamy, Revue des Deux Mondes, 13 août 1897, p. 722.
Donc, les deux fors s'entendaient et se soutenaient mutuellement pour la légitime défense de la société chrétienne : le premier condamnait, le second exécutait la sentence quelle qu'elle fût.
Or, quelle était la peine civile et criminelle au moyen âge? Remarquons d'abord qu'elle n'atteignait point les hérétiques secrets qui n'avaient pas propagé leurs erreurs, ou qui n'avaient péché que par ignorance, ou qui encore se repentaient sincèrement et publiquement.
De plus, nous le Savons, le fer alors ne tremblait jamais dans la main de l'Etat. La législation du moyen âge était incomparablement plus rigoureuse et plus sanglante que celle d'aujourd'hui. Le blasphème, les crimes contre les mœurs, la fabrication de fausse monnaie étaient punis de la peine du feu ; le vol avec effraction méritait la corde. En Saxe et en Souabe, d'où dépendait Constance, le code pénal ordonnait que l'hérétique, convaincu par les juges ecclésiastiques, fût livré au feu^ Jean Hus ne l'ignorait pas, et il avait accepté cette terrible perspective, cette suprême conséquence de son obstination.
Le tribunal conciliaire ne pouvait juger autrement qu'il ne l'a fait d'après les lois en vigueur au XV® siècle. Ces dispositions qui peuvent paraître sévères à nos contemporains ne semblèrent ni extraordinaires ni injustes àl'époquede JeanHus. Les protestants qui nous accusent n'ont qu'à feuilleter leur propre histoire pour y lire les principes de Bucer, de Calvin et même du doux Mélanchton sur la question. Ils savent comment les premiers réformateurs pratiquaient la tolérance, et ils doivent avoir quelque répugnance à blâmer les juges
i. Ber Sachsenspiegel, livre II, a. 14 (Heidelberg, 1848) . — Huillard- Bréholles, Htsfoire diplom. de Fredénc //, t. IV, t» pars, p. 198. —Cf. Pertz, Leges, t. II, p. 287.
de Constance et à les taxer de cruauté. Quoi qu'en puissent penser les partisans de Jean Hus, nous croyons qu'il eût mieux valu pour la Bohême comme pour l'Église que ce faux docteur, que ce prêtre révolté ne fût point né.
§ 4. — Gondamnatioii de quelques autres novateurs.
Le jugement de Jean Hus intéressait la société civile comme la société religieuse ; l'affaire de Jean Petit et du tyrannicide regarde aussi tout à la fois le pouvoir politique et l'autorité ecclésiastique.
Rappelons brièvement les faits. Le 23 novembre 1407, le duc d'Orléans tombait dans une rue de Paris sous les coups de lâches assassins stipendiés par le duc de Bourgogne son cousin. Jean sans peur, « délinquant envers Dieu comme en son propre sang et honneur* », assuma avec audace la responsabilité du fait accompli 2. 11 osa plaider sa cause devant le roi Charles VL frère de la victime, et il chargea de sa défense^ son conseiller, le normand Jean Petit, (8 mars 1407). L'orateur ne craignit pas d'avancer, entre plusieurs autres cette proposition : « Tout sujet ou vassal qui par cupidité, fraude ou sortilèges, attente à la santé du roi, peut être tué comme tyran, par n'importe quel sujet, sans mandat et sans ordre. On le prouve par les lois naturelle, morale et divine-'. »
' 1. Georges Chastellain, indiciaire du duc de Bourgogne Philippe-le- Bon, Œuvres (1863) publiées par Kervyn de Lettenhove, 1. 1, p. 16.
2. Chronic. Karoli Vil. XXVUI, c. 31. — Bibl. nat., coll. de Bourgogne, t. LYII, p. 66. — Nicolas de Baye, Journal, t. I, 206 ; t. 11, p. 294. — Cabarlt d'Orronville, Œuvres publiées par la Société de l'histoire de France, p. 206.
