‹ Le grand siècle intime; le règne de Richelieu (1617-1642) d'après des documents originauxChapitre 42 sur 182 · LÉON BOUTHILIER, COMTE DE CHAVIGNY · texte numérisé non relu

LÉON BOUTHILIER, COMTE DE CHAVIGNY

Le cardinal de Richelieu fut, avons-nous dit, un excellent ami et les Bouthilier, des premiers, bénéficièrent de ses bonnes grâces. Ici Tamitié se doublait de reconnaissance. Le grand ministre parut avoir à cœur de leur prouver qu'il n'avait point oublié combien leur maison lui avait été accueillante et hospitalière.

Claude, son grand ami des bons et des mauvais jours, fut appelé par lui au secrétariat d'Etat de la guerre, puis aux finances avec Bullion : mais c'était là plutôt une charge ad honores^ lucrative d'ailleurs. L'archevêché de Tours était devenu vacant par la mort du vieux Bertrand de Chaux, celui-là même qui disait malignement en faisant allusion à l'omnipotence du cardinal et à l'effacement de Louis XIII qui l'aimait pourtant : « Certes, je serois cardinal, si le roi étoit en faveur! » Le frère cadet de Claude eut l'archevêché de Tours; enfin, le jeune Léon Bouthilier, le fils de Claude, fait comte de Chavigny, devint le Benjamin de son Eminence et son bras droit ; sa faveur fit

renaître les mauvais bruits qui avaient couru sur le compte du jeune Richelieu et de M™* Bouthilier* : on le dit fils du cardinal et c'était Topinion <50urante.

« Richelieu avait pour lui une tendresse de père, écrit labbé de Choisy, il lui ressemblait de taille, de figure, de mœurs et d'humeur » ; « homme d'une grande capacité, mais d'une humeur fière et d'un caractère emporté. »

Dans une débauche, Gaston d'Orléans, veuf sans mélancolie et joyeux compagnon à ses heures, se moquait de Richelieu avec quelques amis; Chavigny qui se trouvait là, voulant se mettre à l'unisson, ajouta son mot : « Tu qiioque^ fili'^ », dit en riant le prince, qui avait des lettres et ne dédaigna pas de le montrer en cette occasion.

Richelieu fit du jeune Chavigny un secrétaire d'Etat : il avait en lui toute confiance et le chargea souvent de missions délicates, dont il se tira toujours à son avantage.

Mais le plus beau des politiques Est Chavigny, dont les pratiques Lui procurent avant le temps Le venin des plus vieux serpens.

11 est le premier favori

De ce ministre au — pourri.

L'amour qu'Armand lui porte est telle

Qu'elle passe la paternelle ;

Et, si son père n'était doux,

11 pourrait en être jaloux.

(Les Mil vers.)

Une note du manuscrit ajoute : « On a dit qu'il étoit son fils et qu'étant écolier le cardinal en avoit conté à M^'Bouthillier ».

2. « Toi aussi, mon fils ! » reproche de César mourant à Brutus, qu'il voit parmi ses assassins.

Ce fut enfin un des trois hommes d'État que Richelieu, mourant, recommanda à Louis XllI, comme pouvant diriger les all'aires après lui.

CHAVir.NY ET MAZARIN

Le cardinal tolérait en ce tout jeune homme des libertés qu'il n'eût supportées chez nul autre. Cest même à une de ces libertés hardies de Chavigny que Mazarin, son commensal et son ami, dut le chapeau de cardinal.

L'insinuant Italien avait eu le talent de se faire aimer de tout le monde : toujours gai, de bonne humeur, obligeant — quand il ne lui en coûtait rien — , prenant le vent à merveille, il louvoyait au milieu d'écueils, où mille autres se fussent brisés et cachait une immense ambition sous un masque de modestie et d'humilité. Il î?ut avoir un pied dans tous les camps, sans se compromettre dans aucun : créature de Richelieu et fort estimé par lui, il avait trouvé le moyeu de ne pas déplaire au roi et de plaire beaucoup à la reine, qui cependant était bien payée pour ne point aimer le cardinal, ni ses amis. Quelques années plus tard, lorsque Mazarin sera devenu tout-puissant à son tour et maître absolu de la volonté et du cœur de cette môme Anne d'Autriche, on se rappellera que cette peste de Richelieu, toujours enchanté d'être désagréable à la reine, le lui a présenté en ces termes : « Vous l'aimerez bien, Madame, il ressemble à Buckingham! » Allusion

cruelle aux mauvais bruits qui avaient couru sur cette princesse à propos de l'entreprenant et magnifique ministre de Charles 1". Et ce propos a été vraisemblablement tenu, car c'est Lionne ^ le fameux ministre de Louis XIV, qui nous Ta transmis.

Le cardinal, ayant remarqué Mazarin, Tavait^ quoiqu'en dise Tabbé de Ghoisy^, fait naturaliser français et s'était définitivement attaché le jeune et délié diplomate, dont le concours lui était d'autant plus précieux que les affaires italiennes n'avaient point de secret pour lui ; affaires extrêmement complexes : l'Italie était un chaos de minuscules Etats, véritable habit d'Arlequin fait de pièces et de morceaux disparates, que se partageaient et se disputaient principicules ou républiques, tous soumis à la triple influence de la France, de la maison d'Autriche et du Pape.Mazariny (bien que Français, il n'a jamais signé Mazarin^ sans doute pour se prévaloir à l'occasion de son origine), Mazariny devint ainsi le collègue du comte de Chavigny aux Affaires étrangères et son grand ami. Fidèle aux traditions hospitalières en honneur chez les Bouthilier, Chavigny l'hébergea en son magnifique hôtel de Saint-Paul, et admit cet étranger dans l'intimité même de la famille. Mazarin le payait en bonne humeur, en pantalonades italiennes, en services réels aussi dans la

1. Hugues de Lionne, secrétaire d'Etat aux Affaires étrangère» BOUS Louis XIV.

2. François de Choisy; mémoires amusants mais ne se piquant pas toujours d'exactitude.

commuQe besogne. Revenuit-il d'Italie, il portait d outre-monts des souvenirs aux dames Bouthilier, de menus cadeaux, de belles étoiles de Gênes ; tous Taimaient. Chavigny, en toute sincérité, ne jurait que par lui, prêt à lui rendre service en toute occasion, et Toccasion s'offrit.

Le P. Joseph* — la fameuse Eminence grise — eut la malchance de mourir au moment mt^me où Richelieu, disposant d'u^i chapeau de cardinal à la nomination de France, allait le lui donner. Le chapeau devenait disponible, et de Noyers 2, le secrétaire d'Etat, un bigot affilié, dit-on, à la Compagnie de Jésus, ambitionnait cette haute dignité. Chavigny, qui ne pouvait souffrir ce cafard, le fit écarter; puis, voyant Richelieu embarrassé dans son choix, lui proposa Mazarin. Richelieu qui, s'il appréciait la valeur et les ressources merveilleuses de ritalien, faisait, avec raison, moins de cas de son caractère, le rejeta tout d'abord, « et même avec des paroles de mépris». Chavigny ne se tint pas pour battu; il revint à la charge tant et si bien que l'Eminence — par fatigue peutêtre, peut-être aussi revenant de ses préventions — dit- un : « Nous verrons » qui pouvait ressembler à un acquiescement. Là-dessus, Chavigny fait tout le nécessaire en cour de Rome, et, quand le cardinal en reparla, il se trouva en présence du fait accompli : « Comment? mais c'est une affaire faite!» dit Chavigny, et il soutint avec une su-

Page 1