Cf. NiEM, De scismate (édit. Erler), t. I
entonne le Te Deum au milieu du tumulte. Le cardinal a beau s'écrier : « Je ne suis point pape : c'est l'archevêque de B^ri » ; on ne l'entend pas; on le hisse de force sur l'autel jusqu'à ce qu'enfin le nom de Prignano soit entendu et compris par la foule ^ .
Barthélémy était arrivé au Vatican sur ces entrefaites : il avait appris son élection. Quelques Romains, déçiis dans leurs espérances ambitieuses, essayèrent de le faire renoncer à la tiare ; mais il parvint à se dérober à leurs instances et réussit à rentrer dans la chambre secrète. Les cardinaux, gênés de la mystification qui venait d'avoir lieu, disparaissent un à un et regagnent leurs demeures; six d'entre eux se réfugient au château Saint-Ange après avoir couru quelque danger ; quatre sortent de Rome et se mettent à l'abri dans les forteresses voisines.
Donc, malgré les cris et les menaces, il y avait eu élection, puis réélection. Les grands désordres, les violences, n'ont eu lieu qu'après. Personne n'avait songé à avertir l'archevêque de Bari que le choix qu'on avait fait de lui avait été inspiré par la peur et se trouvait par là même entaché d'irrégularité.
D'ailleurs, les frayeurs qu'éprouvèrent les électeurs furent- elles assez fortes pour les empêcher de faire un acte humain et moral, c'est-à-dire un acte revêtu de toutes les conditions nécessaires pour que l'homme en soit responsable en conscience? Urbain a été élu dans la crainte, mais non par la crainte. Barthélémy devait donc se croire légitimement choisi et la conduite des cardinaux pendant les jours suivants ne put que le confirmer dans sa conviction.
Les cardinaux ont été, en vertu de leur office même,
1. Ibid. — Cf. MuRATOUi, Rerum îtal. Scriptores,t. ni, S'' pars, p. 664.
les principaux facteurs de Télection du Pape. Ont-ils voulu, ont-ils pu faire un choix valide dans les circonstances que nous avons racontées? S'ils ont été effrayés au point de penser qu'ils n'ont pas fait une élection légitime, ils vont sans aucun doute s'empresser de la déclarer nulle aussitôt après l'apaisement; ils vont se communiquer leurs sentiments et procéder à une nouvelle élection. Si, au contraire, ils croient avoir fait un choix valable, ils vont agir conformément à leur con-> viction et rendre leurs devoirs au nouvel élu. C'est donc leur manière d'agir qui va nous édifier sur les sentiments qui les animent, maintenant que toutes les raisons de craindre se sont évanouies. Examinons leurs démarches.
L'archevêque de Bari attend les hommages des cardinaux : il n'est pas déçu. Le cardinal de Florence accourt le premier, le cardinal de Milan le suit : tous deux sont Italiens. Géraud du Puy, cardinal de Marmoutiers est Limousin, et pourtant il engage ses collègues réfugiés au château Saint-Ange à se rendre au Vatican. Le Français Lagier, cardinal de Glandève, et i'Aragonais Pierre de Lune arrivent à leur tour complimenter le nouveau pontife. Si celui-ci exprime quelque doute sur la validité de son élection , les cardinaux présents s'empressent de le rassurer. Les six prélats renfermés dans le château font plus de difficultés^ excités qu'ils sont par le camerlingue Pierre de Gros. Le souvenir des émotions éprouvées et des injures reçues la veille semble être resté cuisant dans leur cœur. Eurent-ils cependant quelque velléité de contester l'élection de Prignano? Ils l'ont affirmé plus tard, mais le cardinal d'Aigrefeuille les a contredits.
Les honneurs dont ils entourent le nouveau pape témoignent de leurs impressions présentes. Ce n'est pas
tout : nous les voyons envoyer immédiatement leur procuration pour que l'on puisse sans eux procéder validement à l'intronisation du Pontife. Mais le soir même ils se ravisent. Est-ce pour exprimer des doutes sur le vote ? Au contraire, c'est pour le confirmer. Ils sont résolus à se rendre en personne au Vatican et à procéder, avec les autres membres du Sacré-Collége, à la cérémonie de l'intronisation. Ils reconnaissent donc solennellement Barthélémy comme leur élu. Le cardinal de Florence dit au nom de tous : « Seigneur, nous vous avons choisi. » Celui-ci accepte le choix qu'on a fait de lui. On le revêt de la soutane blanche et des ornements pontificaux, on entonne le Te Deum. Les électeurs se jettent à ses pieds et 1' « adorent ». Pendant ce temps, le cardinal limousin Pierre de Vergne ouvre une fenêtre et prononce de façon à être entendu du peuple assemblé, la formule consacrée : « Je vous annonce une grande joie : vous avez un pape, et il a pris pour nom Urbain VI. »
Les clercs, puis les Romains, entrent à leur tour dans la salle et se prosternent aux pieds du nouveau pontife.