3. Cf. Kervyn de Lettenhove, Bulletin de l'Académie royale de Belgique, 1861, p. SS8, Jean sans Peur et Uapologie du tyrannicide.
4. MoîiSTRELET, Chroniq%es, 1. 1, ch. 39. — Cf. 0pp. Gersonii, t. V, col. 27.
Dans un pédantesque développement, l'auteur s'efforce de démontrer son assertion en alléguant douze raisons en l'honneur des douze apôtres. Les trois premières sont tirées des saints docteurs, les trois suivantes d'Aristote, de Cicéron et de Boccace, trois autres des lois civiles et les trois dernières de la sainte Écriture. Il conclut « en son gros et rude entendement que le roi notre sire doit plus aimer que devant mon dit seigneur le duc de Bourgogne. »
Tout cet appareil de défense, à la fois immoral et burlesque, étonna plutôt qu'il ne convainquit.
Cette doctrine subversive fut déférée par Gerson au jugement del'évêque de Paris et des maîtres en théologie. Les docteurs condamnèrent d'abord sept, puis neuf assertions de Jean Petit et ordonnèrent de les livrer au feu (23 février 1414). Le roi donna son approbation, mais le duc de Bourgogne en appela au pape Jean XXIII. De son côté, Gerson dénonça les neuf articlesincriminés au concile de Constance (7 juin 1415). Martin Porrée, évêque d'Arras, et le trop fameux Pierre Cauchon, vidame de Reims * , furent chargés par le duc de Bourgogne de demander au concile des décisions sur tous ces points. Les Pères désignèrent d'Ailly, Zabarella et plusieurs autres auxquels ils adjoignirent des évêques et des docteurs de chaque nation. Ils décidèrent de ne point condamner nominativement Jean
Presque tout le cinquième volume de l'édition d'Ellies-Dupin est consacré aux détails de cette affaire. — Von deu Hardt, t. IV, coll. 337. — J.-B. Schwab, Johannes Gerson, pp. 449 et 609.
1. Il s'était déclaré cabochien en 1413, il était alors conseiller du duc de Bourgogne et l'Université de Paris le protégeait. En 1419, il obtint la prévôté du chapitre de Saint-Pierre à Lille,en remplacement de Jean de Monlreuil, et il devint référendaire du Pape. On sait sa déplorable conduite dans l'affaire de Jeanne d'Arc. « C'était un homme partial et dangereux, «disait, en 14i4, un avocat au Parlement de Paris. L'impartiale histoire pourrait être encore plus sévère, tout en restant juste.
Petit, et par contre-coup le duc de Bourgogne, mais ils réprouvèrent, sans en nommer l'auteur, une proposition conçue en termes généraux ^ .
Le cardinal de Cambrai et Gerson voulurent plus tard réclamer du concile une condamnation plus formelle et plus ouverte du tyrannicide et de son apologiste.
Le chancelier de Paris prit la parole au nom du roi de France le 5 mai 1416, et il se montra très éloquent dans la péroraison de son discours : « Je m'adresse à vous, évêque d'Arras, s'écria-t-il, répondez-moi ou plutôt je vais répondre pour vous. Tenez-vous au salut temporel et spirituel de l'illustre duc de Bourgogne? Oui, je le sais. Aimez-vous la sécurité de sa postérité dans ses domaines héréditaires? Oui, je n'en puis douter. Donc que la vérité, la raison, la piété triomphent chez vous; je vous en prie au nom du salut de votre âme. Évitez la punition de ceux qui se trompent volontairement, punition qui doit vous faire trembler et que vous devez éloigner à tout prix ^. »
Gerson fut accablé d'injures à cause de ce discours, et pourtant il fut bon prophète ce jour-là. Trois ans après, Jean de Bourgogne devait tomber assassiné sur le pont de Montereau, par les ordres et sous les yeux du Dauphin. Celui qui avait frappé de l'épée périssait par l'épée; c'était la peine du talion; c'est par l'injustice des hommes que s'exerce quelquefois la justice de Dieu. Ainsi les faits se chargèrent eux-mêmes de combattre et de condamner cette doctrine funeste que certaines préoccupations politiques empêchè-
i. Von der Hardt, t. IV, p. 489. — Hefele, p. 485. Cf. la prop. XYII de Wiclef condamnée à Constance.
