LE COMTE DE S01S80N
Un complot autrement redoutable pour Richelieu se dénoua à la bataille de La Marfée, près de Sedan, où le comte de Soissons, un des chefs révoltés, perdit la vie (1641).
Le comte de Soissons — Louis de Bourbon — de la branche cadette des Condé, était, nous l'avons vu, très fier, très hautain. Seul de tous les princes du sang, « il avoit su se soustraire à Tautorité de Richelieu et le braver; il avoit rejeté avec dédain la main de M""® d'Aiguillon que Richelieu osaofTrir à Monsieur ». On avait parlé de le marier à sa petite-cousine. Madame Henriette, qui fut la malheureuse reine d'Angleterre ; il s'en fallut de peu qu'il n'épousât la jolie et mignonne M"® de Rohan *,
1. La petite-fille du vieux Sully encore vivant, fille et héritière du duc de Rohan, chef des protestants ; plus tard M"" de Rohan- Chabot.
ce qui eût singulièrement fortifié le parti protestant ; il fit la cour à la fille de Gaston, cette grande Mademoiselle, que la politique, son immense fortune devaient, contre son gré, condamner, quoiqu'elle en eût, au célibat*. Un si grand personnage ne pouvait s'unir à la nièce de Richelieu, une petite Vignerot, veuve de ce mince hobereau de Combalet ; et il le dit brutalement. Ce n'était point pour le remettre bien avec le cardinal qui déjà lui gardait une dent pour sa conduite lors de I affaire de Chalais.
En effet, après l'emprisonnement des Vendôme, Gaston, quoique frère du roi, craignait pour sa liberté ; il eût bien voulu — s'il eûtosé — quitter la cour, soit à Blois, soit à Nantes, et fit écrire par Chalais au comte de Soissons alors gouverneur de Paris. Celui-ci se garda bien de se compromettre par écrit; mais, détestant le cardinal, il envoya au prince un homme de confiance, Boyer, qui lui offrit verbalement de sa part cinq cent mille écus, huit mille fantassins et cinq cents chevaux s'il voulait immédiatement quitter la cour et venir à Paris. C'était la guerre civile. Gaston se défia-t-il? ou si, avec son indécision habituelle, il n'osa prendre un parti ? bref, il ne répondit pas, et Richelieu finit par tout savoir. Le cardinal n'avait pas de preuves et n'en pouvait avoir ; mais, la désinvolture avec laquelle il venait d'emprisonner deux frères du roi et de faire couper le cou à Chalais, donna fort à réfléchir au comte. L'air de
1. Elle épousa secrètement Lauzun, suivant toute probabilité.
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IVancc lui parut mauvais; il alla visiter son bon parent le duc de Savoie, etde là passa à Home. Le cardinal, ne sachant trop comment Ty tourmenter, s'avisa d'écrire à l'ambassadeur de France auprès du pape, M. de Bélhune, pour qu'il empêchât la cour pontificale de lui donner le titre d'Altesse et de lui rendre les honneurs dus à un prince delà maison de France. Cela nous paraît aujourd'hui bien mesquin ; à l'époque, ce n'était point du tout unfr mince affaire : manquer gratuitement au respect dû à un prince du sang, c'était insulter la couronne, c'était presque un crime de lèse-majesté ; aussi M. de Béthune refusa-t-il de se prêter h la taquinerie du cardinal; il lui répondit que, « si leprince étoit coupable, il falloit le faire juger et condamner, mais qu'en attendant il ne vouloit point manquer en sa personne au respect qu'il devoit à la famille royale »; et Richelieu s'inclina.
Le prince demanda à rentrer en France lors du siège de La Rochelle; il s'y distingua; c'est alors que le cardinal pensa à lui faire épouser sa nièce avec l'insuccès que nous savons. Deux ans après, le comte suivait le roi en Italie ; il resta fort tranquille et sembla se désintéresser des intrigues ou des complots.
11 paraissait assagi ; il prouva qu'il l'était dans son gouvernement de Champagne, ou il humanisa sa fierté au point d'y gagner toutes les sympathies; mais on lui donna — pour son malheur — le commandement des troupes en Picardie contre les Espagnols.
Fut-il incapable ou mal secondé ? le fait est
qu'il ne sut empêcher les Espagnols de passer la Somme, d'assiéger et prendre Corbie le 16 août;, les éclaireurs ennemis vinrent même jusqu'à Compiègne, et il y eut dans Paris une panique effroyable. Bien des gens quittèrent la ville ; d'autres voulaient partir en guerre, et on en fit une belle chanson que nous reproduisons à Y Appendice (VII) :
Lors ce grand capitaine, etc., etc.
Le cardinal, pessimiste à son ordinaire et souvent prompt au découragement, voulait que le roi se retirât sur la Loire; et l'on vit, dans le conseil qui fut tenu pour discuter ce projet, cette chose extraordinaire : le roi, le timide Louis XIII émettant et justifiant par d'excellentes raisons l'avistout opposé ; au lieu de fuir, ce qui aggravait le désordre en augmentant la panique, il fallait, dit-il, montrer de la confiance, résister, réunir les^ forces disponibles et courir sus à l'ennemi, pendant que les autres armées, un peu disséminées à la légère, se replieraient vers le centre des hostilités. Sans se préoccuper de l'avis du conseil, qui, par peur du cardinal, eût été opposé, le roi fit agir tout de suite, sans admettre de discussion, dans le sens qu'il avait indiqué ; et son énergie, qui surprit fort désagréablement Richelieu, sauva la situation. Ce timide osait d'ailleurs regarder le danger en face, et Louis XIII fut à ce point de vue le digne fils d'Henri IV ; à l'occasion, il paya de sa personne. Aux Ponts-de-Cé, il chargea à la tête de ses gardes ; quand il força le pas de la
Suze et durant la campagne de Piémont, il montra une réelle bravoure; enfin, quand son heure fut venue, il sut envisager la mort avec une tranquillité sereine qui surprit tout le monde.
Mais il y avait déjà à cette époque bien de ces gens qui sont furieux d'avoir eu peur et de l'avoir montré ; pour calmer ces bonnes gens et leur fureur, il fallait trouver des responsables. Saucourt*, qui avait rendu Corbie fut un de ces boucs émissaires ; on Técartela en effigie. Gela ne suffit point et le pauvre comte de Soissons, qui avait mal défendu la Somme, devint « le pelé, le galeux d'où venoit tout le mal ». En l'accusant du malheur public, le cardinal satisfaisait ses vieilles rancunes, donnait satisfaction à l'opinion et, du môme coup, justifiait les autres généraux pour la plupart ses créatures. Soissons ne tarda pas à être renseigné sur cette habile manœuvre; mais il ne lui convenait nullement d'être un second La Valette, et Ton ne doit pas s'étonner s'il prêta alors une oreille complaisante à l'offre que lui faisait Barradas de le débarrasser du cardinal. Ce beau projet devait — nous l'avons vu — échouer dans l'œuf; dès lors, avec cet esprit de décision qu'il avait déjà montré lors de l'affaire de Ghalais, il quitta la France et se réfugia à Sedan chez son bon ami le politique duc de Bouillon'-; il y retrouva cet étourneau de duc de Guise ^.
De là, ces trois ennemis du cardinal firent appel