‹ Le grand siècle intime; le règne de Richelieu (1617-1642) d'après des documents originauxChapitre 103 sur 182 · M. DE BOUTEVILLE · texte numérisé non relu

M. DE BOUTEVILLE

/ La triste fin de Chalais eût dû, semble-t-il, servir

J d'avertissement aux imprudents qui croyaient

j 1. En partant pour la Lorraine, sur les instances de sa mère,

j Marie de Médicis, alors à Bruxelles, il lança un manifeste viru-

î lent contre le cardinal (p. 188).

pouvoir sans risques aller contre les volontés du cardinal. M. de Bouteville, un Montmorency, fut de ces imprudents : il y laissa la vie.

La manie des duels décimait la noblesse de France, et Richelieu voulut y porter remède.

Pour un oui, pour un non, il était de mode de se battre. Comme chaque adversaire amenait un ou deux seconds, ceux-ci se battaient, se tuaient parfois, se blessaient souvent sans nulle raison, par point d'honneur et pour le plaisir. Chaque duel devenait un petit combat, car un second qui eût refusé de lier partie eût été, de ce fait, disqualifié. Richelieu évalue à plus de quatre mille les victimes qu'avait faites en vingt ans cette étrange mode, et sa propre famille lui avait payé son tribut : son oncle Louis fut tué dans une rencontre avec M.deMausson* et vengé par M. de Richelieu, le père même du cardinal. Son frère aîné, Henri, le chef <le la maison, périt comme son oncle ; et il ne laissa pas de postérité, ce qui fut un coup fort sensible -au cardinal : les Richelieu s'éteignaient avec lui.

Ce grain de folie que nous avons signalé chez •certains proches parents du cardinal et chez Richelieu lui-même avait fait de Henri du Plessis un mégalomane : il voulait, quoique son bien fût médiocre, passer pour un des dix-sept seigneurs^ : il portait beau, était vain et prétentieux. Pour son

i. D'après le P. Anselme, Louis aurait été tué par le sieur de Brichetières; c'est probablement le même, Brichetières étant un nom de fief. Il y avait quelque parenté entre les Mausson et les Hichelieu.

2. Les dix-sept seigneurs les plus en vue de la cour d« Louis XIIL

i78 LE RÈGNE DE RICHELIEU

malheur, il trouva un jour sur son chemin le marquis de Lauzières, fils du maréchal de Themines. Ce Lauzières était d'une franchise assez rude : Ne vint-il pas dire un jour, presque sous le nez du maréchal de Vitry, qui avait comme on sait gagné le bâton en débarrassant un peu brutalement Louis XIU de Concini -.((Quand donc medonnera-ton quelqu'un à assassiner traîtreusement et déloya- Icment pour me faire maréchal de France? » Henri de Richelieu et ce peu endurant personnage se prirent de querelle à Angoulême* ; on alla sur le pré. Henri y resta ; et M. de Luçon se jura bien de supprimer ces jeux dangereux, si jamais il le pouvait. Il n'y manqua pas.

Dans sa haine des duels, il fit rendre un édit punissant les duellistes de mort, et il entendait bien que cet édit ne restât point lettre morte.

François de Montmorency, comte de Bouteville, cousin de la princesse de Condé, parent du duc d'Angoulême, s'était permis de l'enfreindre; il dut une première fois se réfugier dans les Pays-Bas après avoir blessé le marquis de Portes, oncle de son cousin Montmorency ; il avait à son actif vingt-deux duels — une bagatelle assurément, — et nous l'avons vu, avec le commandeur de Valençay faire de sa maison une académie de bretteurs. Il s'ennuyait ferme à Bruxelles, on le conçoit : sa fine lame se rouillait. Il demanda sa grâce et le roi la lui refusa. 11 ne sut résister au plaisir de s'aligner une vingt-troisième fois avec un adver-

i. Quaii(J le duc d'Epernon y mena la reine mère. ; / > > .

saire; et, pour bien faire voir qu'il se moquait des édits qui empêchaient les gens d'honneur d'aller sur le pré, il rentra en France et vint se battre à Paris, en plein jour, en pleine place Royale^ à la vue de tout le beau monde. C'en fut trop. Il eut le tort de se laisser prendre. Tout Montmorency qu'il était, lui et son second, le comte Des Chapelles, furent arrêtés, jugés sommairement et condamnés à être décapités. Les Montmorency, les Condé eurent beau invoquer la clémence du roi; en vain : le roi, comme toujours quand les juges avaient prononcé, fut inexorable, et c'est un peu à cela qu'il dut son nom de Louis le Juste. Le commandeur de Valençay, duelliste pénitent, demanda sa grâce au cardinal, son ami : peine perdue; le cardinal s'attendrit fort sur ce « pauvre Bouteville qu'il aimoit », disait-il; mais il fallait un exemple, et l'exemple fut donné. Bouteville et Des Chapelles portèrent leur tête sur l'échafaud.

Pour la seconde fois, la grande noblesse de France put constater que sous le règne de Richelieu il y avait quelque danger à aller contre les volontés du ministre. Il y avait assurément quelque chose de changé dans le royaume : l'on commençait à voir avec stupeur que nul ne pouvait impunément se permettre de braver l'autorité royale, et il y avait trois ans à peine que Richelieu était au pouvoir.

La fin de Bouteville fut d'ailleurs en tout point édifiante. M. de Cospéan - — l'évêque de Nantes,

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