2. Propositio facta coram Concilio Constantiensi, 0pp. Gers., t.U, col. 328. — ScmvAB, p. 626.
rent d'anathématiser à Constance. L'année suivante, le dominicain Jean de Falkenberg, qui avait émis des propositions analogues au sujet du roi de Pologne, fut aussi frappé, mais en congrégation et non pas en session générale ; son livre fut livré aux flammes * .
Plus d'une fois, au cours des temps, cette question sera discutée de nouveau. Au milieu du XV* siècle, les premiers humanistes, imbus des exemples de l'antiquité classique, voulurent faire renaître la civilisation païenne, faire refleurir ce qu'ils appelaient l'ère de la liberté et se débarrasser de tous ceux qu'ils nommaient des tyrans. Ce qu'ils avaient prôné en théorie, ils tentèrent de le faire passer dans la pratique. De nouveaux Harmodios, de farouches Brutus se levèrent, s'armèrent du poignard contre les Médicis, les Sforza et par une aberration plus profonde, contre le saint et docte Nicolas V 2.
Les premiers protestants accueillirent volontiers cette doctrine et, après le meurtre de Charles I" d'Angleterre , Milton la défendit dans plusieurs écrits contre le savant Saumaise. En Espagne, le jésuite Mariana, s'écartant de l'enseignement général de la Compagnie, permit de tuer un tyran de gouvernement, après la manifestation formelle de la volonté du peuple. On sait comment les Parlements français, infectés de gallicanisme, en profitèrent pour attaquer les jésuites et Rome elle-même qu'ils rendirent solidaire de ces opinions. Plus tard apparurent les immortelles calomnies de Pascal.
Au milieu de toutes ces querelles, les défenseurs des
1. YoN DER Hardt, t. IV, pp. 1091 et 1313. — Hefele, t. XI, p. 68.
2. Del'Epinois, Nicolas V et la conjuration d! Etienne Porcari dans la Revue des Questions histor., 1882, 61« liyraison. — Pastor, Histoire des Papes, t. II, p. 199.
saines doctrines se firent un devoir de rappeler les protestations sensées, énergiques et éloquentes de d'Ailly et de Gerson au sein du concile de Constance.
Nous ne parlerons que pour mémoire des doctrines du dominicain Matthieu Grabon. Il était l'auteur d'un libelle contre les nouveaux ordres religieux et il prétendait qu'on ne pouvait bien observer le vœu de pauvreté que dans les anciens instituts , approuvés par le Saint-Siège. Les Frères de la vie commune surtout, ces dignes précurseurs de nos Frères de la doctrine chrétienne, excitaient son animadversion et enflammaient les ardeurs de son zèle plus sincère qu'éclairé. « Ils sont excommuniés, disait-il, et ceux qui les favorisent commettent un péché ^ . »
Condamné par d'Ailly et par Gerson , ce Guillaume de Saint-Amour du XV^ siècle se rétracta et abjura ses doctrines plus singulières d'ailleurs que véritablement nuisibles ^.
Le concile de Constance se déclara aussi contre les Flagellants. Ces pénitents avaient perdu l'esprit profondément religieux qui les avait inspirés d'abord. Ils étaient tombés dans toutes les erreurs d'un faux mysticisme et s'étaient rendus suspects à beaucoup de vrais croyants, qui dans plusieurs contrées protestaient contre leurs doctrines et leurs pratiques.
Bientôt cette secte disparut sans retour du monde catholique ^.
Nous ne serions pas complet si nous négligions d'in-