‹ Le grand siècle intime; le règne de Richelieu (1617-1642) d'après des documents originauxChapitre 134 sur 182 · RIGUEURS DE LA JUSTICE · texte numérisé non relu

RIGUEURS DE LA JUSTICE

Voilà, dira-t-on, bien des cruautés; on n'en saurait disconvenir, mais il ne faut point juger de ceschoses-làavec notre sensibilité affinéeet peutêtre excessive. La rudesse, la dureté des mœurs, la rigueur môme de la justice au xvii* siècle peuvent, dans une certaine mesure, non pas justifier Richelieu, mais atténuer la sévérité de notre jugement sur le grand ministre. La vie, la souffrance humaines n'avaient point de son temps la valeur que nous leur attribuons de nos jours.

Les gentilshommes se tuaient en duel pour des riens; on les décapitait pour un enlèvement, pour des bagatelles : rappelons Jussac et Marillac. Quant aux vilains, une peccadille suffisait à les faire pendre; un vol, à les rouer. On allumait le bûcher pour des fautes que laveraient aujourd'hui quelques mois de prison ; certains juges donnaient la question comme par plaisir : ils en eussent presque fait un divertissement pour leurs amis et pour eux-mêmes. Les révoltes des Croquants en Guyenne, des Lanturlus en Bourgogne, des Piésnus en Normandie firent couler des Ilots de sang; car, après la répression, venaient les repré-

sailles. Séguier roua et pendit en Normandie — copieusement. Un quart de siècle plus tard, les mœurs ne sont guère adoucies : relisez les lettres aimables où M""** de Scvigné nous conte avec désinvolture le supplice de la Brinvilliers, des devineresses ou bien les exécutions de Bretagne. Plus tard encore, dans les premières années du xviii* siècle, les archives manuscrites d'une confrérie de pénitents nous ont permis de relever en quelques mois vingt et une exécutions par la corde dans une ville de six à sept mille âmes ; et le vol y était le grand pourvoyeur de la potence.

A Paris, les maisons de la place de Grève étaient d un excellent rapport, car la location des fenêtres, assez chère pour de simples exécutions, atteignait des prix énormes quand il s'agissait de supplices extraordinaires ou sensationnels. La potence était en permanence dans plusieurs quartiers et servait souvent. Pendant la Fronde, quelques jeunes seigneurs en goguette se divertirent à brûler les bois de justice, l'échelle du Temple, et cette pauvre échelle nous fera dans une belle complainte le récit de ses infortunes; car on plaisantait le plus agréablement du monde sur ces sujets qui ne nous paraissent plus d'une extraordinaire gaîté.

Il faut donc se dire que Richelieu fut de son temps; et, si ses moyens de répression nous paraissent cruels, ils Tétaient moins aux yeux de ses contemporains. Par exemple, ce qui leur parut excessif, ce fut sa prétention de supprimer les abus; ce qui les surprit encore davantage, ce fut

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r énergie vigoureuse avec laquelle il osa porter la main sur les privilégiés et les força rudement k courber la tète ou devant l'autorité royale ou sur le billot. L'inflexibilité constante du roi lui facilita d'ailleurs cette tAche.

Nous avons, en passant, fait allusion à la gros- •sièreté de la cour, au dévergondage des mœurs : <îette étude serait incomplète si nous n'abordions, quoique à regret, ce sujet délicat.

Un beau masque peut cacher un vilain visage : c'est un peu le cas du xvu* siècle. La gloire de ses grands hommes; la dignité, la sévérité majestueuse de ses orateurs, de ses écrivains nous en imposent; mais Ton se tromperait étrangement si on ne le jugeait que d'après ces somptueuses apparences, ou d'après quelques très honorables exceptions dont nous aurons à parler.

Veut-on se faire une idée du ton qui régnait à la cour, dans l'entourage intime du roi? Cette anecdote sur M"*' de La Fayette va nous édifier :

Elle dansait un soir aux chansons dans les appartements du roi à Saint-Germain; l'on était <lans l'intimité, sans nulle contrainte. Quelques dames eurent, pour plaisanter, la pensée baroque •de répandre du jus d'orange sur les traces de la jolie danseuse; on devine dans quel but et les

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allusions délicates qui s'ensuivirent. Le roi qui, à ses heures, se piquait de rimailler, composa Timpromplu suivant :

Petite La Fayette, Voire cas n'est pas nel, Vous avez fait pis...

Dedans mon cabinet.

A la barbe royale Et même aux yeux de tous, Vous avez fait la sale Ayant p... sous vous !

C'était du dernier galant, et cette grossièreté n'étonne point les contemporains.

Mais on n'était point libre qu'en paroles : la liberté des mœurs tournait à la licence et devenait parfois un absolu dévergondage.

Tout d'abord le vice contre nature, mis à la mode par Henri III, régnait en maître : ce fut la plaie du xvii® siècle. Henri IV fit exception : son amour immodéré des femmes l'en préserva.

Louis XIV, aussi, détesta, abhorra ce vice, même chez son frère; et Barrière, dans son introduction aux Mémoires de Brienne, a pu à peu près justement écrire : « Le roi seul excepté, peut-être citerait-on difficilement un homme brillant de cette époque à qui l'on n'eût pu dire, en lui rappelant Juvénal : Tu sais charmer toutes les femmes,

Quodque taces ipsos etiam inclinare maritos ! »

Ce fut peut-être pire sous le règne de Louis XIII. On appelait son frère Vendôme le bourgmestre

de Sodome; on prétendait que Henri IV, se défiant des instincts de ce fils adolescent, Tavait amené lui-même un jour chez la jeune M"®Paulet, espérant qu'il s'éprendrait de cette superbe rousse; précaution vaine, si Ton en croit la chanson :

Monsieur de Vendôme ^

Va prendre Sodome ;

Les Ghalais, les Gourtenvaux

Monteront tous à T assaut.

Ne sont-ils pas vaillants hommes?

Chacun leur tourne le dos.

La prison en guérit, nous Tavons vu, Henri II de Condé, en Tobligeant à apprécier les charmes de sa femme. Bonnelles, le maréchal de Guiche que Cinq-Mars se permettait d'appeler « ma Guiche », M. de Guémenée, M. de Souvré, le propre gouverneur de Louis XIII (Gourtenvaux), n'étaient pas à Tabri de tout soupçon. Le duc d'Enghien^ et son ami, le petit-maître La Moussaye*^ nous ont laissé deux galants landeriri qu'ils composèrent en descendant le Rhône, tandis qu'un orage terrible se déchaînait sur le fieuve. Condé chante à son ami en un latin de sa façon :

Carus amicus Mussœus,

Ah ! Deus bone, quod tempus !

Landerirette I Imbre sumus perituri !

Landeriri !

i. Variante ;

Monsieur de Vendôme

Assiège Sodome,

De Blainville et Gourtenvaux..

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