3 4. — Couronnement d'Urbain.
Aucune hésitation, aucun doute ne se fait jour : aucun délai n'est demandé pour agiter la question de validité, pour savoir s'il est besoin d'un nouveau choix. Le Pape, les' cardinaux, les ecclésiastiques, le peuple, tous semblent d'accord. Quand, plus tard, les membres du Sacré Collège changeront d'avis et procéderont à une nouvelle élection, la chrétienté pourra leur dire : Seigneurs,
si c'est ^ne erreur, c'est vous-mêmes qui nous avez trompés. Quand nous avons unanimement reconnu Urbain, nous n'avons fait que suivre votre exemple. Pourquoi prétendre nous imposer aujourd'hui un autre pontife pour remplacer celui que vous avez déclaré légitimement élu?
Quelques mois après cependant, ces mêmes cardinaux voudront faire cette révolution : ils viendront dire au monde catholique légitimement étonné de leur palinodie : Si nous avons choisi pour un instant Barthélémy, c'est parce que, mêlé plus qu'aucun autre aux scènes tumultueuses de ces derniers jours, il devait plus aisément comprendre la nécessité d'un désistement immédiat ^.
Les Limousins, et en particulier Jean de Gros, cardinal de Limoges, se montrent dès lors très empressés à solliciter du nouveau pape des faveurs spirituelles et temporelles. Aucun doute ne semble surgir dans leur esprit sur le pouvoir que possède Urbain d'accorder ces privilèges. Eux et en particulier le cardinal Pierre de Lune, qui peu après éliront Clément, ne craignent point d'avouer ces circonstances qui pourtant les accusent. Bientôt tous les autres membres du Sacré-Collége réfugiés dans les environs, reviennent à Rome. Robert de Genève est avec eux, et il n'est pas le moins
1. Valois, t. T, p. 61. — On s'étonne de voir saint Vincent Ferrier répéter ce singulier raisonnement : « Domini Cardinales... nominarunt dictum Bartolomeum inpapam, quem reputabanthominem intelligentem et devotum et infactis curiaesatis expertum, quatennsipsemet per suam scientiam et experientiam cognoscens nullitatem notorissimam (sic) illivsmodi electionis, eam propter timorem Dei retractus nuUathenus occeptaret, vel solum ad tempus eam acceptasse simularet ad liberandos Dominos Cardinales. » De moderno Ecelesiae scismate, f. ccLxiuije* objectio. — M. Gayet trouve que l'élection fictive de Bartliélemy était la plus grande marque de confiance que les cardinaux pouvaient lui donner, t. L, p. 334.
prompt à présenter ses hommages à Urbain VI. Les cérémonies se succèdent pendant tout le mois d'avril. Le Pape donne la bénédiction solennelle qu'on nomme iiî'bi et orbij il distribue les palmes au jour des Rameaux, et lance l'excommunication contre les ennemis de l'Eglise.
Enfinle jourde Pâques (18 avril), il est intronisé, selon l'usage, à Saint-Jean de Latran ; puis, à Saint-Pierre, les cardinaux procèdent solennellement à la cérémonie du couronnement.
C'est le cardinal Orsini, le seul qui n'ait point voulu voter pour Prignano, qui est chargé de placer la tiare sur la tète du nouveau pontife : il est complètement rallié.
Tout le Sacré-Collége acclame donc Urbain VI, flatte ses goûts, épouse ses querelles, et continue pendant les mois de mai et de juin à lui demander de nombreuses faveurs ^ Plus tard, le clémentin Guillaume de la Voulte, évêque de Marseille, sera contraint d'avouer que, durant plusieurs mois, la conduite des cardinaux ne lui a pas permis de douter que l'élu du 8 avril ne fût reconnu par eux comme pape légitime 2.
Et, défait, leSacré-CoUégenotifia officiellement, par lettre collective, l'avènement d'Urbain aux six cardinaux restés dans la ville d'Avignon (19 avril) ^, puis à l'Empereur (8 mai), ainsi qu'aux autres souverains catholiques. Dès le 14 avril, Robert de Genève, le futur Clément VII, avait écrit en son nom personnel à Char-